RELIGION ET POÉSIE
Je suis profondément touché de l'honneur que vous m'avez fait en m'invitant à parler aujourd'hui devant vous, non loin de la tombe de Poë, dans cette belle ville qui est la métropole de la Foi et des traditions catholiques en Amérique, dans ce pays consacré par le nom de notre Sainte Mère (2), et où les deux bateaux de Lord Baltimore, « l'Arche » et « la Colombe », n'ont pas apporté en vain les semences de la liberté et de la vérité.
Mon sujet sera la poésie française et les raisons pour lesquelles je pense qu'elle devrait être plus intimement associée avec la religion qu'elle ne l'a été dans le passé.
Catholique veut dire universel et le premier article du Credo nous apprend que l'univers est
(1) Conférence faite en anglais devant les associations catholiques de Baltimore le 14 novembre 1927.
(2) Baltimore est la principale ville de l'État de Maryland.
fait de deux parties, les choses visibles et les choses invisibles. Des choses invisibles nous sommes instruits par les lumières de la raison et de la foi. Des choses visibles nous sommes instruits par les lumières de la raison, de Timagination et des sens. Ces choses sont très bonnes suivant leur ordre. La raison est bonne, ^imagination est bonne. La sensibilité est bonne. Seuls des hérétiques, ou des jansénistes comme Pascal, peuvent croire qu'aucime faculté de cet esprit humain qui a été créé par Dieu, est mauvaise en soi. Il n'y a que le désordre et l'abus qui soient mauvais. Les choses visibles ne doivent pas être séparées des choses invisibles. Toutes ensemble constituent l'univers de Dieu et ont entre elles des relations claires ou mystérieuses ; l'Apôtre nous dit en effet que par les unes, nous sommes conduits à la connaissance des autres. La science ne s'occupe que des choses visibles. Son affaire est d'aller de l'effet à la cause, d'une chose matérielle à une autre chose matérielle, du fait à la mesure. Son domaine est ce que les choses sont, non pas ce que les choses signifient. Des facultés humaines, eUe n utilise que la raison, raison nourrie par la mémoire et stimulée par l'imagination. C'est un pouvoir de constatation, ce n'est pas un pouvoir de création. La science essaye de classer, de systématiser et d'utiliser ce qui est autour de nous et pour cela elle n'a pas besoin de mettre en jeu toutes les facultés
de l'esprit humain, de l'âme et du corps, de l'intelligence et du cœur. C'est fort différent, de voir une chose ou de la faire. Et le domaine propre de l'art et de la poésie est, comme ce dernier mot l'indique, de faire. De quelque chose qui était simplement perçu par les sens, l'homme fait quelque chose que la raison peut comprendre et dont la sensibilité peut jouir, d'une chose matérielle il fait un être spirituel. En donnant au mot sa pleine signification pour notre esprit et pour nos sens, la poésie est, comme vous dites en anglais, le pouvoir qui réalise pleinement les êtres, qui en fait des réalités. Pour connaître une chose vous n'avez qu'à comprendre ce qu'elle est, mais pour faire vme chose vous avez à comprendre comment elle est faite. Et pour comprendre comment elle est faite vous devez comprendre en vue de quoi elle a été faite, quelles sont ses relations avec les autres êtres, et quelle a été l'idée de celui à l'origine qui a tout fait. Vous ne comprenez pas une chose, vous n'avez aucun moyen de vous en servir convenablement, si vous ne comprenez pas ce qu'elle était appelée à signifier et à faire, si vous ne comprenez pas sa position, dans la communauté générale des choses visibles et invisibles, si vous n'en avez pas une idée universelle, si vous n'en avez pas une idée catholique.
Bien sûr, même sans une idée générale de la terre et du ciel, vous pouvez faire de la très jolie
poésie, vous pouvez ciseler de délicates œuvres d'art, vous pouvez combiner des bibelots fort curieux et intéressants. Mais dans cette poésie païenne, il y a toujours à mon avis quelque chose d'étriqué et de gêné. Même pour le simple envol d'un papillon le ciel tout entier est nécessaire. Vous ne pouvez comprendre une pâquerette dans l'herbe, si vous ne comprenez pas le soleil parmi les étoiles.
