DE L'ART SACRÉ
Paris, le 19 juin 1919.
Mon cher Cingria,
J'ai déjà eu roccasion de vous dire la haute appréciation que je fais de votre livre (1). Je le tiens pour juste de la première ligne à la dernière et comme la consultation la plus complète et la plus pénétrante que je connaisse sur ce sujet aflfligeant : les causes de la Décadence de l'Art sacré.
Elles peuvent se résumer toutes en une seule : c'est le divorce, dont le siècle passé a vu la douloureuse consommation, entre les propositions de la Foi et ces puissances d'imagination et de sensibilité qui sont éminemment celles de l'artiste. D'une part ime certaine école religieuse, en France principalement où les hérésies du quiétisme et du jansénisme sont venues en exagérer sinistrement le
(1) La Décadence de l'Art Sacr^, par Alexandre Cingria. Lausanne, Cahiers Vaudois, 1918.
caractère, a réservé dans Pacte d^adhésion religieux un rôle trop violemment exclusif à l'esprit dépouillé de la chair, alors que ce qui a été baptisé et ce qui doit ressusciter au dernier jour, c'est rhomme tout entier dans l'unité intégrale et indissoluble de sa double nature. D'autre part, l'art postérieur au concile de Trente et connu généralement sous le nom absurde d'art baroque, pour qui d'ailleurs j'éprouve, comme vous-même, vous le savez, la plus vive admiration, semble avoir pris pour objet, non plus comme l'Art Gothique, de représenter les faits concrets et les vérités historiques de la Foi aux yeux de la foule à la manière d'une grande Bible déployée, mais de montrer avec bruit, avec faste, avec éloquence, et souvent avec la pathétique le plus émouvant, cet espace vacant comme un médaillon et dont l'accès est interdit à nos sens pompeusement congédiés. Et ce sont des saints qui par le visage et l'attitude nous indiquent l'ineffable et l'invisible, et toute la foison désordonnée de l'ornement, et des anges qui dans un tourbillon d'ailes soutiennent un tableau indistinct et dissimulé par le culte, et des statues comme remuées par un grand souffle qui vient d'ailleurs. Mais devant cet ailleurs l'imagination se récuse intimidée, découragée, et consacre toutes ses ressources à la disposition du cadre dont l'objet essentiel est d'honorer son contenu par des procédés quasi officiels et trop vite dégénérés en recettes et en rengaines.
Mais quand, après la Révolution, l'Eglise, déchue temporellement de sa position magistrale, dut faire appel aux artistes pour l'aider à relever ses ruines, elle se trouva comme de plain-pied en concurrence avec les autres clients qui se partageaient le marché. Tout ce qui tenait une brosse n'était-il pas engagé alors à cette entreprise qui remplit tout le xix® siècle, je dis cette espèce d'inventaire général de tous les spectacles que l'histoire léguait ou que la nature autour de nous pouvait fournir. — achevé de nos jours, semblet-il, avec un assez médiocre succès ? La crise religieuse au XIX® siècle, ne fut peut-être pas surtout une crise de l'intelligence, car les arguments opposés à la foi n'ont sensiblement augmenté ni en nombre, ni en force intrinsèque, ni dans la valeur de leurs exposants, ce fut la crise d'une imagination mal nourrie. Les sens s'étaient détournés de ce monde surnaturel qu'on ne faisait rien pour leur rendre accessible et désirable. Grand détriment pour la foi et plus grand encore pour l'artiste qui en perdant la foi perdait aussi l'espérance, et, avec l'Espérance, la charité ou appétit profond, naissant de la confiance en l'absolue valeur de quoi que ce soit que l'on soit capable d'atteindre ou de donner. Par là se trouve secrètement lésé, avec la capacité d'en prendre l'objet au sérieux, le ressort essentiel du créateur qui est l'imagination soit le désir dé' procurer immédiatement par ses ressources
propres à soi-même et au prochain, à l'aide d'éléments ensemble composés, une certaine image d*un monde à la fois délicieux, significatif et raisonnable.
Quant à l'Eglise, en perdant l'enveloppe de l'Art, elle est devenue au siècle dernier comme un homme qu'on a dépouillé de ses vêtements, c'est-à-dire que ce corps sacré fait d'hommes ensemble croyants et pécheurs, s'est montré pour /a première fois matériellement aux yeux de tous dans sa nudité et dans une espèce d'exposition et de traduction permanente de ses infirmités et de ses plaies. Pour qui ose les regarder, les églises modernes ont l'intérêt et le pathétique d'une confession chargée. Leur laideur, c'est l'ostension à l'extérieur de tous nos péchés et de tous nos défauts, faiblesse, indigence, timidité de la foi et du sentiment, sécheresse du cœur, dégoût du surnaturel, domination des conventions et des formules, exagération des pratiques individuelles et désordonnées, luxe mondain, avarice, jactance, maussaderie, pharisalsme, boufl&ssure. Mais cependant l'âme à l'intérieur reste vivante, infiniment douloureuse, patiente et espérante, celle qu'on devine chez toutes ces pauvres vieilles dames coiffées de chapeaux extravagants et lamentables, aux prières de qui je suis mêlé depms trente ans parmi les messes basses de toutes les chapelles du monde. (Car il y a une pauvreté négative, mais
aussi une espèce de pauvreté positive dans la profusion d'une misérable flore !) Oui, même dans ces églises hagardes comme Notre-Dame des Champs, comme Saint- Jean l'Evangéliste de Paris, comme les basiliques de Lourdes, plus tragiques à qui les considère que les ruines de la Cathédrale de Reims, Dieu est là, nous pouvons nous fier à Lui, et Lui peut se fier à nous pour Lui ménager toujours, par nos petits moyens personnels, à défaut de remerciement condigne, ime humiliation aussi grande que celle de Bethléem.
Faut-il espérer qu'entre l'Art et la Religion, dans un monde sur qui le signe du Sacré-Cœur se lève, le malentendu va enfin se clore dans l'étroit embrassement de l'Unité Catholique retrouvée ? Que l'Axt lassé de l'imitation des apparences telles quelles, va enfin faire im pas vers le monde éternel des causes et des types au sein d'une harmonie de nouveau écoutée ? Et que l'Eglise, en la personne de ses représentants, va moins se défier de ces puissances d'imagination et de sensibilité qui font partie indissoluble de cette humanité catholiquement rachetée non pas en iLue seule de ses facultés mais en toutes à la fois, parle sang du Christ ? A la glorification du Rédempteur, admettrons-nous qu'aucune de ces ressources d'un monde dont nous venons de dresser minutieusement l'inventaire puisse demeurer étrangère ? Et faut-il croire qu'une Eglise matérielle va de
nouveau servir de digne vêtement à l'étemelle Fiancée rétablie dans l'antique honneur et intégrité de son institution hiérarchique et liturgique ?
C'est cette pensée qui ne nous est pas défendue, c'est cet avenir dont des livres comme le vôtre tendent à rendre l'avènement peut-être moins lointain.
Je vous serre très affectueusement la main.j