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LETTRE A MADAME D'A

Washington, Jour de V Ascension, 14 mai 1931.

Chère Madame,

Bien entendu tout ce que j'ai d'intelligence et de bonne volonté est à votre disposition. Je suis tout disposé à m' engager une fois de plus pour vous» qui vous adressez à moi avec une confiance si émouvante (et si mal placée), sur le chemin difficile de la conversion. Hélas ! la plupart du temps le malheureux apôtre aboutit à mi échec complet. On l'écoute avec intérêt, avec plaisir peut-être, mais de là à passer dans la pratique, à faire un effort, à s'engager dans la voie sévère de l'action et du sacrifice il y a un monde. On n'oppose en général aucune objection, mais c'est comme si le pauvre convertisseur et son sujet se tenaient chacun dans des sphères entièrement séparées. Témoin une personne près de vous qui vous est chère.

Quant à vous, vous êtes jeune, je suppose donc que ce n'est pas la rigidité invincible des habitudes et des attitudes adoptées qui sera mon principal obstacle, mais une certaine inquiétude et instabilité, le goût du nouveau, de l'inattendu, de la sensation neuve, du thrill comme on dit ici, un jeune cœur qui attend cette goutte de miel à laquelle il croit avoir droit, le désir mais aussi l'épouvante de la poigne invincible qui le maintiendra désormais à la fois éperdu et soumis. C'est une grande aventure, la plus risquée qu'un être intelligent puisse courir, puisqu'elle a pour conclusion le bonheur ou la perdition éternelle. Hélas ! si je raisonnais d'après l'expérience et ne faisais pas fond sur la grâce de Dieu, il y a à peu près une chance sur cent qu'elle se termine bien 1 et combien peu de chances aussi que, le chemin une fois choisi, on y persévère jusqu'à la mort ! Si vous étiez un petit enfant, je vous dirais tout d'abord de mettre les mains derrière votre dos, de fermer les yeux et d'ouvrir la bouche toute grande. C'est le conseil du Roi David : Elargis ta bouche^ dit le psaume, et je la remplirai. Non point seulement la bouche, mais le cœur. Ma fille, dit un autre passage, donne-moi ton cœur. Et encore un autre passage : Ecoute^ ma fille, et incline la tête, et oublie ta ♦f-S^' |C patrie, et la maison de ton père. C'est l'heureuse Marie au fond de sa maison dont s'approche un messager ayant le silence pour parole qui lui dit : Le maître est là, Il t'appelle.

Qu'est-ce que je fais là en vous citant ces textes pleins de saveur que recueillir comme à l'extrémité d'tme baguette une goutte du miel divin et de vous la mettre sur le bout de la langue ? Je Vai goûtée, dit Jonathas, et mes yeux ont été illuminés (I, Rois, 14) : « Goûtant, fai goûté un petit peu de miel à Vextrémitê de cette baguette et voici que je meurs », ou plutôt ce qui meurt ce sont tous les plaisirs vidgaires à côté de cette saveur indescriptible — dont le grain de sel que le prêtre nous met sur la langue le jour de baptême nous donne l'avant- goût — le sel blanc de la sagesse qui purifie, qui enflamme et qui conserve. (Sagesse = sapientia = signifie saveur goûtée).

Vous voyez que je ne fais pas de théologie, les lettres que vous avez lues n'en contiennent que trop, je suis simplement l'abeille toute poussiéreuse de ce pollen eucharistique où elle se roule chaque matin qui vient rendre visite à sa petite sœur.

La Joie, en effet, c'est le premier mot et le dernier mot de tout l'Évangile. Quand l'Ange apparaît à Marie, c'est pour lui annoncer une grande joie que confirment ceux qui apparaissent aux bergers et le dernier mot de Notre-Seigneur à la Cène et avant l'Ascension est : afin que votre joie soit pleine, afin que la vie abonde en vous. La joie et la vérité, c'est la même chose, et du côté où il y a le plus de joie, c'est là où il y a le plus de vérité.

