‹ Positions et propositions; art et littératureChapitre 23 sur 25 · TENDRE LA JOUE GAUCHE · texte numérisé non relu

TENDRE LA JOUE GAUCHE

« Si Von vous frappe sur la joue droite, tendez la joue gauche. » Tous les passivistes, tous les tolstoïsants, tous les fanatiques ont abusé de ce texte, qu'ils ont voulu ériger en précepte obligatoire, universel et catégorique. En réalité, pour le bien comprendre, il faut le rapprocher d'autres passages de l'Evangile qui ont le même caractère paradoxal, violent, outrancier, des coups de fouet cinglant notre inertie ; certes Notre-Seigneur n'est pas un moraliste bonhomme, un Joseph Prudhomme bénisseur, un douceâtre Confucius. Par exemple : « Les publicains et les prostituées vous précéderont dans le Royaume de Dieu ». « Il est plus difficile à un riche d^entrer au Ciel qu^à un chameau de passer par le trou d^une aiguille ». « Si vous ne devenez pas comme un petit enfant, vous n^entrerez pas au Royaume des deux ». « Si quelqu^un ne hait pas son père, sa mère, ses enfants, à cause de moi,

il n'est pas digne de moi ». « Laissez les morts ensevelir leurs morts ». « Imitez les lys des champs qui ne travaillent ni ne filent ». « Qui aime son âme la perdra », etc.. Et même : « Cette génération ne passera pas avant que tout cela (la Fin du Monde) arrive ». Toutes ces saillies divines doivent être prises en fonction de paroles ailleurs et de faits avec lesquels il faut tout de même qu'elles s'accordent. Ainsi les soldats dans l'Evangile ne sont nullement détournés de leur vocation, il y a des riches parmi les Apôtres et les disciples, une béatitude nous dit : « Heureux les cœurs purs », une parabole nous recommande non seulement de ne pas arracher l'œil, mais même la mauvaise herbe dans un champ ; une autre loue l'intendant zélé qui s'applique à mettre en valeur le talent qu'il a reçu et même l'homme d'aflFaires roublard qui fait usage, quoique à mauvaise fin, de son expérience mondaine. Jésus honore le travail manuel par son propre exemple, l'amour de la famille nous est recommandé du haut de la croix, de nombreux passages nous disent que l'heure du jugement sera toujours ignorée, Notre- Seigneur emploie souvent dans la discussion l'injure et la menace, il balaye à coups de cordes les marchands du temple, dans ses luttes avec les Pharisiens il ne tend pas la joue gauche mais se dérobe par la fuite.

On voit par là que les textes sur lesquels repose

la morale de l'Evangile n'ont pas la rigidité des injonctions juridiques. Les enseignements du Christ ne répondent nullement au critérium de Kant : Agis toujours de manière à ce que la formule de ton acte puisse être érigée en maxime universelle. C'est tout le contraire. On dirait qu'ils acceptent notre nature tournante et diverse telle qu'elle est et qu'ils se bornent à en exploiter avec tout le succès possible chaque versant. Tous ces conseils travaillent en nous non pas comme des commandements généraux et précis, mais comme des instincts puissants, obscurs, spontanés, inopinés, informes, comme des suggestions physiologiques, presque comme des tentations. On dirait que sous la stérile raison, sous le dur et trivial égolsme, une main délicate est venue mystérieusement enter une force profonde et mal dégagée de notre âme, cette poussée barbare de l'être qui sait qu'essentiellement il existe pour autre chose que lui-même, quelqu'un continuellement de sournoisement occupé à la trahison de notre personne et de notre intérêt, je ne sais quelle perfidie en nous de l'amour contre la justice. Notre -Seigneur a dit beaucoup de paroles comme des grains qui germent en leur saison, à tel moment qui leur convient, au terme d'une série de circonstances qui les amènent à maturité. Il est comme l'économe soigneux qui range dans son trésor « nova et vetera », ou comme le médecin qui sait l'emploi de tel ou tel remède, lequel est fonction

