A CHICAGO
I. — Les villes» ces endroits assignés à la rencontre, à l'amalgame et à la coopération des foules humaines, sont évoquées sur le plan de chaque région par l'intersection d'un certain nombre d'axes physiques, politiques, économiques et moraux. Mais, dans les vieux pays, l'histoire, l'arbitraire, toutes sortes de contingences, sont un facteur d'aberration, et l'on voit par exemple les capitales ou les ports hésiter autour d'un certain point optimum qu'ils ne réussissent pas à intégrer. En Amérique, où une carte à grands points est infiniment plus simple et plus lisible, le compas n'a aucune peine à fixer sa pointe sur les centrales nécessaires qui commandent par la volonté de la nature de vastes réseaux.
Parmi ces métropoles qui ont non seulement une utilité subordonnée, un rôle provincial, mais un sens universel, qui sont en quelque sorte les
bases et les points d'appui de la Providence, Chicago est une des plus clairement désignées. L'Amérique est essentiellement sur la sphère une longue ligne verticale d'un pôle à l'autre, perpendiculaire à l'axe europasiatique. Entre les deux Océans elle fait comme une barrière, comme une crête qui distribue à sa droite et à sa gauche l'équilibre. Elle est essentiellement une médiane. Des deux loupes qui s'organisent autour de cette armature, celle du Nord est la plus importante, et là en plein milieu ime main énorme et comme la patte d'un animal monstrueux a marqué son empreinte, c'est le groupe des Cinq Grands Lacs Intérieurs, d'où l'on peut dire, avec ime faible infraction en somme à la matérialité géographique, que s'échappent deux rigoles, l'une vers l'Ouest et l'autre vers le Sud, le Saint-Laurent et le Missisipi. Jamais intention n'a été plus puissamment marquée, il était impossible d'écrire en lettres plus gigantesques sur la face de la Terre le mot : Cest là.
II. — Sur ce sens universel de Chicago les magnifiques manifestations eucharistiques de 1926, oii, par centaines de milliers de représentants les douze tribus de l'Israël catholique sont venues adorer le Sauveur toujours présent, vivant et agissant au milieu de Sa postérité, ont appelé récemment notre attention.
POSITIONS ET PBOPOSITIONS 231
Ne laisseront-elles pas sur cette terre prédestinée une trace permanente, une empreinte ? N'y a-t-il pas quelque chose à faire ? Notre-Seigneur a été exalté pendant quelques jours au-dessus de la plus immense assemblée humaine qui L'ait jamais contemplé. Ne lui dira-t-on pas de demeurer ? Lui qui aimait les hommes et qui avait pitié de la foule, ce grand réservoir d'humanité ne Lui fera-t-il pas une place dans ses profondeurs ? Ne Lui dironsnous pas en Lui retournant les paroles qu'il adressait jadis à Zachée : Descends, Seigneur ! nos yeux, comme dit le Psalmiste, se sont fatigués à regarder toujours en haut, suspicientes in excelsum. Il faut qu'aujourd'hui même Tu fasses Ta demeure avec nous ! Ce n'est plus au-dessus de nous, c'est en nous-mêmes, c'est au milieu de nous que nous voulons T'avoir et Te posséder.
Comme on met dans la terre le grain qu'on a cueilli sur l'épi, je propose qu'en mémoire de la manifestation de 1926, on construise une église souterraine à Chicago.
III. — Construire n'est pas le mot que je voudrais employer. Aujourd'hui l'édifice n'est plus une pile verticale de matériaux percés d'ouvertures et séparés par des cloisons. Nous disposons avec le ciment armé d'une espèce d'étofi'e homogène, une matière aussi obéissante entre nos mains qu'est l'argile entre celles du potier. Il ne s'agit plus
d*équilibrer une masse sur des fondations ou sur des pilotis. Il 8*agit de fabriquer un réceptacle, un vase. L'Eglise gothique était une espèce de forêt couverte, l'autel au milieu d'une clairière dominant un campement de pèlerins. Celle que je propose serait un organe et le plus sacré de tous, le cœur.
A cette graine céleste, à cette parcelle de firoment dont l'apparence cache le Verbe incamé, il s'agit de préparer un tabernacle qui nous reçoive nousmêmes avec Lui. La croix qui devait tirer tout à elle a consommé son action. L'Église n'est plus une réunion de chemins, elle est le centre profond où ils aboutissent. Le tabernacle a absorbé l'église.
rV. — Toutes les églises depuis Constantin ont été élevées avec l'idée à la fois de l'illumination et de l'enseignement. Elles sont à la fois des phares et des chaires, le flambeau qu'on a mis sur la montagne afin qu'on le voie de plus loin et la montagne elle-même. Mais aujourd'hui l'humanité s'est accumulée comme un déluge couche sur couche et l'église s'y trouve engloutie, comme on voit pour cette pauvre Trinité de New- York. On dirait que tout s'enrobe et s'incorpore au sein de l'uniforme gâteau humain, pareil aux rayons de la ruche. Aujourd'hui celui qui cherche le salut, c'est en vain qu'il lèverait les yeux : qu'il se fie plutôt à son propre poids, à cette force mysté-
rieuse de gravitation qui est la quaKté première de sa substance.
Les ailes nous manquent, mais nous avons toujours assez de force pour tomber.
V. — Beaucoup d'églises — je ne parle pas de l'Italie oîi si aimablement le sanctuaire n'est séparé de la rue que par un rideau à demi soulevé — comportent pour qu'on y entre un effort. Souvent il y a une longue suite d'escaliers à gravir, et ne serait-ce qu'une sexde marche, c'est encore trop pour un pied alourdi par l'habitude et le péché.
