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DU MAL ET DE LA LIBERTÉ

A la baronne P.

Mal, tout ce qxd est contre la fin d'un être. Fin d'un être, cela pourquoi il est fait.

Ainsi un mauvais couteau est celui qui ne coupe pas comme il faut. Un mauvais cheval est celui qui court mal.

Dans cette acception, que nous appellerons physique, l'agent n'est pas la cause du défaut de sa propre opération.

Dans l'acception que nous appellerons morale, l'agent est plus ou moins la cause du défaut de son opération, soit par vue incomplète de sa fin, soit par défaut de forces, soit par volonté perverse. Ainsi on dit qu'un professeur est mauvais, soit par stupidité, soit par paresse d'esprit, soit par volonté insuffisante d'instruire.

Or, Dieu étant la cause de tout, on conclut qu'il est, directement ou indirectement, la cause du mal soit physique, soit moral. Nous ne nous occuperons pour le moment que du mal moral.

Dieu ne peut pas être la cause du mal moral.

En effet le mal moral ne peut résulter, nous l'avons vu, que d'un défaut dans la science de l'ouvrier, ou d'une insuffisance dans ses forces, ou d'une volonté perverse.

Or, Dieu étant par définition tout sachant, toutpuissant et tout bon, cette triple racine du mal n'est pas en lui. Car s'il était lui-même la cause d'un défaut, il serait la cause d'ime limite à sa perfection d'ouvrier. Il cesserait d'être Dieu puisqu'il cesserait d'être parfait, comme une figure n'est pas un triangle si elle a plus ou moins de trois côtés.

Le mal ne venant pas de Dieu ne peut donc venir que de la créature et de la créature intelligente et libre. Car si cette créature n'était pas absolument libre, absolument voyante, absolument cause de son acte, le mal ne viendrait pas d'elle-même, mais de la cause qui l'a déterminée.

Mais ces conditions n'ont pu se trouver réunies que chez le premier homme, directement issu des mains de Dieu. Tous les hommes ultérieurs ont reçu en effet leur être par l'intermédiaire d'xme autre nature dont ils restent solidaires.

Nous constatons que dans notre état actuel, bien que la liberté subsiste en nous, les conditions nécessaires à son exercice parfait nous font défaut : d'une part une claire vue de notre fin et d'autre part la soumission entière de notre nature matérielle. Nous nous trouvons dès notre naissance grevés de servitudes qui sont la conséquence d'un choix fait avant nous et pour nous par l'homme parfaitement libre et premier. C'est là ce qu'on appelle le Péché originel f c'est-à-dire joint à notre nature, incorporé à notre existence.

Mais alors pourquoi Dieu a-t-il donné à l'homme cette liberté dont il prévoyait qu'il allait mal se servir ?

Je réponds que Dieu ne pouvait pas plus faire un homme qui ne soit pas libre qu'une roue qui ne soit pas ronde. Il a mis dans chaque être une force adaptée à sa nature et nécessaire à son opération. Cette force est purement matérielle chez les minéraux et les végétaux, elle est instinctive chez l'ani-

mal, adapté à un nombre déterminé de conditions d'existence, elle est raisonnable chez l'homme, qui se dirige par ime appréhension du général et qui est appelé à exploiter l'univers entier par l'intelligence et la mise en œuvre de la cause. Celui qui est soumis à un ordre n'est pas libre, celui qui a à choisir entre tous les ordres possibles ne peut être que libre. Car son choix n'est plus déterminé par la nécessité, mais par une complaisance raisonnable dans le meilleur.

Ainsi le Péché originel est un fait que nous sommes forcés bon gré mal gré d'accepter, quelles que soient les objections que lui impose un bon sens superficiel. En vain dirons-nous : Comment pouvons-nous être grevés d'un péché que nous n'avons pas commis ? Nous saurons jusqu'où s'étendent les racines de notre responsabilité quand nous saurons jusqu'où s'étendent les racines de notre vie ou activité causante. La transmission du péché est un mystère mais au même titre que la transmission de la vie.

Nous disposons cependant des considérations suivantes.

Remarquons tout d'abord que le bonheur dont les Elus rachetés par le sang du Christ jouiront dans le ciel et qui les revêtira en quelque sorte

des puissances divines n'est pas naturel mais surnaturel, qu'entre notre nature et lui il y a un rapport non pas de nécessité mais de convenance, qu'il est dû non pas à la Justice mais à la Grâce. Supposons un cantonnier qui casse des cailloux sur une route : il peut bien gagner dix francs, cent francs, mille francs, il peut gagner son pain quotidien, mais il ne peut pas gagner d'être fait Roi de France. De même par notre activité finie nous pouvons bien gagner d'être heureux ou malheureux, conformément à notre nature, mais non pas d'être faits Dieu, de recevoir l'adoption de fils de Dieu.

En quoi a consisté le Péché originel ?