de telle ou telle infirmité ; que telle glande curative n'entrera en activité que sous telle attaque pathologique. La Vie passe sur nous et provoque au moment voulu, au détriment de notre nature païenne, l'explosion de ces cartouches insérées. La nature en nous subsiste mais elle est désormais enrichie et colonisée par une surnature aussi foncière qu'elle-même, par une garnison irréductible de conseils toujours prêts à opérer des sorties. Le tout sous le contrôle et le magistère infaillible de l'Eglise. Depuis cent ans nous sommes saturés jusqu'à la nausée de cette affirmation des professeurs que le Christianisme est une doctrine orientale dans le genre du bouddhisme et de l'islamisme, une école de résignation, de fatalisme et de mort. C'est dommage que l'histoire de l'Eglise, depuis son origine jusqu'à nos jours, nous donne au contraire le spectacle d'une énergie intense, d'un esprit d'entreprise universel, d'iine activité spirituelle, morale et matérielle contre le mal et contre l'erreur qui n'a jamais connu de déclin et qui cesse aussitôt que le schisme et l'hérésie ont étendu sur une partie de son domaine leur influence léthifère. A cela nos grands esprits répondent par des clichés sur le « tempérament » occidental, sur le « pragmatisme » de l'Europe qui a su miraculeusement retourner comme une peau de lapin et transformer du noir au blanc les doctrines négatives de l'Est, etc., etc. C'est l'Europe, paraît-il, qui par l'effet d'une

a vertu » mystérieuse, analogue à la virtus dormitiva de Molière, a fait le christianisme. Pour moi, je crois que c'est le christianisme qui a fait l'Europe.

Il n'est vraiment pas besoin de beaucoup de lecture et de réflexion pour constater que l'attitude active devant la vie, la croyance à l'action, est de l'essence même du christianisme. Quand on demande à Notre-Seigneur quel est le grand commandement il répond avec l'Ecriture : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton esprit, de toute ton âme, de toutes tes forces ». Et voici le second commandement qui est pareil au premier : Tu aimeras ton prochain comme toi-même pour r amour de Dieu. Puisque ces facultés en nous nous servent à aimer Dieu et à exécuter sa volonté, c'est donc, d'abord, qu'aucune n'est mauvaise, que pas une n'est de trop, c'est que toutes, toutes les forces de notre âme et de notre corps, de notre nature et de notre sensibilité, sont saintes, précieuses, excellentes, en ce qu'elles nous permettent de faire notre devoir essentiel, et c'est, en second lieu, que non seulement nous devons les utiliser toutes, mais encore n'en laisser aucune parcelle inutile, pas la moindre pensée, pas la moindre parole, car nous aurons à rendre compte de tout, — les tendre jusqu'à la dernière extrémité, comme le corps de Jésus-Christ sur la croix, jusqu'à l'extrême bout de notre puissance et au delà. C'est à cette condition que nous réalisons

véritablement, chacun à notre manière, un état de bonne volonté : Quantum potes, tantum aude. Il n*y a rien de plus éloigné de Tanéantissement bouddhiste et du fatalisme musulman. II n*y a rien en nous qui ne soit capable de servir à notre salut, n y a toujours quelque chose à faire.

Il est donc faux de prétendre qu'à aucun moment le Christianisme ait prêché la non-résistance au mal. Celui qui laisserait faire injure ou tort devant lui à l*un de ses frères envers qui il est obligé, sans employer tous les moyens, toutes les forces dont il dispose, pour le secourir, manquerait au précepte fondamental de notre Foi. Et aussi celui qui du fait d'un agresseur voit amoindrir et léser en sa propre personne le Dieu dont il est l'image et le prochain, dont il est la ressource.