L'église que je propose au contraire s'ouvrirait sous les pieds du passant comme une trappe. Il faudrait un effort pour s'empêcher d'y tomber. Ses ouvertures s'enfonceraient directement dans la terre comme les entrées du Métro ou comme ces regards à New- York par où l'on précipite le charbon au fond des caves. Il y a assez d'églises déjà pour les gens qui ont conservé ime intelligence et une volonté individuelles, choses dont la vie moderne avec l'énorme pression collective qu'elle exerce sur les âmes et sur les corps tend à priver l'habitant de nos abîmes urbains. Il faut qu'une trappe s'ouvre sous leurs pieds et qu'il n'y ait plus qu'à couler en masse comme le grain au fond du silo et là tout à coup, comme celui que la tombe d'un seul coup a englouti, ils trouvent le silence de Dieu.
Il ne s'agit pas d'adorer Dieu, il s'agit de L'habiter.
VI. — La première église catholique et romaine a été le Colisée, ce rendez-vous où débouchaient toutes les routes de l'Univers. Là pendant deux siècles a siégé en cercles concentriques toute l'Humanité, comme une espèce de tribunal, ou de jury, ou de Cour d'enquête, pour considérer nos pères et nos mères qui sous la dent des bêtes rendaient témoignage à Jésus-Christ.
L'église nouvelle, elle aussi, ressemblerait au Colisée, ou plutôt elle serait un double Colisée l'un sur l'autre, une double coupole, im double amphithéâtre l'un à l'autre ajusté et réciproque, celui de la Terre et celui des Cieux. Ce serait exactement comme les deux valves d'une coquille (ou encore comme la tortue des mythologies Indienne et Chinoise qui porte le monde). Au milieu de la vasque inférieure se tiendrait Jésus - Christ et dix mille hommes autour de lui pourraient s'agenouiller.
Cette église serait toujours ouverte. Jour et nuit on pourrait y entrer. Il y régnerait une lumière continuelle et toujours la même. La prière n'y cesserait pas, conformément à ce texte de l'Apocalypse qu'on récite le jour de la Dédicace des églises : Et portae ejus non claudentur per diem ; nox enim non erit illic.
VII. — Si on creuse la terre, on trouve de Peau. Le fond de la vasque sacrée autour de laquelle rang sur rang se presseraient les âmes altérées serait donc occupé par un lac. Au milieu se dresserait l'autel surmonté de la montrance.
Ce n'est pas ici le lieu d'insister sur l'immense symbolisme de l'Eau, qui signifie principalement le Ciel. L'Esprit qui nage sur les Eaux, le Déluge, l'eau du baptême, les eaux de salut où l'on trouve le mystique IX0r2, le puits de la Samaritaine, la piscine de Béthesda, la Mer d'airain du temple de Salomon, l'apparence de chrysolithe que décrivent Isaïe et Jean sous les pieds de l'Ancien des Jours. Quoi de plus naturel que de voir le Christ se dresser au milieu de l'Eau vivante, de ce lac qui rappelle celui du milieu duquel il a si souvent enseigné et que ses pieds ont apaisé, de cette eau sacramentelle qui sépare et qui réunit, de cette Eau désirable dont parle le psaume Quemadmodum ? Tout ce que le cœur désire peut toujours se réduire à la figure de l'eau. Conduisons donc notre âme à cette coupe qui est remplie jusqu'aux bords.
VIII. — Au milieu de l'eau se lève l'autel. Au milieu de l'autel, pareille à la tige d'un lys immaculé, se dresse la montrance. Je concevrais assez que l'autel et la montrance fussent de verre, c'est-àdire quelque chose de pareil à de l'eau solidifiée.
comme cette cathédrale que décrit le navigateur irlandais dans Pépopée de saint Brandan.
Pour faire face de toutes parts à l'immense cirque des fidèles il y aurait quatre autels réunis comme les pétales autour du calice. Et la montrance au sommet de la hampe virginale exposerait également quatre hosties entre les rayons d'une quadruple croix.
Quatre tribunes soutiendraient les pupitres d'où le diacre proclame l'Evangile.
A ces quatre autels on dirait à la fois quatre messes, de sorte qu'on lirait à la fois quatre évangiles.
IX. — A la vasque inférieure s'emboîte exactement la coquille supérieure. Elle est entièrement occupée, peinture ou mosaïque, par l'image gigantesque d'un Christ byzantin étendant les deux bras sur son peuple qu'il couve et mêlé à des gerbes de blé, à des sarments, à des grappes de raisins, à des anges adorants et à des phylactères portant de grandes inscriptions Scripturales. Les couleurs seront rouge, bleu, vert, violet, blanc, noir et or. Toute la bordure du bouclier sera occupée par un texte prophétique noir sur blanc. La coideur de la coupole se reflétera en dessous dans les eaux de la piscine (ou sinon du verre noir).
Si l'on veut ime variante, la coupole, au lieu d'être unie comme un couvercle, pourrait être
fortement plissée comme ces coquilles qu'on appelle précisément des bénitiers.
X. — Pour l'éclairage j'avais pensé d'abord à un oculus qu'un rayon traverserait à un moment calculé de la journée. Sans renoncer absolument à cette idée, je vois le rayon oblique d'un puissant projecteur qui de bas en haut viendrait frapper la voûte et créerait ainsi dans la piscine une agitation somptueuse d'or et d'émaux. Une douce et faible émanation lumineuse éclairerait continuellement l'île sacramentaire et y ferait briller çà et là un diamant ou une larme. Quelqu'un aussi pourrait penser, pour remplir toute cette cavité de prière, à une sorte d'atmosphère bleue. De toute manière je pense que l'église n'a pas encore utilisé suffisamment les ressources de l'éclairage moderne.
XI. — L'église que je décris serait une église complètement intérieure. Je n'ai donc rien à dire de son apparence extérieure. Cependant le toit calcaire pourrait être utilisé par la spirale d'un Chemin de croix. Mais je préférerais que le tout fût entièrement recouvert ou caché par des bâtiments servant à la miséricorde extérieure, écoles, manécanteries, librairies, dispensaires, etc.. L'aération serait facilement obtenue par un dispositif mécanique quelconque.
