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DEUX LETTRES A ARTHUR FONTAINE

Tientsin, le 9 décembre 1906.

Cher Monsieur,

Votre lettre m'arrive à Tientsin où je suis maintenant consul et administrateur d'une petite ville en plein mouvement de progrès. C'est une joie pour moi de toucher à toutes ces choses bien grosses et bien réelles, tramways, égoûts, électricité, et l'impitoyable comptabilité. Vous avez raison, le travail est une des bonnes choses de la vie, et sans lui je ne sais trop ce que je deviendrais à Tientsin. Et cependant je ne veux pas dire trop de mal de ce pays. Il n'est pas laid, il est en quelque sorte inexistant, trois roseaux et une poignée de sable y font toute la nature, comme dans les tragédies il suffit d'un fauteuil pour indiquer un palais : cela ne va pas mal à un esprit classique comme le mien ! Ce qui tient la place de tout est un ciel éternel, jamais voilé, nettoyé comme une vitre au sable et au

vinaigre, et si pur qu'il semble que Tœil pourrait y distinguer Tune derrière l'autre les sept Sphères de Ptolémée. Il fait un froid splendide, c'est du soleil frappé qu'on respire. Le froid est ce qui resserre tout, ce qui réduit tout à son maximum d'astriction et de tension, ce qui tonifie la corde. Que les nuits sont pleines d'étoUes, et comme l'on sent que l'on approche de ce moment mystérieux du solstice où l'année finit en grand secret et retourne son cycle, et où l'Enfant divin nous fut apporté par les anges. Et à moi aussi un enfant va bientôt être donné, nous l'attendons vers le milieu du mois prochain. Quelle joie pour moi, puisse-t-il remplir ce qui a manqué à la destinée de son père, ce qu'aurait fait de moi la mienne sans ce goût fatal pour les paroles vaines !

Et moi aussi je suis dans le moment de grande paix et suspens de mon existence. Pour combien de temps je l'ignore. J'en profite pour écrire des Odes, ce qui m'intéresse beaucoup et me délivre du côté afiabulation des drames, im peu puéril toujours et conventionnel. Tandis que là c'est la poésie à l'état pur, un mouvement seulement et une coordination de masses comme dans une belle symphonie. J'en ai écrit une sur « l'Esprit et l'Eau » et je viens de commencer un Magnificat,

L*a Abrégé » que je vous ai envoyé n'est pas un feuillet d'apologétique, mais un programme de

thèmes à discuter rangés dans leur ordre logique et objectif. Rendre la foi à quelqu'un est une entreprise d'un autre ordre, et je ne crois guère que ce soit par le procédé dialectique qu'on la perde ou la retrouve. C'est comme l'appétit que l'on perd. Et pour le retrouver, il faut non pas des controverses, mais une cure dont l'agent d'une efficace infaillible est la prière. Je suis peiné du ton de résignation que je vois dans votre lettre. Voilà un homme de jugement sain, d'esprit droit et de cœur sensible. Comment donc peut-il s'imaginer que c'est ce qu'il y a de plus fort, de meilleur, de plus vivifiant dans sa nature, qui le trompe et qui est pour lui une source d'illusion et d'erreur, tandis que les parties les plus grossières, passions, égolsme, instincts matériels, celles dont le champ est le plus court et qui ne peuvent dépasser leur valeur d'instrument sans aboutir immédiatement à la mort, voilà la seule certitude et le seul fond légitime de notre nature. Il y a un chemin. Non ! la foi en Dieu, la croyance héroïque en dépit de tout dans notre salut ne sont pas une illusion morbide, une perversion de notre sensibilité, mais l'exercice et la proclamation martiale d'une nature généreuse (gênerons) naïve et saine. C'est la vie en nous qui croit à la vie et c'est ce qui meurt qui croit à la mort. Ce qui est le plus en nous n'est point la chose qui n'est point du tout. Il ne faut point rendre lâchement les armes aux conseils de doute, mais le