La poésie française pendant les xvii® et xviii® siècles a été simplement un moyen concis, spirituel et harmonieux d'exprimer des pensées. C'était une façon de parler en proverbes et sentences frappantes, un peu à la manière des gens de la campagne. Au Xix^ siècle c'était bien de la vraie poésie, mais c'était de la poésie sans Dieu. Beaucoup de poètes français du xix^ siècle avaient du talent et même du génie, mais ils n'avaient pas la foi. Et si leur œuvre fait à certains l'effet d'un amas de décombres, je voudrais vous montrer que la cause de ce rapide déclin n'est pas qu'ils manquaient de talent, mais qu'ils manquaient de religion, c'est-à-dire qu'à leur talent et à leurs œuvres manquait un ingrédient essentiel.
Pour illustrer ce que j'avance je vais prendre quelques-uns des thèmes, ou, comme nous disons, des « motifs », de la poésie française — et je pourrais tout aussi bien dire de la poésie anglaise — pendant le xix6 siècle.
Le meilleur de ces thèmes, parce qu'il est fondé en toute vérité sur la nature humaine, est celui de la révolte. Aussi longtemps qu'il y aura de l'injustice en ce monde la révolte est un sentiment qui trouvera un large et profond écho dans les âmes humaines. C'est im sentiment parfaitement naturel et nous pouvons même dire que c'est un sentiment légitime. Nous savons tous qu'après tout l'Homme a quelque chose à dire pour sa défense. Dans ce livre merveilleux où l'Église a pris les neuf leçons de l'OfiSce des Morts, Job parle à son Créateur tout à fait librement et sans crainte et quand ses amis épouvantés essayent de l'arrêter, le Dieu Tout-Puissant lui-même leur dit : Vous êtes des sots ; laissez l'Homme exposer sa cause à son aise. Ainsi la meilleure poésie du xix® siècle est une poésie de révolte. Mais après tout la révolte a de grands inconvénients artistiques. Elle ne conduit nulle part. Elle vous laisse exactement au même point où vous étiez en commençant. Et comme elle est vaine elle est fatigante et elle devient vite ennuyeuse. Elle nous excite à vide. En outre les meilleurs thèmes poétiques sont ce que j'appelle des thèmes qui composent, des thèmes qui, comme la nature, ont besoin pour s'exprimer d'une grande variété d'éléments. Eh bien, la révolte n'est pas un thème qui compose. Elle ne fait pas les choses s'accorder, parce que son but n'est autre que la discorde. Un cri perçant de protestation peut
toucher le cœur, il ne fera jamais une harmonie.
Parents du thème de la révolte sont le désespoir et le cynisme, tous deux largement mis à contribution par la poésie du dernier siècle : de bons vers ou des vers tolérables ont été faits dans cette veine de sentiment. Mais ils prêtent à la même critique. Le désespoir est une disposition passagère. L*âme humaine n'a pas été faite pour lui. Le cynisme est quelquefois amusant, mais il est camelote et nous en sommes rapidement rassasiés. Nous ne pouvons pas /aire quelque chose, nous ne pouvons pas bâtir quelque chose avec desjnatériaux comme -' la révolte, le désespoir, le nihilisme, le cynisme et toutes ces idées purement négatives.
Et ici je me permettrai une petite remarque. Quand la liberté de penser a été conquise au début du siècle dernier, quand furent brisées les vieilles chaînes du dogme et de la superstition, il aurait été naturel de s'attendre à un vrai débordement de joie. Un homme qui au bout de longues années de captivité recouvre la liberté se sent généralement fou de joie. Or n'est-il pas frappant de constater que dans toute la poésie du xix® siècle la joie fait défaut ? Vous trouvez parfois une jouissance grossière des plaisirs les plus bas, mais quand vous cherchez de la joie vous ne trouvez que désespoir, blasphèmes, nostalgie de la pureté perdue et regret des chaînes brisées. A mon avis le plus grand poète français du xix® siècle est Baudelaire
parce qu'il était très intelligent et comprenait très bien où il en était. Oui, Baudelaire est le plus grand poète du Xix® siècle parce qu'il est le poète du Remords. En un siècle la poésie française a refait l'expérience de tout le paganisme et est passée des rêves sauvages de la Révolution et du romantisme au nihilisme, au matérialisme et au complet désespoir de ces années qui ne sont pas très éloignées de la présente.