XII. — J'avais d'abord préentendu dans cette vasque immense un silence continuel. Pas de musi< que et pas de chants. Mais cependant on ne peut exclure d'un lieu où réside le Saint Sacrement la cérémonie qui lui est propre du Salut^ et cette liturgie proprement créée par l'ostensoir, cette espèce de concert spirituel, ou, si l'on veut bien me pardonner l'irrévérence, de sérénade comme oflferte par une cour à son suzerain, le motet. Je ne suis pas un archéologue. J'ai une profonde admiration pour la mélodie grégorienne et le plainchant, et par goût personnel je les préfère, ils me suffisent. Mais si nous devons offrir à Dieu toutes les ressources de l'Art, comment exclure celles de la Musique ? Il y a place pour parler à Dieu à autre chose que la modulation affectueuse d'une voix nue. Et, pour ce qui s'est passé depuis le Moyen Age, quand on compare les profondeurs du dogme et du sentiment chrétiens aux naïvetés sonores qui ont eu jusqu'ici la prétention de les traduire, il ne serait pas si excessif de murmurer que le domaine de la Musique sacrée est presque vierge et qu'à peu près tout reste à dire.
Une autre conception est évidemment possible. Sous le balcon du Roi il n'y a pas évidemment d'objection à étaler les préparations de l'orchestre et à ce que le bâton d'un chef mette en branle les acclamations mesurées d'une foide. Mais dans cette fosse que nous essayons de constituer aujour-
d'hui pour les abîmés d'une grande ville, dans cette espèce de bassin de décantation d'eaux polluées, il ne faut rien admettre qui soit trop directement contradictoire au silence et qui fasse autre chose que s'y associer. Nous porterons ailleurs nos manifestations orphéoniques.
Je propose donc non pas l'installation dans cette église, qui doit être comprise comme un tabernacle et le Saint des Saints, d'une organisation de musique et de chant, mais son apostement dans une salle voisine communiquant avec le vaisseau principal par des ouvertures, faciles à plus ou moins aveugler, de sorte que la musique soit moins une présence positive, une activité profane, une actualité désobligeante, qu'une émanation, l'âme là-bas en phrases indistinctes qui raconte à Dieu ses souvenirs, ses douleurs, ses doutes, ses craintes, ses espoirs et ses péchés, toute la vie humaine qui brûle quelque part sur un secret encensoir comme un parfum sonore et subtil. Ainsi la musique, voisine de Dieu, communiquant avec lui, mais cependant soustraite à Sa présence immédiate, dégagée des plus étroites obligations liturgiques (1) et pouvant procéder, dans cette espèce de vestibule de l'édifice et de l'âme où on lui a permis de camper ses pupitres, à cet examen de conscience, à ces interrogations du cœur, à
(1) Sauf celles bien entendu que prévolent les rubriques pour les saluts du T.S.S.
cette clarification du temps, qui sont son sublime devoir, pourra expliquer à Jésus-Christ bien des choses que les pauvres êtres à côté agenouillés autour de la coupe inaccessible n'ont plus sentiment ou parole pour dire. La mélodie grégorienne est le langage des Anges, mais la musique avec ses ressources modernes est comme une traduction appropriée aux oreilles de Dieu de celui des hommes. La salle connexe, pouvant être séparée complètement de l'église proprement dite, pourrait servir à la prédication et aux différentes fonctions paroissiales.
XIII. — Il me reste à parler de l'une des fonctions essentielles de la liturgie eucharistique : la Procession. Le Roi ne reste pas toujours sur Son trône : Il descend vers son peuple. Il fait le geste de s'unir à Son royaume. Il Se montre, non pas seulement passivement, mais activement. Nous devons Lui préparer non seulement un Trône, mais une Voie et l'édifice eucharistique doit comporter * l'un et l'autre.
Dans un édifice souterrain cette Voie sera également souterraine. Avant d'être exalté dans l'épi, le grain céleste reçoit croissance et progrès audessous de la surface du sol et les catacombes font suite à la maison cachée de Nazareth, à la grotte de Bethléem, au sépulcre de l'Arimathéen. La première chose que fait l'âme du Christ après s'être
détachée de son corps divin a été de descendre vers les lieux bas « descendit ad inferos ». L'Eglise commence par la crypte et il y a eu à ce moment une espèce de préparation, de plantation, de consécration par le fondateur lui-même de ses fondations éternelles. Si la croix est au-dessus, la pierre est au-dessous. Le travail de la Grâce et de la Rédemption embrasse toute la nature, et avant de couronner ses sommets, il la pénètre dans ses profondeurs.
C'est pourquoi autour de la cavité sacrée ménageons une galerie qui permette à notre Souverain lumineux et enseveli, chaque semaine ou chaque jour, de procéder à une sorte d'inspection symbolique ou de bénédiction des fondations de l'énorme cité humaine au-dessus accumulée, et de décrire autour de Sa propre permanence une orbite souterraine. Il s'avance et tout un peuple Le suit, un flambeau à la main. Les parois de la galerie qui s'illumine sous Ses pas sont pures comme le sel et brillantes comme le cristal, on dirait une eau congelée. Douze anneaux sombres rappelant les portes de Jérusalem marquent les étapes de la procession. Des traînées de cristaux, çà et là sur les parois rappellent la couleur de ces portes empruntées à la matière symbolique des pierres du Pectoral, telles qu'elles sont décrites dans l'Apocalypse. Immédiatement devant le cortège tout est obscur, mais à l'extrémité visible de la galerie on
a ménagé une lumière éclatante qui s'éteint et se rallume plus loin à mesure que Dieu s'avance, ménageant toujours entre elle et Lui le même intervalle dans le noir ; cette lumière qui précède le jour et qui prépare son chemin à la Vérité.