Il a consisté dans un acte qui constituait la première hérésie ou séparation, c'est-à-dire une préférence de nous-mêmes à Dieu.

Ce péché a eu une influence immédiate sur l'homme qui l'a commis, sur cet homme non seulement en tant que créature, mais en tant que cause lui-même et origine. Dieu a fait l'homme et le péché l'a contrefait. Il s'est donc transmis à ses descendants tel qu'il était, ne pouvant leur donner plus qu'il n'était lui-même, c'est-à-dire à l'état d'image de Dieu, mais à l'état d'une image de

Dieu, si je peux dire, excommuniée de son modèle, isolée, viciée et contrefaite. Le ressort essentiel a été faussé par lui. Il est fait non plus pour produire à l'air libre une image vivante de Dieu, mais pour fabriquer en ce lieu clos qui sera désormais son séjour cette idole qui est à la place de Dieu.

Par le Péché originel l'homme a choisi d'être seul. Au Paradis de Dieu il a préféré ce domaine clos qu'il peut désormais appeler vraiment sien puisqu'il est le jardin et le pré d'oii il tire son existence. L'homme héritier d'Adam ne sera plus en présence que de lui-même, de l'espace adapté à ses œuvres, de sa terre et de son atelier. Il ne sera plus attaché à Dieu que par la raison et par les lumières que la tradition aura pu lui conserver. Le temps de la Vision a cessé et le temps de la Foi commence. Adam laisse ainsi à ses héritiers une volonté viciée et im monde matériel clos. Il a dit à Dieu : Moi de ce côté et Toi de l'autre. Dès qu'il a commis le Péché, il voile cette part en lui d'oii vient l'origine, il essaye de la dissimuler, de la soustraire à Dieu. C'est en dehors de son regard qu'il veut être l'auteur du genre humain. Toute sa postérité naît de l'autre côté du voile et elle est aveugle.

La conséquence du péché est la mort. Tout effet dont la cause est gênée souffre lui-même dans la mesure de cette gêne. Un effet purement physique disparaît si sa cause est empêchée de l'entretenir. Après le péché l'homme ou image de Dieu ne peut périr, puisque s'il pouvait périr, il ne serait plus l'image de Dieu, mais il est privé du pouvoir d'employer ce qu'il reçoit de ses causes à la construction d'une image de ce Dieu dont un voile désormais le sépare. Il n'est plus qu'une idole précaire, une espèce d'ébauche de fortune ou de traduction faite « de chic », d'interprétation momentanée. Il a préféré ce qu'il y avait en lui de passager à ce qu'il y avait d'éternel. Il a compté sur ses seules ressources, celles qu'il tire par ses propres moyens de ce monde qui l'entoure et qu'il domine. Mais ces ressources étant finies, la vie qu'il en tire par l'union de son âme avec des organes matériels est également finie. Il se plonge dans un courant qui ne l'enrichit que pour le dépouiller. Les choses lui reprennent ce corps qu'elles ont fait et qu'il leur doit et qu'il ne sait plus employer à être l'image du Créateur.

Si l'âme au moment de la mort se trouve sous l'empire du Péché originel, elle est en présence de

Dieu comme un mécanisme remonté pour du fini et à qui on proposerait de l'infini, c'est-à-dire quelque chose de pour elle inassimilable. Elle n'a pas d'organes prêts pour Dieu. C'est im poisson par exemple à qui on proposerait de l'air à respirer. Dieu ne peut donc se donner à elle, mais si elle a mérité un bonheur fini, il peut lui donner dans les Limbes na bonheur fini, une connaissance sans possession, un acquiescement par l'extérieur, assez analogue en somme à cette image que les bouddhistes et les païens se font de la vie future.

Le Fils de Dieu par l'incarnation a revêtu notre nature. Il a restitué à Dieu la plénitude de la dette qu'Adam avait contractée. Par notre union avec Lui il nous a introduits dans la plénitude de ses droits. Car où est le Chef les membres sont aussi.

L'homme à l'état d'innocence était rattaché à Dieu par ce que les théologiens appellent fides oculata. L'homme racheté est uni à Dieu par le Christ et au Christ dans le baptême par la foi. Le Christ est mort pour nous et nous mourons désormais avec le Christ ; ce qui était peine, avec lui devient payement et rédemption. Et comme il est ressuscité nous resurgirons.

Par le péché mortel l'homme cesse d'être uni au Christ, il se place dans un état d'isolement et de séparation.

Le pécheur tant qu'il est vivant, c'est-à-dire fait d'une âme et d'un corps, peut de nouveau se réunir tout entier au Christ par la pénitence et par la foi. L'homme qui est mort en état de péché a perdu ce corps qui lui était commun avec le Christ, ce voile à l'abri duquel depuis l'Eden il habitait, et il ne peut plus le lui donner. Il n'est plus qu'une âme, une âme désormais qui voit et qui par conséquent ne peut plus mériter. Et il est bien vrai que les âmes après la résurrection finale retrouvent leur corps, mais non plus un corps opaque. « Nudus est infernus coram illo », dit Job, « et nullum est operimentum perditioni. »

L'Enfer ne vient donc pas de Dieu, il vient d'un empêchement à Dieu de la part du pécheur. Dieu ne hait aucune de ses créatures, à toutes II continue à fournir l'être proportionné à leurs fins et cette sève secrète dont les Élus composent leur figure à l'image de Sa face. Mais le pécheur utilise cette vertu intérieure pour réaliser sa propre idole, sa contrefaçon personnelle de la marque auguste.