Mais, nous dit-on, en dehors de la religion, il y a aussi des thèmes constructifs. Eu voici un par exemple : l'immortalité de l'âme, chacun le sait, a été controuvée par la « science ». Après la mort l'âme disparaît entièrement comme une bouffée de fumée, mais n'est-ce pas une pensée consolante que notre cher corps subsiste dans le vent, dans le soleil, dans les fleurs et dans les petits oiseaux ? Vous connaissez ce thème. Il a donné naissance à des océans de mauvais vers, parce que vous ne pouvez pas faire de la bonne poésie avec une idée sotte. Ce thème n'est pas bon ni partiellement bon, il est niais. Deux minutes de réflexion suflâsent à nous montrer que, même si la matière survit, nousmêmes ne survivons pas, ce qui, après tout est la seule chose importante. Ce n'est pas la même chose si la Vénus de Milo survit en tant que statue ou en tant que pavés. Ce n'est pas la même chose si une rose survit en tant que rose ou en tant qu'engrais.
Prenons un autre thème soi-disant constructif : l'Evolution. Je ne parle pas de l'Evolution comme doctrine scientifique. Je ne sais pas si elle est vraie ou fausse, cela m'est égal, et, personnellement, je n'y crois pas, parce que rien ne peut être deux choses en même temps. Je ne la considère ici que comme une idée poétique, comme une invitation pour l'esprit à composer quelque chose. A première vue l'Evolution apparaît comme une idée stimulante et pleine de promesses parce qu'elle implique le changement et ouvre libre cours à la fantaisie. Je suppose que l'Evolution a été d'un grand secours pour les romanciers, et d'ailleurs je pense personnellement que la plupart des livres sxur l'Evolution ne sont rien de plus que du roman et des contes de fée de seconde zone. Mais ce que les poètes proprement dits ont essayé de faire avec l'Evolution n'a pas été un succès. Je me rappelle plusieurs complexes à la fois didactiques et épiques que de pauvres croyants mal guidés mais bien intentionnés comme René Ghil ou Louis Bouilhet ont essayé d'écrire sur les aventures de Frère Diplodocus dans le pays de Lias. Le résultat fut épouvantable. J'ai moi-même essayé un jour de proposer à mes enfants comme thème de devoir de vacances une adresse de félicitations présentée par tous les animaux à Sœur Girafe le jour où, après de longs âges d'eflforts fossiles, elle réussit à ajouter seize vertèbres à son épine dorsale. Je pourrais vous
la lire. Mais je ne voudrais pas décourager parmi vous certaines ambitions, parfaitement légitimes, de même ordre girafique. L'Evangile nous a dit, il est vrai, que nous ne pouvions ajouter une coudée à notre taille. Mais saint Matthieu est ur bien pauvre personnage à côté de M. Wells ou simplement de Darwin et de Lamarck.
Pour revenir à mon sujet, je pense que l'Evolution est im mauvais thème, parce qu'un poète aime à prendre au sérieux toutes les choses qui l'entourent. Il ne les considère pas comme des esquisses provisoires appelées à être promptement supplantées par des créations (1) battant neuves. Il les considère comme des figures de l'éternité, figures pleines de joie, de leçons inépuisables et d'une immense importance. Il ne voit rien à changer en elles, il déteste l'idée de les voir changer. L'Eternité ne lui suffirait pas à les comprendre. La nature pour lui est comme un homme qui dit et redit toujours la même chose, comme si ce quelque chose était d'une importance considérable. C'est toujours la même rose et la même violette et ce sera toujours la même rose et la même violette parce que dès l'origine elles ont été très bonnes, valde bona, et ne peuvent être meilleures. Elles peuvent seulement, rose ou violette, devenir mieux ce qu'elles sont.
(1) Comme on dit une création de M. Mayol au Café-Concert ou une création de la Samaritaine ou des Galeries Lafayetle.
Je pourrais vous indiquer beaucoup d'autres thèmes de poésie ainsi ruinés et démodés. Il est assez attristant de voir combien peu de temps il faut pour qu'une mode nouvelle se fane et devienne ridicule. Rappelez-vous ce qu'il est advenu de Tolstoï, de Nietzsche, d'Ibsen. Même dans les drames de Wagner quand Erda commence à émettre des oracles nous ne pouvons réprimer un sourire et un bâillement. La poésie de Wagner est comme le Rhin qui coule parmi les vieux « burgs », des châteaux démantelés ou, ce qui est plus triste encore, restaurés au goût Kaiser Wiïhelm. Les « fabriques » font de la peine, mais le Rhin à leurs pieds coide toujours. Il n'y a pour les choses et pour les poèmes qu'une seule manière d'être nouveaux, c'est d'être vrais, et qu'une seule manière d'être jeunes, c'est d'être éternels.
