LETTRE A MADAME E
Washington^ 17 mars 1931.
Chère Madame,
J'ai retrouvé le petit travail dont je vous avais parlé et que j'avais rédigé autrefois pour une amie. — Je crois que c'est suffisamment clair si vous le lisez lentement et avec attention.
Bien entendu je n'ai pas la prétention d'avoir éclairci définitivement ces effrayants mystères. L'Eglise elle-même nous dit que ce sont des mystères. Mais ce sont des mystères du même genre que la génération, la vie, l'âme, la pensée, etc., c'est-à-dire qu'ils ont le caractère de faits premiers que nous sommes obligés d'accepter sans les comprendre — et qui éclairent tout le reste. Le Mal existe et le Péché originel est la seule théorie qui nous permette d'en comprendre avec profondeur le véritable caractère.
Le Péché originel et VEnfer sont des vérités fondamentales de la Foi catholique. Ce ne sont pas des détails épisodiques du genre de la question que vous me citiez Tautre jour et sur lesquels le doute peut subsister sans grave inconvénient. S'il n'y a pas eu de Chute, il n'y a pas eu de rédemption. S'il n'y a rien à sauver, il n'y avait pas besoin de Sauveur. Si cette Chute ne constituait pas un malheur immense et définitif en nous séparant de Dieu, l'incarnation et la croix n'ont pas de raison d'être. Aussi voyons-nous que sur ce point l'Evangile et toute la Bible sont absolument clairs et catégoriques. Il n'y a pas d'échappatoire possible. D n'y a pas de point sur quoi Notre-Seigneur insiste d'une manière plus nette et plus fréquente. Il faut Le croire ou alors il faut cesser absolument de croire en Lui.
L'objection ordinaire à l'égard du Péché originel provient de ce qu'on s'en fait une opinion erronée. On dit « : Comment un homme peut-il être puni pour ime faute qu'il n'a pas lui-même commise ? »
Vous comprendrez mieux en vous disant que cette punition est avant tout une privation.
Le premier homme en désobéissant à son Auteur a préféré sa propre volonté à celle de Dieu. Il s'est préféré lui-même à Dieu. Il a préféré son propre bien à celui de Dieu. Il a rompu délibérament le pacte qui l'unissait avec son Créateur.
Il a agi d'une manière en quelque sorte révolutionnaire. Il a déclaré son indépendance. Il y a eu divorce. Il y a eu liquidation de la situation initiale. Dieu a retiré son apport, sa collaboration qui était la Grâce : l'état de communauté et d'indivision avec ce fils qui prétend avoir atteint désormais sa majorité a pris fin. Dieu lui remet sa dot, cette substance dont parle la parabole de l'Enfant Prodigue pour en faire librement usage.
Luc, XV, 12. — Et le Fils dit à son père : Père, donne-moi la portion de la substance qui m'appartient (en latin quœ me contingit, qui me touche, qui me prolonge, avec laquelle je suis en contact). Et le père leur divisa la substance.
Ecclésiastique, xv, 14. — Dieu au commencement a constitué l'homme et il l'a laissé dans la main de son propre conseil, en y ajoutant ses commandements et ses préceptes.
Luc, XV, 13. — Et le fils partit dans une région fort éloignée.
Ps. LXXII, 27. — Ceux qui s'éloignent de toi périront : tu as perdu tous ceux qui forniquent hors de toi.
...et là il dissipa sa substance en vivant luxurieusement (Luc, ibid.).
Donc l'orgueil d'abord puis la luxure.