Il y a donc une contradiction entre le vœu naturel et la fin essentielle de tout être créé d'une part et d'autre part la violence que la volonté perverse lui inflige. N'étant pas clairement conscients de notre cause formatrice ici-bas, nous ne le sommes pas non plus de notre déformation. Mais mis en face de Dieu nous subirons à la fois en pleine lumière et notre cause et la déformation que nous produisons, notre cause et la violence que nous lui faisons. Le damné saura ce que c'est que de produire cette image avortée et contrefaite, de se réaliser pour l'éternité dans le blasphème. Il y a un désir d'être Dieu en lui qu'il n'arrivera ni à réaliser ni à détruire (1).

Tout homme qui ne meurt pas dans le Christ et dans la communion avec le Christ meurt dans sa propre image. Il ne peut plus altérer ce sceau de lui-même qu'au moyen de tous les instants de sa vie il a imprimé dans la substance éternelle. Tant que le mot n'est pas achevé, la main peut revenir en arrière et le raturer avec la croix. Mais quand il est terminé, il est indestructible, comme la matière qxii l'a reçu. Quod scripsi, scripsù

On objecte couramment : Comment une faute finie peut-elle entraîner une peine infinie ?

(1) Je produirai du milieu de toi, dit Ézéchiel (xxviii, 18), an feu qui le dévorera.

La question est mal posée. Le mal n*a pas d'existence par lui-même et par conséquent il n'est pas plus fini qu'infini. Mais il peut avoir des conséquences difi'érentes suivant l'être qui lui sert de support. Si cet être est mortel, le mal disparaîtra avec lui ; s'il est immortel, comme l'âme humaine, il emportera ses difibrmités avec lui à moins que la pénitence et la grâce ne les aient fait disparaître.

On ne peut donc dire que l'être fini est puni avec l'infini. C'est au contraire l'être naturellement adapté à l'infini, ou immortel, que ses péchés confinent dans le fini. C'est comme ime carapace, comme un tartre afireux, comme une sclérose, qui vient obstruer les organes par lesquels il pourrait se maintenir dans un état d'échange bienheureux au sein de la vie éternelle. Seuls les Élus pourront dire avec le Psalmiste : Nous avons passé par le feu et Veau. Et encore : Tes animaux y habiteront (la Mer de la Miséricorde divine). Et il est dit encore : Tes jugements sont un abîme innombrable, (Judicia tua abyssus multa.) C'est dans cet abîme que chaque être suivant sa densité vient trouver sa place, glorifiée ou pénale.

Il me reste à dire quelques mots du mal physique.

En ce qui concerne l'homme, pas de difficultés.

Le mal physique est l'image et la conséquence du

péché. Il est PefiFet de sa déchéance et de cette domination qui lui a été enlevée sur les forces de la nature. Il est un avertissement de sa faute et l'un des instruments de son salut.

Mais avec un Dieu raisonnable et bon, comment justifier ce désordre apparent dont la nature nous offre partout l'image ? comment justifier la souffrance d'êtres innocents comme les animaux ?

Je réponds que ce désordre n'est qu'apparent, et que d'ailleurs il est bien juste que l'homme déchu habite un monde qui partout, soustrait à la présence directe de sa cause, présente les aspects d'une mine et d'une ébauche. Nulle part les conditions ne sont telles que l'homme ne puisse s'y réaliser par la raison et par le travail.

Quant aux souffrances des animaux, il faut distinguer celles qui sont le résultat de la méchanceté et de l'extravagance de l'homme et celles qui sont le fait de la vie elle-même. Celles-ci, grossies d'ailleurs par notre imagination, ne sont peut-être qu'un effet de cette obscure fraternité qui réunit tous les êtres issus d'un même Créateur. Le maître ne pouvait souffrir sans que tous ces humbles serviteurs ne souffrissent avec lui. Nous sentons que c'est pour nous qu'ils souffrent.

Je ne crois pas d'ailleurs que dans le Paradis terrestre il n'y eût pas d'animaux carnassiers et que les lions se repussent de fruits et de légumes. Leur perfection étant de manger des moutons

et celles des moutons d'être mangés par eux, les uns ne manquaient pas aux autres. Et qui sait si cette loi qui fait que tous les êtres ne peuvent vivre qu'en se dévorant entre eux n'est pas une image obscure du sacrifice et de la communion ?

En mer. Océan Indien, septembre 1921.

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