Tôkyô, 30 novembre 1926
LES INVITÉS A L'ATTENTION A Mademoiselle Suzanne Fouchê.
Mademoiselle,
Vous me demandez de parler, en ce premier numéro de votre Bulletin, à ceux que vous appelez les Diminués de Berck, diminués en effet, en ce qui est de Factivité matérielle, mais qui sont aussi des agrandis, des âmes agrandies et approfondies dans des corps entravés. Parmi eues, si je pouvais choisir, je m'adresse non pas à ceux chez qui la maladie n'est qu'un accident, une épreuve momentanée, mais à ceux, pour employer une expression qui paraîtra bien cruelle, chez qui elle est une vocation, une conversion définitive de toute la nature. Je m'adresse aux acclimatés, à ces patients à la manière de Pascal, qui n'attendent pas de guérison, mais qui, leur état une fois accepté, tournent sur cette condition étrange qui est la leur, le regard lucide à la fois du chrétien et du savant.
et qui sont capables de méditer eette parole substantielle : Mon espérance est du côté démon attention,
La douleur est une présence et elle exige la nôtre. Une main nous a saisis et nous tient. Nous ne pouvons plus lui échapper, nous ne pouvons plus être ailleiirs, nous ne pouvons plus être distraits. Notre oreille est continuellement tendue à ce travail qui se fait en nous, à cette note de lime et de scie, à cette opération sur notre corps d*une volonté qui n'est pas la nôtre et d'une loi étrangère à notre convenance physique. Quelque chose profite de tout ce monde organique, à l'inté rieur de nous-mêmes dont, bien portants, nou5 n'avons pas conscience et que seule nous révèle l'exploration, ou l'assaut, ou l'investissement, ou l'occupation et le blocus, de cet ennemi ingénieux et intime, dont les relations avec nous tiennent à la fois de la violence et de la persuasion.
Une question continuelle est présente à l'esprit du malade : Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je souffre ? Les autres marchent, pourquoi est-ce que je suis immobile ? Les autres rient, courent, travaillent, jouissent de ce beau et vaste monde, suivent un chemin et une carrière, produisent une œuvre, élèvent une famille, s'occupent parmi leurs semblables à une quantité de choses utiles et délicieuses. Qu'est-ce qui m'est arrivé ? Pourquoi est-ce que j'ai été mis de côté, impuissant, inutile, étendu depuis le matin jusqu'au soir pen-
dant des jours et des mois et des aimées sur la même couche, en compagnie d'événements minuscules et de cette matière du temps dont les normaux ne s'aperçoivent même pas ? Pourquoi est-ce que j'ai été choisi ? Qu'est-ce qui m'a valu cette désignation nominale, cette élection au rôle de passif et l'épinglement au rideau de mon lit de ce programme de tortures à épuiser qui est mon lot, paraît-il, et la chose pour quoi je suis né ?
A cette question terrible, la plus ancierme de l'Humanité, et à laquelle Job a donné sa forme quasi officielle et liturgique. Dieu seul, directement interpellé et mis en demeure, était en état de répondre, et l'interrogatoire était si énorme que le Verbe seul pouvait le remplir en fournissant non pas une explication mais une présence, suivant cette parole de l'Evangile : « Je ne suis pas venu expliquer, dissiper les doutes avec une explication, mais remplir^ c'est-à-dire remplacer par ma présence le besoin même de l'explication. » Le Fils de Dieu n'est pas venu pour détruire la souffrance, mais pour souffrir avec nous. Il n'est pas venu pour détruire la croix, mais pour s'étendre dessus. De tous les privilèges spécifiques de l'Humamité, c'est celui-là qu'il a choisi pour Lui-même, c'est du côté de la mort qu'il nous a appris qu'était le chemin de la sortie et la possibilité de la transformation. Il nous a appris à préférer à toutes les fables des poètes et à toutes les fantaisies de
rimagination ces dures premières marches affreusement réelles et praticables. De la nature de PHomme c'est la souffrance qui Lui aparuFessentiel. Par Lui elle a cessé d'être gratuite, elle paye miaintenant quelque chose, et ce quelque chose, c'est le Christ qui est venu nous l'apporter. Il est venu nous montrer ce que nous sommes capables d'acquérir et de réparer en payant, d'acquérir et de réparer pour nous-mêmes et pour les autres avec une monnaie dont le cours est universel et dont la dépense nous est d'ailleurs imposée, le seul choix nous étant laissé de l'employer ou absolument de la perdre. Ainsi l'homme qui souffre n'est pas inutile et oisif. Il travaille et il acquiert par sa collaboration avec la main bienfaisante et cruelle qui est à l'œuvre sur lui, non pas des biens périssables et relatifs, mais des valeurs absolues et universelles dont il a la disposition. Il est tout entier transposé dans la nécessité. Certes sa souffrance est nécessaire, en ce sens qu'il n'est pas libre de la rejeter, mais lui-même est nécessaire à la souffrance. Quelque chose se passe à quoi son corps et son âme, ou disons d'un seul mot, sa présence, est indispensable, et qui ne pourrait exister sans lui. Tout en lui est devenu acte par le sacrifice qui en est fait. Chose merveilleuse ! son travail est d'être travaillé, c'est lui-même qui fournit la matière de cette élaboration mystérieuse, c'est son âme qui subit l'opération de
mains aussi savantes et délicates que celles d'un artiste ou d'un créateur, il y a quelqu'un à l'œuvre sur lui qui l'empêche de revenir à l'état vulgaire et qui lui demande autre chose, qui lui pose patiemment, et suivant un mode mystérieusement apparenté à sa propre nature, cent fois et mille fois la même question (dans l'antique sens juridique du mot), jusqu'à ce qu'il ait répondu la réponse essentielle qu'on veut de lui et ce oui qui pour la plupart se confond avec le dernier soupir.
