LA « JOLIE FOI DE MON ENFANCE
M. Paul Souday a bien voulu l'autre jour me consacrer un de ses articles du Temps.
M. Paul Souday, critique en général consciencieux et bienveillant, a été visiblement froissé dans ses convictions par la manière dont je me suis permis de manifester les miennes. Il consent cependant à m' excuser en faisant remarquer, de ce ton d'indulgence que l'on prend à l'égard des infirmes, que, simple poète après tout et rebuté par ces « glaciers de l'intelligence » où circulent, le sourire sur les lèvres et comme chez eux, des gaillards de la trempe d'Ernest Havet et de Rémy de Gourmont, je devais fatalement revenir « à la jolie Foi de mon enfance ». L'incrédulité est un domaine réservé aux héros de la pensée ; quant aux autres ils trouvent un asile approprié dans les domaines légendaires et fleuris d'une demi-imbécillité.
Que de héros autour de moi que j'avais tristement méconnus !
L'observation de M. Paul Souday mérite cependant qu'on s'y arrête précisément à cause de sa grande banalité. En dépit de toutes les phrases, une conversion est toujours un fait inquiétant et, pour dire le moins, inconfortable. La foi d'un catholique n'est pas une chose indifférente, elle est une menace directe et personnelle pour la sécurité de celui qui ne la partage pas. Car si par hasard ce que croit Pierre, qui est après tout un honune comme moi et qui a lu les mêmes livres, venait à être vraiy il en résulterait pour Paul des conséquences on ne peut plus désagréables à envisager. Il faut donc absolument trouver à ce phénomène de la foi, et surtout de la conversion, des explications. La plus simple est celle d'une obnubilation des facultés intellectuelles qui fait tout à coup prendre au de cujus des vessies pour des lanternes. Du coup nos propres facultés en reçoivent par compensation un nouveau lustre, ce qui est flatteur et satisfaisant.
C'est en général le moment, définitif et triomphal, où intervient la citation du fameux mot de Pascal : a Abêtissez-vous ». Monsieur Paul Souday qui passe pour un homme de goût ne s'est pas arrêté à temps.
Si cependant on voulait examiner d'un esprit libre de préjugés les choses telles qu'elles sont, on dégagerait aussitôt cette évidence : c'est qu'il est infiniment plus facile de ne pas croire que de croire. Le monde sensible nous entoure et nous presse de
tous côtés : il est simple de ne rien voir du tout par delà. Des instincts puissants nous commandent. Il est on ne peut plus commode d'y obéir. M. Paul Souday est un incrédule, mais le tripier du coin et le vétérinaire d'en face en sont d'autres, plus intrépides et plus impénétrables encore, et si tous viennent à sortir à la même heure, les glaciers de l'intelligence doivent être plus encombrés que la Foire du Trône. Un catholique ne se promène pas sur les glaciers, il vit dans un monde de dures réalités oii il se trouve obligé à un continuel eflfort. Ce qu'il pense, ce qu'il croit, n'est pas un rêve d'amateur, il sait qu'il y va de la vie et tout de suite. Il ne regarde pas les Alpes sur une affiche de salle d'attente, il sait qu'il a seulement devant lui une espèce de mur parfois dur et fort laid, et qu'il doit l'escalader ou mourir. En termes moins pompeux, il doit absolument s'efforcer de subordonner ce qui est inférieur dans sa nature à ce qui lui est supérieur, il vit diaprés des principes, ce qui est la définition même d'une vie raisonnable. Ces principes ne sont pas déterminés par son caprice personnel, ce qui leur ôterait toute espèce d'autorité et de sérieux, mais par Dieu lui-même, dont il n'est aucunement absurde de penser qu'étant Créateur, il est également législateur, et que nous ayant conféré ce grand bien de l'existence il peut nous conférer ce bien plus grand encore d'une existence parfaite, où nos fins se trouvent pleinement atteintes.
Cette vie chrétienne et raisonnable n'est nulleo ment facile. Elle n'est pas facile au point de vue pratique et elle l'est encore moins pour le converti qui par sa faute a perdu les bénéfices de l'habitude et de l'entraînement, que Pascal indique, si mal, par le mot cité tout à l'heure. L'idée de perdre son indépendance de cheval au pâturage, l'obligation d'aller porter périodiquement à une autorité si paternelle qu'elle soit les aveux les plus humiliants n'ont rien de particulièrement enchanteur, et la nature répugne fortement à ces pratiques dont la raison seule nous fait comprendre le bénéfice.
De même pour l'intelligence et pour l'imagination la pensée d'être désormais limitées dans leurs ébats et de se trouver enserrées dans le cadre imposé par la foi, la morale et la charité à l'égard du prochain a tout d'abord quelqpie chose d'assez efirayant. Plus tard seulement apparaissent les avantages immenses qui sont la compensation de cette discipline salutaire.
Pour que le converti passe par-dessus tous ces obstacles redoutables, et non pas en général sans des luttes si dures que le souvenir même en est peu agréable à évoquer, il faut vraiment autre chose que ce que tant de gens imaginent dans la simplicité de leur cœur : l'orgue, l'encens, les vitraux, le Noël d'Adam, l'Ave Maria de Gounod, les petits moutons de la crèche et les belles statues de Saint-
Sulpice (1). Ah ! elle est solidement gardée pour le converti, la « jolie foi de son enfance ». Il lui a été facile d'en sortir, il est un peu plus difficile d'y rentrer.
Si l'incroyant, poussé par cette grâce de Dieu, dont il n'a pas été écrit en vain qu'il est dur de lui résister, contre toute sa nature, contre toutes ses tendances intimes, se décide cependant à faire le pas décisif, ce n'est pas parce que la Foi est « jolie », (quel mot !), c'est parce qu'il ne peut pas plus s'en passer que de pain.
Plus tard, après de longues années, il s'amusera peut-être à essayer de reconstruire ces objections si redoutables qu'un instinct de paresse déguisé sous le nom de « raison » lui suggérait et il pourra à peine y arriver. Il remarquera que ces gens si sûrs d'eux-mêmes dans leurs négations, se refusent en général à les discuter, et quand on leur demande ce qu'ils croient et ce qu'ils savent eux-mêmes, se taisent.
Il rouvrira ces livres où comme tant d'autres autrefois il allait chercher la « raison » et la « science », et il y trouvera la collection la plus divertissante de coqs à l'âne, de pétitions de principe, de contradictions dans les termes, d'affir-
(1) Dans une pièce récente, un prêtre courageux s'efforce de ranimer la foi d'un pénitent ébranlé en lui administrant ces quelques mots dont l'effet cordial lui paraît certain : t Le cloître, mon enfant I la musique 1 les arceaux I les Dalles I »
mations gratuites et pétulantes, d'erreurs de fait et de tous les sophismes dont le vieil Aristote a dressé jadis le catalogue, sans oublier ce procédé le plus naïf et le plus fréquent, habituel aux enfants et aux femmes, qui consiste à substituer Tillus* tration à la preuve. Cai* il est bien remarquable, coqiime l'a constaté autrefois le Père Gratry, qu'on n'ait jamais plus mal raisonné que dans ce siècle où l'on a tant parlé de raison.