Quand l'homme ainsi constitué dans son nouvel état et condition exerce ses pouvoirs, il ne les exerce plus au nom de Dieu avec qui il a résilié
son contrat. Il les exerce en son nom propre. Or parmi ses pouvoirs est le pouvoir créateur. Quand il appelle un autre être à la vie, il ne l'appelle plus au nom de Dieu, il l'appelle en son nom propre. Il ne l'appelle plus au nom de quelque chose d'infini, il l'appelle au nom de quelque chose de fini. Il ne l'appelle plu^rà la ressemblance de Dieu, mais à la ressemblance d'Adam. Il ne peut lui donner plus qu'il ne possède lui-même. Il ne peut lui donner la vie éternelle parce qu'elle ne lui appartient pas et qu'il a renoncé à cet héritage, qui n'a pas sa contingence avec lui. Il ne peut lui donnei qu'une vie passagère et finie. Il ne peut lui donner l'impossibilité de pécher, parce que cela dépasse ses pouvoirs. Il ne peut Ivd donner les pouvoirs et les connaissances de Dieu parce qu'ils ne lui appartiennent pas. Il ne peut lui donner que des forces et des lumières finies comme les siennes propres, n ne peut donner l'entrée de la Vie éternelle à ce fils qui a été conçu hors des portes. Il donne ce qu'il a, il appelle son enfant non plus à la ressemblance d'un être innocent et entièrement adapté à Dieu, mais à celle d'un révolté qui s'est donné une constitution indépendante, oii tout est orienté non plus vers le Seigneur Suzerain, mais vers le bien propre du nouvel État (estate) par le moyen unique des forces et des lumières naturelles qui sont mises à sa disposition.
Tel est le Péché originel. Il a le caractère d'un
héritage. L'homme transmet à l'homme un héritage dans lequel tout est orienté naturellement vers le hien de VÉtat (dans le sens anglais d''estate) par le moyen de ressources qui sont placées à sa disposition. Tout est fait pour un homme fini, dont la fin est placée en lui-même, et touf.tfst orienté du côté de cette fin.
Mais cette conception est erronée. L'homme n'est pas une fim en lui-même. Il n'est pas capable de fournir par lui-même une fin à la nature. Il est cela qui permet à la nature de parvenir à sa fin qui est Dieu. En se proposant, en se constituant comme la fin de cette nature à laquelle il a été simplement préposé, il se place dans une attitude abusive et violente d'où résulte toute la séquelle des péchés actuels, comme la source par rapport à ses conséquences. Le premier péché est proprement une privation, les seconds comportent et attirent une punition, c'est-à-dire le rétablissement de l'ordre par la Justice aux dépens de ce désordre qui l'a troublé.
Parlons maintenant de l'Enfer et de ces peines éternelles qui déconcertent votre sensibilité.
Dieu a fait de l'homme son intendant sur toute la nature. Il la lui a donnée à cultiver et à comprendre afin de lui en faire hommage. Il la lui a remise en tant que moyen pour se réaliser complètement et qu'il y ait un sacrifice et un prêtre. Mais l'homme, nous l'avons vu, par le péché originel s'est séparé de Dieu. Dieu d'un côté et lui-même de
l'autre. Il a réclamé la division, la remise ixnmédiate de la part d'héritage viager qui lui revient et grâce à laquelle il maintient sa propre existence dans le temps. Quand il meurt sans baptême, sans repentir, sans réconciliation, sans rétablissement de sa situation; Il légitime et raisonnable d'enfant de Dieu, il meurt en quelque sorte consolidé dans cette figure personnelle et indépendante, qu'il s'est construite à l'aide des moyens mis à sa disposition. Seulement après la mort le milieu a changé. Le corps a disparu, a fini sa tâche. L'âme est nue. Le voile qui la séparait de Dieu a disparu et les moyens que le monde extérieur lui fournissait de se défendre, de maintenir cet état de séparation et d'indépendance, ont également disparu. Elle est maintenant livrée sans défense au regard de son Créateur et de son juge qui lui demande des comptes : « Rends compte de ta gestion », nous dit la Parabole. C'est en vain qu'elle essayerait de dire : donnez-moi un peu de temps. Il rCy a plus de temps. Elle fait partie en face de Dieu d'une situation dont le temps tel que nous le connaissons ici-bas n'est plus un élément. Elle est dans la position d'un débiteur éternellement insolvable, car les ressources dont elle pouvait user, sur lesquelles elle pouvait tirer, tant que le monde était à sa disposition, lui font maintenant défaut. Il n'y a plus rien qui lui permette de remplir entre la Création et le Créateur sa fonction d'intermédiaire, de prêtre, d'oblateur.