Cette joie, je ne vous dirai pas ce que c'est, vous

ii*avez qu'à ouvrir la bouche, suivant le conseil du Psaume et à la goûter — ou, suivant celui de Notre- Seigneur, à demander cette eau du puits de Jacob qui étanche toute soif. Mais je vous parlerai sim* plement des conditions nécessaires pour y communiquer.

Ces conditions sont V ordre et le sacrifice, L*ordre consiste à nous mettre dans la position prescrite à Thomme pour satisfaire à la fin en vue de quoi Dieu l'a créé. Or Dieu a créé Thomme non pas en vue de lui-même, mais pour aimer et servir ce Dieu qui Ta créé. Quand il fait cela, c'est-à-dire quand il a appris à connaître Dieu par la foi et Le servir par l'obéissance, il s'est placé dans l'ordre et il réalise les conditions nécessaires pour que Dieu vienne à lui. Chacun de son côté a fait la moitié du chemin. La vérité et la miséricorde se sont rencontrées^ la justice et Vamour se sont donné le baiser de paix. (Ps.). Si tu détournes ton pied du sabbat, dit Isale, c'est-à-dire si tu considères cette vie qui t'a été donnée, le chemin que tu as à y faire, comme au sein de ce jour qui m'a été tout entier consacré, a si tu cesses de faire ta volonté dans mon jour sainte et si tu rappelles un sabbat exquis, le jour saint et glorieux du Seigneur, et si tu le glorifies en ne fai' sant pas ta propre voie, et si ta volonté personnelle n'y est pas trouvée : alors tu te délecteras sur ton Seigneur, et je t^élèverai au-dessus des hauteurs de la terre, et je te nourrirai de Vhéritage de Jacob ton

père. Alors ta lumière fera irruption comme le matin^ et la santé devancera ton attente, et la justice précédera ta face et la gloire de Dieu te réunira » (c'està-dire que tu cesseras d'être dispersée de tous côtés en toutes sortes de pensées, de désirs et d'imaginations inutiles).

Ce passage indique la seconde condition de la Joie, qui est le sacrifice de notre volonté. Un vase ne peut pas être à la fois plein et vide ; si nous demandons à Dieu de nous remplir, il faut que nous lui fassions de la place. Si nous savons tout, il n'a plus rien à nous apprendre. Si nous faisons notre volonté, comment ferons-nous la Sienne, suivant la recommandation du Pater ? Il faut donc tâcher de faire une place en nous au vide et au silence afin que, comme la fiancée du Cantique : Nous introduisions celui que mon cœur aime dans la maison de ma mère et la chambre de celle qui m'a donné la vie, c'est-à-dire dans notre âme, cette cellide mère, cette cellule essentielle qui est le principe de nos mouvements et de nos affections. Du côté de Dieu est l'étemel renouvellement, l'éternel inattendu. De notre côté il n'y a rien qu'une eau à moitié pourrie, comment ne pas nous tourner du côté d'où vient une provision toujours nouvelle de lumière et d'eau vivifiante ?

Pour apprendre à réaliser Vordre et le sacrifice, quelles sont les conditions nécessaires ?

La première est l'obéissance. Je n'insiste pas.

L'Eglise, notre mère, se met tout entière comme Marie aux noces de Cana, à notre disposition. Ils n'ont point de vin, dit-elle avec compassion en songeant à cette cellule où est le vin, dont parle la Sulamite. Faites ce qu'il vous dira, ajoute-t-elle. Ipse, lui-même vous apprendra tout, lui-même, ce sont les sacrements qm nous donnent un contact direct et personnel avec Lui : Qu^il me baise du baiser de sa bouche, dit la Sulamite. Et Isale : La bouche du Seigneur a parlé.

La seconde condition est le courage, une espèce de révolution et de coup d'État en nous, la décision de changer l'ordre qui existait et d'en établir un autre, une espèce de violence contre nous-mêmes, une espèce de parti-pris féroce et joyeux.

La troisième condition est l'attention, qui implique à la fois quelque chose de négatif et quelque chose de positif.