fouler intrépidement aux pieds, comme le vieux Job, qui sait que son Rédempteur vit. Quand nous contemplons les agitations de la matière, nous en cherchons la cause et le but, et cependant combien l'âme de Thomme n*est-elle pas un document plus sûr, plus délicat et plus instructif, un objet d'expérience soumis à une observation mille fois plus intime et plus précise que tous ces instruments par lesquels, en dehors de nous, nous sommes obligés de suppléer à l'insuffisance de nos sens. Le Credo du Centurion, le « Mon maître ! » de Madeleine et l'amertume infinie, la liquéfaction de son cœur de femme quand elle étreint les pieds de son Sauveur ressuscité, ah, ce n'est pas l'imagination qui parle, c'est l'éruption de la réalité la plus humaine et la plus terrible, c'est l'Etre qui répond à l'Être, et la créature à son Créateur. Qui connaît cette prodigieuse explosion, tous les autres sentiments dits naturels lui paraîtront bien artificiels et incomplets. Voilà ce que l'on trouve dans la seule religion chrétienne, et non pas dans aucun autre culte que l'on ne nomme religion que par un abus intolérable. Il me faudrait beaucoup de papier pour développer cette idée. Croyez-en du moins un homme qui connaît toutes ces « religions » non point par les livres, mais par un contact familier et journalier.

Non, nous n'avons pas de devoirs qu'envers les autres seulement, et envers ceux-là même ce n'est

pas d'eux que nous tenons nos obligations. Si tendrement qu'ils nous aiment et que nous les aimions, ils nous quitteront un jour, ils nous échappent déjà à chaque moment, et nous leur échappons dans notre fond essentiel, dans cette profonde solitude oti Dieu seul peut pénétrer, dans cette privation essentielle qui n'est faite que de Son absence.

Voilà la vérité qui m'a illuminé soudainement comme un soleil de vie un certain jour de NoSl à Notre-Dame, il y a vingt ans. Il n'y a rien de plus réel que la Joie, il n'y a rien de plus vivant que la Vie, nous ne pouvons nous passer de Dieu, et de Lui à nous il y a un chemin sûr et tracé. Ce n'est point l'exaltation d'un mystique qui a créé un ordre nouveau, c'est la joie raisonnable et naturelle d'un être vivant qui trouve son ordre étemel, marqué déjà visiblement et matériellement dans ce monde par l'Eglise.

Prague, le 30 mai 1910.

Bien cher ami.

Je viens de recevoir votre lettre qui me touche profondément et presque jusqu'aux larmes. Le sentiment d'avoir fait du bien à une âme est la jouissance la plus vive qu'un homme de mon âge puisse éprouver. Il me sera doux quand je serai

sur mon lit de mort de penser que mes livres n*ont pas ajouté à Pépouvantable somme de ténèbres, de doutes, d'impureté, qui afflige Thumanité, mais que ceux qui les lisent n'ont pu y trouver que des raisons de croire et de se réjouir et d'espérer. Mais vous qui êtes une âme si belle et si noble et si bien faite pour la vérité, laissez-moi vous dire, comment peut -il se faire que vous en restiez encore écarté, alors que les choses divines ont sur vous un tel attrait ? Si mon Magnificat vous a ému, c'est, comme vous le dites parce qu'il n'est pas l'œuvre d'un poète, mais d'un homme anéanti devant la gloire de Dieu, qui apparaît au travers de ces vers misérables. Un homme de votre science et de votre expérience a dû laisser en route toutes les choses inutiles et ne s'attacher plus qu'à ces choses solides et éprouvées qui aident à vivre et à mourir. Comment n'avez-vous pas réfléchi à ce fait étrange que seuls les chrétiens sont les hommes qui possèdent la joie et à qui leurs croyances n'apportent jamais de déception, mais au contraire un attachement, un intérêt et un émerveillement toujours nouveaux ? J'ai souvent entendu reprocher aux chrétiens d'un petit air supérieur que la raison de leur foi est la joie et la consolation qu'elle leur procure. Mais il me semble que nous ne pouvons trouver de meilleixre justification, parce que c'est là un fait et non pas un raisonnement. La preuve du pain c'est qu'il nourrit, la preuve du vin c'est

qu'il enivre, la preuve de la vérité c'est la vie et la preuve de la vie c'est qu'elle fait vivre î Ce sont là des réalités substantielles, contre lesquelles aucun argument n'a de prise.