Elle ne fournit plus à Dieu de communication avec son œuvre. Elle ne lui est plus d'aucune utilité. Qu'on la brûle donc, comme ce figuier stérile qui occupe inutilement la terre. Voilà l'homme seul, investi d'une dette qu'il ne peut pas plus acquitter que Dieu ne peut cesser de la lui réclamer. Qu'il se paye donc, comme on dit vulgairement en français, sur la bête ! Il s'est constitué à l'état de fin. Il arrête Dieu. Il l'empêche de passer. Il n'y a plus rien derrière lui, capable de V endosser. « Qu'as-tu fait de ce monde que je t'avais donné ? Rends-moi ce qui m'appartient et dont je t'avais donné l'administration pour un temps. »
La théologie nous enseigne que l'Enfer comporte deux espèces de peines : la peine du Dam et la peine du Sens, ce que Notre-Seigneur exprime par les comparaisons du ver qui ne meurt pas et du feu qui ne s'éteint pas. Le Dam (damnum) est la privation de Dieu. C'est l'être qui est privé de sa fin essentielle, incapable de satisfaire à ce besoin, à cette nécessité profonde de sa nature d'appartenir à Dieu, de rapporter notre être particidier et transitoire à son être éternel et absolu : c'est ce besoin au fond de nous insatisfait que Notre-Seigneur désigne par le terme de ver rongeur ou de faim métaphysique. La peine du Sens est la punition des péchés actuels qui sont la conséquence et le fruit du Péché originel. Le Sens droit est ce qui va
de rintérieur à l'extérieur, de la créature à son Créateur. Quand nous usons honnêtement et normalement de nos sens, c'est pour remplir notre fin de créature, c'est pour nous acquitter de la tâche qui nous incombe de serviteurs de Dieu et d'administrateurs des biens qu'il nous a confiés. Mais quand, au lieu de chercher uniquement le service de Dieu, l'accompUssement de Sa loi, ce que l'Evangile appelle le Royaume de Dieu, nous nous mettons à chercher notre plaisir ou notre avantage personnel, nous commettons un contre-sens, nous attirons à nous sans règle et au hasard de nos convoitises les objets dont nos sens nous donnent la connaissance et le désir pour en jouir au lieu de les rapporter à Dieu à qui ils appartiennent. Nous modifions ainsi notre organisme moral. Nous le retournons sur nous-mêmes. Nous faisons servir les choses à une fin, nous les faisons mouvoir, dans une direction qui ne leur est pas appropriée, à rebours, et il en résulte pour nous dès cette vie, moralement, intellectuellement et même physiquement, toutes sortes de désordres. Mais quand nous mourons, nous présentons à Dieu une créature entièrement orientée et outillée pour son avantage personnel, absolument incapable de fournir à Dieu le service direct que dorénavant il exige d'elle, d'utiliser normalement le milieu nouveau dans lequel elle se trouve plongée. Dieu tire sur elle et elle ne peut plus tirer sur ce qui l'entoure. Alors
elle se met à brûler sur elle-même et comme Dieu Ta faite indestructible et que d'ailleurs il n'y a plus de temps f elle brûle éternellement sans jamais pouvoir se consumer. Au lieu de satisfaire à l'amour par le feu qui en fait lumière, splendeur, esprit, elle satisfait à la Justice par ce même feu qui éternellement l'interroge, l'analyse, la calcine, expose sa nature, sa vocation et son crime dans la lumière inexorable de l'évidence. C'est ce qu'exprime le Prophète Ézéchiel quand il fait dire par Dieu au Roi de Tyr, c'est-à-dire à Satan : Je produirai du milieu de toi-même un feu qui te dévore.
Voilà tout ce que ma pauvre cervelle me permet de voir sur ces mystères ejSrayants. Mais combien il est plus simple de croire tout simplement ce que Notre-Seigneur dit et les vérités qu'il nous met directement dans la bouche !
Washington, 1929.