Le côté positif est exprimé par ce mot de l'Ecclésiastique : N'empêchez pas la musique. Décidée à faire la volonté de Dieu, vous regardez autour de vous. Vous étudiez attentivement tous les éléments de cette condition où sa Providence vous a placée, non point pour votre avantage seulement, mais pour sa gloire et pour le bien du prochain. Vous y trouvez peu de choses qui vous plaisent, beaucoup qui vous déplaisent et plus encore qui vous demeurent obscures. C'est là ce qu'on appelle la croix que tout chrétien doit apprendre non seulement à accepter

mais à assimiler, et qui fera de lui un enfant de Dieu. Vous êtes comme un musicien à l'orchestre placé devant un morceau de musique, dont on tourne les pages devant lui et qu'il doit déchiffrer à mesure, en faisant attention au texte, au chef d'orchestre qui dorme le mouvement et aux camarades si nombreux autour de lui. Aucune attention ne sera de trop pour s'acquitter de son rôle de cette manière exquise, sacrée, dont parlait Isaïe tout à l'heure. Combien de faiseurs de tintamarre autour de nous ! combien de sourds ! et combien peu de ces gens comme le Frère Pacifique, ami de saint François, qui de deux morceaux de bois ramassés au hasard tirait un chant plus délicieux que celui d'un Stradivarius !

Le côté négatif est l'art divin d'être tout entier dans le moment présent. Ni le passé ni l'avenir n'ont d'existence réelle, seul existe le présent, « le jour du Seigneur, le sabbat exquis » dont parle Isaïe qui est la même chose que l'Éternité (1). Si nous vivons dans le passé ou dans l'avenir, dans le désir ou dans la compagnie de choses qui n'ont pas de réalité ni de substance, nous sommes malheureux, parce que le contraste entre ce qui est et ce qui n'est pas produit une dissonance. C'est comme si on essayait de jouer en même temps les différentes pages d'une partition. Il faut fermer résolument la porte

(1) Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien.

à rimagination et au rêve et apprendre à vivre pleinement et fortement dans l'immédiat. Comme dit Mallarmé, parlant du domaine poétique :

Car le poète pur a pour geste humble et large De Vinterdire au rêve ennemi de sa charge.

Ce qui est interdit à un poète l'est encore bien plus à un saint et nous avons tous le devoir d'être des saints.

Cette vérité n'a pas l'air facile à suivre, mais il n'y en a pas d'autre. Fais cela et tu vivras. Nous ne réussissons pas du premier coup, mais il faut demander à Dieu le don d'une patience acharnée, et ne pas nous étonner si nous sentons dans notre bouche, plus souvent que la saveur du sel et du miel, le goût de la cendre et du plâtre ou l'amertume de ce « chicotin » dont parle le bon saint François de Sales. Are we down hearted ? No !

Quant à l'idée de la métempsychose, c'est une de ces imaginations du paganisme dénuées de toute vraisemblance. Notre corps fait partie de nousmême, nous n'y sommes pas comme un cavalier sur son cheval et comme un marin dans sa barque, mais comme l'ouvrier dans son œuvre et conmie le flambeau dans sa lumière. C'est nous qui le faisons, c'est notre expression comme une parole, c'est la forme que nous nous donnons à l'extérieur, la réalité de notre présence, notre manière de répondre à l'appel de Dieu et de lui foxirnir une ressemblance.

Le lien entre lui et nous n'est pas accidentel, il est substantiel, à ce point que plus tard il ressuscitera avec nous, comme le Christ nous en a donné l'exemple. Croire qu'il était dans son corps comme un ressort dans une statue de bois, c'est l'hérésie de Nestorius et je suis sûr qu'en y réfléchissant, vous en sentirez la fausseté et la bassesse. La statue est faite à l'image de l'homme, mais l'homme est fait à l'image de Dieu.

— Hélas ! qu'allez-vous faire de ce papier ? Combien de temps en durera l'impression ? Mais s'il n'aboutit qu'à tirer de vous un petit efi'ort, cependant un petit efi'ort est déjà une grande chose. Tout ce que nous faisons de mauvais produit des conséquences, mais encore bien davantage ce que nous faisons de bien, ne serait-ce que pour un moment. Courage donc, chère madame, et n'ayez pas trop peur de ce chemin que j'ouvre devant vous. Il est étroit, mais il nous réserve des émerveillements continuels, si vous y persévérez.

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