Ainsi la souffrance ressemble à la grâce en ce qu'elle est une élection gratuite, bien qu'il ne soit pas interdit de trouver parfois entre la nature et le don de Dieu un rapport de convenance. Toutefois il y a cette différence que nous pouvons nous dérober à l'une, mais non pas à l'autre qui nous prend de force. L'une va jusqu'au corps à travers l'âme, l'autre s'adresse à l'âme à travers le corps. L'une est comme un empoisonnement, l'autre comme une voie de fait. Mais toutes deux nous séparent du monde et nous livrent à quelqu'un qui est avec le monde non pas comme la partie dans le tout mais comme la cause dans l'effet. C'est la cause qui nous a faits qui n'est pas contente de son ouvrage et qui le reprend et qui nous oblige à nous apercevoir d'elle. Le Malade et le Saint, c'est quelqu'un que Dieu ne laisse pas tranquille. Un rythme nouveau intervient dans l'engrenage automatique de nos effets et de nos causes, nous
frottons, un accident intérieur s'est produit, un doigt 8*e8t introduit qui engourdit et qui pince et qui nous oblige à quelque chose de différent comme marche et conmie accommodation.
Je sens trop en relisant les lignes qui précèdent que Tordre et la bonne composition y manquent. Il y a des répétitions, il y a des phrases d'où sortent toutes espèces d'amorces interrompues qu'il faudrait rogner ou provigner, il y en a d'autres qu'il faudrait transporter à d'autres endroits, il suffirait de taper dessus un petit coup pour les caler. Mais j'ai perdu le goût du beau travail scolastique, je préfère suivre ma plume que de la diriger (il y a d'ailleurs une certaine entente entre nous deux). Je préfère à cette ombre immobile dans un carré de papier le mouvement de diverses idées qui se cherchent et après de lents essais ne se retrouvent que pour se séparer.
Et puisque nous parlons d'immobilité, tout le monde bouge, n'est-il pas nécessaire qu'il y ait aussi parmi les hommes des immobiles et ces amis de Dieu qu'il a choisis pour passer moins, pour être associés de plus près à cette durée qui est le voile de l'éternel Présent ? Qu'il y ait des témoins comme il y a des acteurs ? Chers amis de tous côtés gisants, privés de tout excepté de cette force essentielle et tenace qui vous retient à la vie, et qui peut-être est nécessaire pour maintenir bien d'autres fils tendus qui s'accrochent à vous sans que vous le
sachiez, vous êtes ceux qu'on a fait entrer de force comme les Invités de la Parabole. Vous êtes pour toujours ou pour quelque temps les Invités à Vattention. Tous ces gens debout et bougeants et agissants que vous enviez, êtes-vous sûrs qu'ils vivent autant que vous ? Est-ce que la vie pour eux n'est pas un rêve où l'engrenage de l'idée et de l'acte, de l'habitude et du geste, s'opère pour ainsi dire de lui-même et presque sans aucune intervention de la pensée ? Mais vous. Dieu vous a fait un amer loisir. Est-ce que le goût d'une poignée de cerises par exemple n'est pas différent pour le convive repu qui les picore distraitement à la fin d'un bon dîner, ou pour le voyageur altéré et affamé qui les savoure non seulement de la bouche et du palais, mais du plus profond de son cœur et de son estomac ? Est-ce qu'un bouquet de belles fleurs fraîches, une assiette toute remplie et débordante de grosses grappes de raisin, n'apporte pas plus de joie au chevet d'un malade que sur la table à thé d'une Parisienne ? Dans le premier cas, il y a eu simple effieurement rapide du regard et de l'esprit : l'esclave n'a pas le droit de s'arrêter une seconde, il faut qu'il aille à sa tâche. Dans le second cas, il y a communion et la présence solennelle à côté de nous de ces belles choses que Dieu a faites a quelque chose de sacramentel. L'instrument de cette communion est l'attention, le ressort en est le besoin, la matière profonde
en est le consentement, comme dans ce sacrement que saint Paul appelle par excellence le grand sacrement et qui est le Mariage. Par le consentement nous nous ouvrons sans réserve à toutes ces belles et bonnes choses qui nous sont offertes et nous leur permettons d'être avec plénitude par rapport à nous tout ce que le Créateur leur a commandé d'être. Mais ne serait-ce pas une idée, au lieu de consentir simplement à ce fruit ou à cette belle rose trempée de pleurs d'argent, de consentir à Dieu ? De faire attention à Lui, bien que ce soit plus difficile ? De consentir du plus profond de notre âme et de notre corps à Lui, et de profiter de ce que nous sommes vaincus pour capituler, pour couler à fond, pour capituler sans articles dans une amère et silencieuse communion qui ne laisse pas un pouce de notre territoire inoccupé ? Cette humanité qu'il a faite, pourquoi est-ce qu'il n'y goûterait pas une fois de plus ? Ce calice qu'il nous a donné à boire, pourquoi est-ce que notre souffrance ne servirait pas à Lui en rafraîchir le goût ? Ces fleurs, après tout, n'étaient que des signes bons à flatter un moment notre contemplation. Mais nous prêtons l'oreille à une nomination insistante et personnelle de notre nom. Nous sonmies comme le mineur ou le puisatier enseveli qui entend tout là-bas le travail, le petit grattement de l'ami qui est à l'œuvre pour le délivrer. Il appartient à notre cœur de le devancer, de l'aider par une
adroite et sainte immobilité au lieu de le gêner par tous ces pauvres gestes éperdus. « Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis ». Ah, Seigneur, ce n'est pas demain, c'est aujourd'hui même que Vous avez dit, oui, c'est à cet instant même de suprême torture que cela m'est arrivé, et je ne pouvais comprendre Votre parole que sur la
Brangues, septembre 1928.
(1) Voir la vie d'un de ces Invités à l'attention. Vingt-deux ans de martyre. L'Abbé Joseph M. Girard, par Myriam de G., à la Vie Sociale.