Que de fois j'ai pensé à vous et j'ai eu envie de causer avec vous sur ce grave sujet ! Qui sait si les raisons qui vous séparent de la foi sont aussi invincibles que vous le pensez ? Les arguments ne changent guère et en lisant les premiers apologistes on voit que des siècles d'erreurs n'ont pas ajouté grand'chose au catalogue. Mais l'ignorance des choses du christianisme est profonde. Je lisais dernièrement le livre de Parigot sur Renan, et j'y voyais que l'auteur était pleinement convaincu que les grands docteurs du Moyen Age se figuraient le ciel et le paradis comme une coupole où l'on pouvait monter avec une échelle et où les élus passaient leur temps à faire de la musique. Dante que l'on a pris à tort pour un profond théologien est un peu responsable de ces idées ridicules. Ni Parigot ni Renan n'ont sans doute jamais entendu parler de la vision déifique, de cette connaissance qui nous permet de connaître Dieu en nous faisant Dieu nous-même, tout en laissant notre personnalité distincte. Mais cette vue sublime est au sommet d'une montagne de raisonnements que bien peu de gens ont eu la patience de suivre, malgré leur incomparable intérêt. Ce sont les profonds penseurs du Moyen Age qui pourraient

prendre en pitié nos rêveries sentimentales et mutilées, nos romans médiocres et bizarres, comme ceux de Bergson, nos théories absurdes et contradictoires dans les termes comme le Darwinisme. Bien des gens sont séparés de la vérité par une porte qu'ils croient fermée parce qu'ils s'efforcent obstinément de la tirer à eux, tandis qu'ils n'auraient qu'à la pousser. Je ne croirai jamais que la nature dans son ordre invariable et majestueux nous donne des leçons d'angoisse et de désespoir, le croyant se trouve tout naturellement en harmonie avec elle ; non pas qu'il lui soit soumis, mais au contraire parce qu'elle lui est soumise.

Une des grandes tristesses de ce temps est de voir des hommes justes comme vous, qui sont faits pour être le patrimoine de l'humanité, rendus inutiles parce qu'ils ne croient pas, parce qu'ils sont comme des banqmers avares qui ne veulent pas faire crédit. Un homme qui est hors de l'Eglise devient aussitôt un isolé. Il n'a plus de repères et ne sait plus où il est. Il est frappé de cette terrible malédiction de ne plus pouvoir faire de bien à personne. Il Jie sait même plus ce que c'est que le bien et le mal. Il ne peut pas répondre, puisqu'il ne peut plus parler, ne sachant plus ce que c'est que le oui et le non. Il n'a plus de frères, les hommes ne sont plus po^r lui que des simulacres agités de mouvements vains, privés de sens et de but. Tous les liens sont dissous, excepté ceux dont il est lui-même garrotté.

Je songeais à tout cela en voyant ces pèlerinages de pauvres gens de la campagne qui parcouraient Prague l'autre jour, le jour de la fête de saint Jean Népomucène. Je sentais que j'aurais pu suivre moi-même ce vieux paysan qui marchait en tête en portant la croix, me mêler à ces paysannes bottées qui le suivaient, avec tout leur fourbi sur le dos. Les différences de pays, d'instruction, d'éducation sont alors comme des vêtements qui n'ont pas grande importance. C'est la véritable firaternité, non pas celle de la Révolution, mais celle du sang et du cœur que le même pain anime : 11 n'y a pas de frères, que ceux-là qui ont un Père commun. D'un bout à l'autre du monde deux chrétiens qui font le signe de la croix peuvent se comprendre en ce qu'ils ont de plus essentiel. Mais un savant ne comprend pas un ignorant et n'a plus rien à lui dire, ils ne sont plus égaux, l'un n'a plus rien à recevoir de l'autre. C'est la malédiction de Babel.

Mon nouveau livre sera basé précisément sur cette idée de la beauté de la foi, de la confiance personnelle d'homme à homme, de la Grâce véritable et gratuite, par opposition à la loi écrite, à la justice morte et impersonnelle que la Révolution a ramenées des temps de Tibère et de Néron.

Excusez-moi de vous parler si librement, mais tout le monde sait que je suis un fanatique et je n'ai rien à perdre. Je me reproche amèrement

d'avoir laissé mourir ce pauvre Philippe dans la nuit, alors que sa lettre à Gide me le montrait tout près de la conversion, si j'avais osé être avec lui un peu plus indiscret.

Merci de vos vœux que je sens si sincères. Les trois petits oiseaux vont bien et font ma joie. Ma femme se rappelle à votre souvenir, et je vous serre la main de tout mon cœur.

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