La résignation du chrétien n'est donc pas l'évasion du bouddhiste qui ne laisse aux mains de son ennemi qu'une enveloppe vide et un corps sans âme, ni le blasphème du musulman qui dit que c'était écrit, ni l'avilissement utilitaire du Chinois qui se traduit par cette maxime : « Si un homme puissant crache sur toi, n'essuie pas le crachat de peur de lui faire croire que tu es dégoûté ! » — « Tends la joue gauche », dit le Christ. C'est un mouvement oflFensif, plein de danger et de menace. Car on nous frappe la joue, mais nous tirons au cœur. C'est une voie de fait. En tendant la joue gauche, nous nous conformons à l'attaque et de l'insulteur

d'un homme nous faisons l'insulteur d'un Dieu. Ce n'est plus nous que ce violent a frappé. Il frappe à Dieu qui lui fera immanquablement réponse, la réponse de sa justice, ou plutôt, comme nous l'espérons, celle de son amour.

Tôkyô 1924.

ECCE STO AD OSTIUM ET PULSO (Extrait d'une lettre)

Chuzenji, 24 août 1922.

... En écoutant l'effroyable tempête qui secoue en ce moment toute ma maison, je ne pouvais m'empêcher de penser à ce verset de l'Apocalypse : « Ecce sto ad ostium et pulso ». « Voici que je me tiens à la porte et je frappe » (en latin pulso veut dire aussi je pousse). De quelle porte s'agitil ? sinon de cette porte perdue au fond de notre âme, de cette porte marquée du sang de l'Agneau (Exode), de cette mystérieuse Porte Orientale dont parle le Prophète Ezéchiel et par qui seid le Sauveur des hommes est admis à passer. Combien triste et injuste que cette porte soit fermée !

Nous sommes comme un mauvais locataire qu'on garde par charité dans une maison qui ne lui appartient pas, qu'il n'a ni bâtie ni payée, et qui se barricade et qui même pour un moment ne veut

pas accueillir le maître légitime. Enfin nous sommes tout seuls par ime nuit de tempête dans notre maison solitaire et désolée, et tout à coup l'on frappe ! Ce n'est point la porte ordinaire, c'est à cette vieille porte qu'on croyait condamnée pour toujours, mais il n'y a pas à s'y tromper, on frappe, on a frappé ! On a jfrappé en nous et cela nous a fait mal, comme l'enfant qui bouge dans une femme pour la première fois.

Qui a frappé ? Il n'y a pas à s'y tromper, c'est Celui qui vient comme im voleur au milieu de la nuit. Celui dont il est écrit : Voici que V Epoux vient, sortez à sa rencontre ! Et nous écoutons, palpitants. Peut-être ne frappera-t-on qu'une fois. Peut-être se battra-t-Il contre la porte toute la nuit, comme parfois jusqu'au matin nous entendons ce volet exaspérant qui ne cesse à'arloquer et de battre. Mais c'est im tel ennui de se lever et de déclore cette vieille porte ! Elle est assujettie de deux verrous, qui ne font qu'un de ce qui est mobile et de ce qui est inerte : l'un s'appelle mauvaise habitude et l'autre mauvaise volonté. Quant à la serrure, c'est notre secret personnel. La clef est perdue. Il faudrait de l'huile pour la faire marcher. Et ensuite qu'est-ce qui arriverait si on ouvrait la porte ? La nuit, le grand vent primitif qui souflEle sur les Eaux, quelqu'un qu'on ne voit pas mais qui ne nous permettrait plus d'être confortablement chez nous. Esprit de Dieu, n'entrez pas, je crains les courants d'air !

Cependant, on a firappé. Et comment nous a-t-on frappés ? Dans nos affections, dans notre fortune, dans notre chair. Dieu ne frappe pas seulement, il pousse. Tantôt une poussée violente, une épreuve à fond de notre résistance, tantôt une pression insistante, gênante, continue. Il ne pousse pas seulement, il bat (pulso, pulsation)^ comme les artères douloureusement autour d'une meurtrissure. Il touche^ d'une de ces touches soudaines qui arrêtent le cœur. Ou simplement il se mêle à chacun des battements de ce cœur qu'il a fait et qui ne cesse de nous faire, de cette forge en nous qui ne cesse de frapper les sensations et les idées. Il ne cesse de nous ausculter. Et toujours, partout, il ne rencontre que cette paroi dure et inerte. Ah, Seigneur, nous allons tâcher de Vous ouvrir, nous savons que cela Vous fait du mal de nous frapper ...»

Page 1