LA TROISIÈME RENCONTRE (Jean xvi, 1-14)
Le troisième jour qui suit le dimanche de Pâques, voilà Pierre qui s'écrie tout à coup : Je vas pêcher. Il y a là avec lui Thomas, Didyme comme on rappelle, et Nathanaêl qui est de Cana et qui sait mieux tenir une faucille qu'un aviron, et les fils de Zébédée, euix ils sont du pays, et deux autres camarades. Ils disent : Nous allons avec toi. Ils montent tous avec lui dans la barque.
Il y a longtemps que ça ne lui est arrivé de faire la pêche. Trois ans que l'on trôle ensemble sur toutes les routes de Judée et de Samarie. Et maintenant c'est fini, et de quelle manière ! Ou plutôt on ne peut pas dire que c'est fini, c'est l'ancienne vie qui peu à peu s'est amincie et qui s'est en allée de nous par lambeaux, maintenant il n'en reste plus rien, et c'est quelque chose d'énorme et de totalement différent qui a commencé. Ça ne fera pas de mal de revenir au pays pour tirer
les idées au clair. Ça sera intéressant de refaire un peu les gestes d'autrefois pour voir la diflFérence. Et d'ailleurs on nous a dit d'aller ici, il n'y a qu'à obéir : Je vas pêcher !
Donc Pierre est revenu dans son pays. C'est aussi bien qu'il fasse nuit à présent. Hier quelle drôle d'impression ! La maison, le village, tout était là. On ne peut pas dire qu'il y manque rien, c'est aussi bien imité que sur une peinture. Il y a une vieille porte qui est juste restée pareille que quand j'étais tout petit, je me suis amusé à l'ouvrir et à la fermer je ne sais combien de fois. Les gens mêmes, on les reconnaît tous, ils n'ont pas tant changé, c'est curieux que je commence à ne plus me rappeler leurs noms. Pourquoi prennent-ils cet air gêné quand on cause avec eux, au bout de trois minutes ? D'abord on croirait qu'ils sont bien contents, et puis voilà cet air embarrassé, il n'y a plus moyen de les retenir. La maisoi\, le village, la tombe des parents, comme c'est attendrissant I Mais quant à habiter ça de nouveau il n'y a personne I On n'habite pas ime peinture.
Mais tant qu'à pêcher, cela, on sait y faire encore. Ça, le goût est resté. On dirait même que cela n'a fait qu'augmenter et croître. Autrefois il n'y avait pas un meilleur pêcheur de poissons que Simon Pierre d'im bout à l'autre de la mer de Galilée. Une belle nuit comme ça, pas un air de vent, un peu chaude, il n'y a pas moyen d'y tenir. Ça doit
être pourri de poissons dans les endroits que je connais. Je vas pêcher.
Pas du tout, il n'y a pas de poissons. On a reconnu tous les bons endroits d'autrefois. Pas de poissons. L'eau est inhabitée. Et maintenant il commence à faire jour. On commence à reconnaître les figures. Voilà Nathanaël et voilà Jean.
Alors on voit un feu sur le rivage, il y a quelqu'un. Il a parlé, il a indiqué quelque chose. Et Jean dit tout à coup : C^est le Seigneur. Ils le savaient déjà.
A l'instant Pierre qui était nu remet ses vêtements et il se jette à l'eau pour arriver plus vite : Ek la barque n'était pas très loin de la rive, mais comme qui dirait deux cent coudées — quasi cubitis ducentis. — Coudées : suggérant la brasse du nageur.
La barque, c'est l'Eglise où est le Pape entouré du Collège Apostolique. Elle n'est pas loin de la terre, de cette rive où nous attend le Christ et où nous aborderons tous un jour. A portée de sa voix. Elle en est séparée par un chiffre parfait : Cent plus cent, la dizaine décuplée qui s'ajoute à elle-même. Au jardin des Oliviers Jésus était séparé de nous par un jet de pierre^ juste la mesure qu'il faut pour qu'il ne soit pas à l'abri de nos coups, pour que nous puissions lui faire du mal, pour que quelque chose de nous puisse l'atteindre là où nous ne pouvons passer nous-mêmes. Aussi loin que l'on peut lancer une pierre, nous l'avons rejeté. Pour que ce que nous lui lançons de toutes
nos forces puisse lui faire impression, nos pierres, — nos prières aussi. Maintenant II a rétabli entre Son Eglise et Lui la distance officielle, celle qui est faite pour rester la même, celle qu'il avait déterminée quand il prêchait jadis a Capharnaûm, la distance qu'il faut pour la foi et juste le petit retard qu'il faut pour la miséricorde, d'un côté et de l'autre de la barrière spirituelle la mesure exacte de l'écartement, ce qui empêche l'un de voir et ce qui empêche l'autre d'être vu, cette proposition à la Durée, ce cadre vide du Temps que les siècles viennent remplir, cette invitation et cette interrogation parallèles du côté de la Loi et du côté de l'accomplissement, le Croissant de la révélation qui complète celui de la Croyance pour former un cercle parfait, ces deux C correspondants qui sont les moitiés de O.
Pierre ne se laisse pas arrêter, il se jette à l'eau. Mais avant de se lancer, il se revêt, comme l'Evêque avant la messe que nous voyons assumer des pieds à la tête ses vêtements pontificaux.
Il y a un feu sur la rive, un point rouge dans l'ombre, trois braises allumées, quelque chose comme la lampe qui brûle devant le Saint-Sacrement, ou cette semence du Feu nouveau que l'on consacre le Samedi Saint.
Pierre a passé le premier. Il ne marche plus miraculeusement sur l'eau comme jadis quand le Maître Itii tendait la main. On peut dire qu'il
barbote et sa barbe grise est toute ruisselante. Ce n'est pas si commode de nager avec ces vêtements qui s'attachent à vous. Les autres le suivent à force de rames, traînant un poids si lourd que cela les empêche d'avancer. Attention, mes amis !