Et ceci m'amène à la conclusion de ma conférence qui sera de vous montrer quelques uns des immenses avantages que la religion apporte à la poésie. Je ne dis pas que tout bon catholique soit aussi un bon poète. Parce que le talent poétique, l'inspiration poétique est, comme la prophétie, une grâce, une grâce gratiiite, ce que les théologiens appellent « gratia gratis data ». Mais je veux dire que le poète catholique a sur ses frères un immense avantage.
Parmi les secours et les profits que la Religion apporte à la poésie j'en indiquerai trois.
Le premier est que la foi en Dieu permet la louange. La louange est peut-être le plus grand moteur de la poésie, parce qu'elle est l'expression du besoin le plus profond de l'âme, la voix de la joie et de la vie, le devoir de toute la création, celui en qui chaque créature a besoin de toutes les autres. La grande poésie depuis les hymnes védiques jusqu'au Cantique du Soleil de saint François est une louange. La louange est par excellence le thème qui compose. Personne ne chante seul. Même les étoiles du Ciel, lisons-nous dans les Livres Saints, chantent ensemble. Jet 3 S '.7.
La Religion non seulement nous rapporte le chant, elle nous apporte aussi la parole. La Religion — la religion Chrétienne, la religion Catholique, c'est tout un pour moi — a apporté dans le Monde non seulement la joie mais aussi le sens. Puisque nous savons que le monde n'est pas l'ouvrage du Hasard ou de forces naturelles aveugles et se cherchant à tâtons, nous savons qu'il y a un sens. Il nous parle de son créateur, il nous donne les moyens de comprendre son œuvre ou en tous cas de l'interroger et de lui payer nos dettes. Il nous conduit vers Lui par beaucoup de voies merveilleuses. Il nous donne les moyens de demander et de répondre, d'apprendre et d'enseigner, de faire du bien à nos frères et d'en recevoir d'eux. Vous voyez partout des sceptiques et des agnostiques qui, comme des gens à moitié idiots, sont incapables de répondre aux
questions morales ou intellectuelles les plus simples. Un catholique connaît ce qui est blanc et ce qui est noir, à chaque question il est capable de répondre par oui ou par non, un oui très clair et un non très sonore. Toutes ces choses sont inestimables pour un poète et pour un artiste parce que le scepticisme, le doute, l'hésitation, est justement le chancre mortel de Part véritable.
Le troisième avantage que nous apporte la Religion est le Drame. Dans un monde où vous ne connaissez le oui et le non de rien, où il n'y a pas de loi, morale ni intellectuelle, où toute chose est permise, où il n'y a rien à espérer et rien à perdre, où le mal n'apporte pas de punition et le bien pas de récompense, dans un tel monde il n'y a pas de drame parce qu'il n'y a pas de lutte, et il n'y a pas de lutte parce qu'il n'y a rien qui en vaille la peine. Mais avec la Révélation Chrétienne, avec les immenses et énormes idées du Ciel et de l'Enfer qui sont autant au-dessus de notre compréhension que le ciel étoile est au-dessus de nos têtes, les actions humaines, la destinée humaine, sont investies d'une valeur prodigieuse. Nous sommes capables de faire un bien infini et un mal infini. Nous avons à trouver notre Route, conduite ou égarée, comme des héros d'Homère, par des amis ou des ennemis invisibles, parmi les vicissitudes les plus passionnantes et les plus imprévues, vers des sommets de lumière ou des abîmes de misère. Nous sommes comme
les acteurs d'un drame très intéressant écrit par un auteur infiniment sage et bon où nous tenons un rôle essentiel, mais où il nous est impossible de connaître d'avance la moindre péripétie. Pour nous la vie est toujours nouvelle et toujours intéressante parce qu'à chaque seconde nous avons quelque chose de nouveau à apprendre et quelque chose de nécessaire à accomplir. Le dernier acte, comme dit Pascal, est toujours sanglant, mais aussi il est toujours magnifique, car la Religion n'a pas seulement mis le Drame dans la vie, elle a mis à son terme, dans la Mort, la forme la plus haute du drame, qui, pour tout vrai disciple de notre Divin Maître, est le Sacrifice.
Baltimore 1928.