Car à la parole de cet inconnu dans l'ombre sur la rive ils ont jeté le filet à droite. Et quand on vérifie, la seine une fois tirée au sec, et c'est miracle qu'elle ne se soit pas rompue, il y a cent cinquantetrois gros poissons. Je dis 153.
Qu'est-ce que c'est que ces cent cinquante-trois gros poissons ? et qu'est-ce que cela peut nous faire, à nous qui lisons notre évangile en ce mois d'avril 1931, qu'il y ait cent cinquante-trois gros poissons, ou seulement cent cinquante-deux ? je vous le demande.
Les anciens Pères ont cru que tout ce qu'il y a dans la Bible sans exception était pour notre profit et réfection spirituelle. C'est conmie l'Agneau Pascal dont on dévore les intestins avec la chair et dont on pulvérise curieusement les ossements calcinés. Ou encore c'est comme l'industrie moderne qui de n'importe quoi extrait je ne sais combien de sous -produits vendables. Par conséquent tous ces chifires si remarquablement précis, ça a sa raison d'être, il ne faut pas les lâcher sans avoir essayé d'en tirer quelque chose.
153 étant im nombre qui ne conste pas de l'opération d'un facteur interne, ce serait peut-être
une idée de commencer par en réséquer le dernier chiffre, le 3 placé sur la 3^ colonne, qui se présente à nous en manière de projection comme Pengin arithmétique qui a servi à obtenir tout le reste : 15 c'est 3 fois 5. Or nous savons que trois, c'est la racine de tous les nombres, cette image abstraite de la Trinité sur quoi toute la création et particulièrement l'âme humaine comme le montre saint Augustin, a été constituée. Ce trois réuni au chiffre deux, c'est toute la figure d'Adam, telle que la traduit l'interprétation géométrique, la croix, le cœur au milieu des quatre membres. Deux astucieusement inséré dans le trois, n'est-ce pas comme les deux pupilles des yeux qui vous regardent ou le double pertuis des narines et des oreilles ? ne retrouvons-nous pas dans toute la nature cette loi de symétrie et de réponse ? Trois, c'est la substance, c'est l'armature, c'est l'architecture essentielle, et deux, c'est la vie, c'est la conscience, c'est le départ et la plurification de tout, c'est l'unité qui s'engendre elle-même, c'est le principe de l'identité et de la division. Tout cela fait cinq, les deux mains, cette réduction ouvrière de nous-mêmes en une frange que nous portons au bout de nos deux bras. A cette nature d'Adam vient s'ajouter du dehors la bénédiction de Dieu. C'est la Trinité qui bénit Sa ressemblance et Son œuvre, qui lui confère quelque chose, qui lui apporte à la fois approbation et mandat. Ainsi le prêtre encore aujourd'hui quand
il baptise et quand il bénit, c'est toujours au nom de la Sainte Trinité. La bénédiction, c'est la grâce par le moyen du Verbe qui s'unit à la nature et qui produit en elle le goût et le pouvoir de quelque chose de nouveau, répondant à l'invitation qui lui est adressée. C'est ainsi que les bénédictions superposées de Dieu dans la Genèse multiplient les espèces végétales et animales et le genre humain tout entier. Multiplicans^ inquit^ multiplicabo semen tuum ((ren. xvi, 10). Et dans les Psaumes il est dit (Ps. IV, 8) : A fructu frumenti^ vini et olei sui multiplicari sunt. Le froment, c'est la substance, l'huile c'est l'onction sur la tête de Jésus-Christ, et le vin, c'est l'esprit vivifiant. C'est tout cela qui sert à bénir l'homme, comme il est dit dans l'évangile de la Pentecôte : Je suis dans le Père^ et vous êtes dans moiy et je suis en vous.
n y a deux bénédictions, l'une naturelle, l'autre surnaturelle, dont l'une est représentée par le coefficient, l'autre par la décimale (dont le symbole est la croix : X — ou le cercle : 0), l'une qui est reproduction, l'une qui est somme, et l'autre qui est consommation, l'une qui est proportion et l'autre qui est plénitude. C'est cette plénitude dans la louange qui est exprimée par les CL Psaumes dont chacun se termine par une acclamation à la Trinité. Et c'est ime plénitude d'un autre genre que représentent les CL gros poissons capturés à la droite dans la barque de Pierre.
Le poisson, comme nous le savons, c'est le blason du Christ, sa raison sociale, si je puis dire, empruntée comme celle des firmes et administrations modernes aux initiales grecques de son nom et de son titre : IX0Y2. C'est le poisson qu'on voit figurer partout dans les peintures des Catacombes, surmonté d'une corbeille de pains, par allusion aux cinq corbeilles de pains et aux deux poissons des Evangiles. Le poisson est sous le pain, comme la substance sous les espèces ou apparences. Et c'est ce même poisson dans le texte de saint Jean que nous voyons tout préparé sur la rive par les soins de Notre-Seigneur au moment oîi les Apôtres y abordent. Piscis assus^ Chrislus passus. C'est le prêtre à l'autel au moment de la consécration. A Emmatts et au Cénacle, c'était le don eucharistique pur et simple. Ici, dans cette séance de caractère proprement ecclésiastique, où le Christ à l'aurore des temps se tient au milieu de Ses Apôtres coname l'Evêque au milieu de ses ordinands, c'est une espèce de démonstration du Sacrement, c'est la première leçon de théologie, une analyse pour la raison de l'événement miraculeux.
ChristianuSy aller Christus. Le Chrétien est une image du Christ, appropriée à une certaine époque et à un certain ensemble de circonstances, et, en tant que du vieil Adam il passe à la condition de Fils de Dieu, il réalise en lui-même les initiales de l'éternel Poisson. Qu'il nage désormais, sans aucun
contact avec la terre, dans les eaux pures du baptême et de la Grâce, respirant cet élément même qui le soutient. C'est là où le filet aux mailles entrecroisées du Pêcheur va les chercher pour en faire, comme jadis à la Montagne des Béatitudes ! le repas des peuples assemblés. Non pas le menu fretin que l'on rejette au vivier natal, mais le gros poisson, nourri à la ressemblance du Christ, de Sa chair et de Son sang, de Sa doctrine et de Son amour, qui est digne d'alimenter les fidèles jusqpi'à la consommation des temps, de leur partager Sa substance, de leur fournir une certaine image du Christ mangeable, appropriée à leurs besoins particuliers ou généraux, momentanés ou constants. Ainsi saint Paul dont on nous lit les Epîtres à la Messe, ainsi les Martyrs et les Docteurs, sainte Madeleine, saint Augustin, saint Thomas, saint Bonaventure, saint Benoît, saint François de Sales et celui d'Assise, saint Ignace, saint Benoît Labre, saint Vincent de Paul, Bossuet, Ozanam, Newman, Anne-Catherine Emmerich, le Curé d'Ars, Dom Bosco, sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. Tout ce trésor de saints, toutes ces étoiles, toute cette monnaie vivante de l'inépuisable Mer de Galilée, les connus et les inconnus, oii nous n'avons qu'à puiser, ils sont à notre disposition, et qui ne sont pas 153, mais 153.000 et 153 millions ! Salut aux gros frères ! salut aux gros poissons qui s'avancent au milieu de la menue foide fourmillante comme des
Soleils qui entraînent autour d'eux tout un cortège d'astres I Salut à ces grands roulements de tonnerre qm se prolongent d'un bout à l'autre du firmament dans le pays des Psaumes !
Toutes ces rencontres dont les évangiles de la Semaine de Pâques l'un après l'autre nous refont le récit ont le même caractère crépusculaire ou auroral. Cela se passe toujours entre le jour et la nuit, entre une saison et l'autre et ce n'est ni l'une ni l'autre, à ce moment oîi une rupture, un changement de rythme qui ne va pas sans une secrète interruption se produit dans la ligne continue du temps. Le talus est encore couvert de feuilles mortes, mais de place en place cette vêture de la terre hermite est traversée par d'acres touffes de pissenlits, par des poignées de narcisses et de jonquilles, par des paquets de pervenches, par de petites pâquerettes innocentes, par des choses vertes et de longs rameaux virulents. Il n'y a pas encore de feuilles aux arbres, mais une espèce de fumée incandescente, les touches d'une espèce de pastel aérien. On devine que la terre de tous côtés s'inquiète de sa lingerie nuptiale, que beaucoup de blanc va se déplier et s'ouvrir, et que dénouant une espèce de ruban rose elle s'apprête avec un sourire ineffable à faire sa première communion. C'est Madeleine sous les traits du jardinier qui tombe à genoux et qui reconnaît son Jésus.
Ce sont les Saintes Femmes dans le Tombeau qui s'aperçoivent du remue-ménage des Anges comme le chœur d'une cathédrale en plein milieu de la Grand'messe, tous ces anges imbriqués l'un sur l'autre comme ces imaginations confuses dans le jardin qui se dessinent derrière les coupures d'une large règle de soleil. Ce sont les Apôtres solennellement qui communient, toutes les portes fermées, quand Notre-Seigneur est entré en compagnie de la mort. C'est la réfection mystérieuse sur la rive de Génésareth. Ce sont les deux disciples dans im chemin creux qui rencontrent ce passant obscur, et dans cette salle triviale la lumière peu à peu qui rayonne au'tour de cette bouche sacrée, tu l'as reconnue, heureux fils de Cléophas ! Et toujours l'Evangile nous fait comprendre que préalablement à la reconnaissance il y a entre l'âme et notre Jésus une espèce de mot d'ordre muet, une espèce de consigne austère. « Ne veuille pas me toucher ! » C'est Jésus qui feint d'aller plus loin et nous qui faisons semblant de ne pas Le reconnaître. Le tombeau tout de même est intervenu. Cette apparition qui me fait fondre le cœur, ah combien n'estelle pas précaire ! (1) Entre Toi et moi, mon Jésus,
(1) Une union si délicate que le Cantique la compare à l'appréhension d'un seul cheveu, un de ceux que nous avons derrière la tête. Vulnerasti cor meum in uno crine colli tui. (Gant., IV, 9). Le col est ce qui réunit la tête au corps et aux membres. C'est dans le cou que sont logés les organes de la voix et de la parole.
le moment serait bien mal choisi pour désobéir à cette convention de ne pas parler ! (1).
Jésus leur dit : Venez, faites chère. Et aucun n'osait des convives Vintenoger : Tu quis es ? (pour que l'état actuel de suspens et d'équilibre si délicat et si subtil entre un monde et l'autre ne soit pas inquiété ni dans un sens ni dans l'autre). Sachant que le Seigneur est là. (Il est là : et cependant le silence des apôtres à défaut de leur voix ne cesse pas de l'interroger). Et vient Jésus, et il accepte le pain et leur donne, et le poisson semblablement. (Et alors il n*y a plus besoin d'interrogation). Or c'était la troisième fois que Jésus se manifestait à ses disciples comme il était ressuscité des morts.
Washington, avril 1931.
(1) Dieu fait la proposition des mystères de la foi à notre âme parmi des ténèbres et obscurités, en sorte que nous ne voyons pas les vérités, ainsi seulement nous les entrevoyons : comme il arrive quelquefois que, la terre étant couverte de brouillards, nous ne pouvons voir le soleil, ainsmous voyons seulement un peu plus de clarté au soleil où il est.
S. Fr. de Sales — Traité de l'Amour de Dieu. L. II, Ch. 14.