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DISCOURS AUX ACTEURS CATHOLIQUES DE NEW- YORK

Mesdames, Messieurs,

Gracieusement invité à prendre la parole au cours de votre réunion annuelle, je puise dans ma double qualité d'auteur dramatique et de diplomate à la fois de l'assurance et de l'inquiétude. J'ai avec votre profession des rapports déjà anciens et qui ne m'ont laissé que de bons souvenirs. Il y a peu d'artistes, je le dis en toute sincérité, chez qui l'on trouve autant de conscience, de dévouement et de désir de bien faire : tout cela pour aboutir à quelques lignes dans un journal d'éloges distraits ou de critiques vagues, si l'on a la chance d'échapper à l'oubli complet et à l'incompréhension la plus navrante. Et, d'autre part, comme diplomate mon métier n'a-t-il pas quelque ressemblance avec le vôtre ? Ne sommes-nous pas, vous et moi, en état perpétuel de représentation, chargés d'un rôle dans

une pièce dont le scénario et le mouvement ont été réglés par d'autres que nous et dont nous essayons de tirer le meilleur parti possible ?

Mais aussi n'y a-t-il pas, entre l'auteur et cet enfant de sa pensée qui profite de la connivence d'un interprète pour prétendre insolemment à l'indépendance, une sourde rivalité qui va quelquefois jusqu'à l'irritation ? Et d'autre part comment prétendre à une place au milieu des héros de l'avant-scène, quand on est soi-même un de ces vieux messieurs qui remuent obscurément tout là-bas dans le voisinage d'un décor prêt à les résorber, cependant qu'un drame déchirant se déroule de la péripétie à la conclusion près de la rampe, où toute réplique a la vigueur d'une voie de fait et où les victimes de la passion sont glorieusement équarries à grands coups de couteau sous le feu d'un projecteur et aux applaudissements d'un public en délire ? Le métier d'un diplomate plutôt que d'agir n'est-il pas d'empêcher les événements de développer leur virulence et de les enfermer dans le piège savant des procédiires et des circonlocutions, jusqu'à ce que les masses internationales aient eu le temps de prendre l'habitude du rapport nouveau, en général presque imperceptible, que les circonstances leur ont imposé ? Son rôle plutôt que de coUaborer allègrement à un crescendo dramatique n'est-il pas plutôt de ramener la cadence des passions à celle

de la vie quotidienne et d'ouvrir au monde du nouveau et de l'inattendu, qui aime tant à agiter dans les journaux sa tête empanachée, le refuge amorti des précédents ?

Et cependant, si l'on s'amusait à pousser plus loin ce parallèle, de caractère en apparence assez factice, entre le métier de diplomate et celui d'acteur ou d'auteur dramatique, je crois que sans excès d'ingéniosité il serait facile de trouver d'autres ressemblances. On réduit trop souvent l'art du diplomate à celui d'un observateur, dont tout le rôle est de connaître le plus de faits possibles et d'en tirer des conclusions correctes, d'aller du connu à l'inconnu, qu'il s'agisse d'un ensemble de faits politiques ou sociaux ou du caractère de nos diflférents partenaires et interlocuteurs, par le chemin le plus simple et le plus vraisemblable. A ce point de vue le talent du personnage en question se rapprocherait de celui du psychologue qui s'amuse de la comédie humaine avec sa variété infinie de types et de mobiles d'actions entrecroisés et en fait le thème de ses compositions diaprées. Ou du philosophe si vous aimez mieux, qui, d'un ensemble confus, fait un spectacle ordonné. C'est là ce que j'appelle prendre position au parterre. Mais il est peut-être plus important pour comprendre ce qui se passe de monter soi-même sur la scène et de prendre part à l'action. En un mot la diplomatie n'est pas seidement l'art de regarder mais

l'art d'interroger. II ne s'agit pas simplement de savoir les faits mais de susciter du mouvement et de provoquer de l'inconnu.

C'est là une distinction qui va très loin et qui s'applique à l'art tout entier et même à la science et à tout le monde des activités humaines. Les savants, qui sont souvent blagueurs, essayent de nous faire croire qu'ils se placent en présence des phénomènes dans un état de souplesse et d'indifférence absolue à l'égard du résultat positif ou négatif qu'ils se proposent d'obtenir. En réalité il n'en est presque jamais ainsi. L'expérience est toujours la conséquence d'une hypothèse, soit entièrement gratuite, soit basée sur le plus sommaire et le plus arbitraire des raisonnements, qui est l'analogie; d'autre part, le savant serait un amant bien lâche s'il se laissait décourager par aucun refus de la vérité qu'il courtise. Les refus ne sont pas pour lui des défaites, ils sont des indications qui à la fin lui ouvrent l'entrée d'un cœur rebelle. Et de même en art, où en serions-nous si nous nous contentions du donné tel quel et nous bornions avec im entrain grossier à y prélever ce que les romanciers naturalistes d'autrefois appelaient dans leur argot d'auvergnats des tranches ? Comme le praticien qui en touchant un certain point presque imperceptible de la muqueuse nasale provoque un éternuement, une secousse profonde, une réaction de tout notre système nerveux, capable.

comme on dit, de ressusciter un mort, ainsi l'artiste exquis, musicien ou peintre, par ime seule note bien choisie est capable de remettre en question tout l'univers et de lui donner un nouveau sens.

Eh bien ! toute l'habileté d'un auteur dramatique et celle de ses interprètes consiste dans cet art de questionner, de trouver le mot, la formule, le timbre, l'inflexion, qui va chercher jusqu'au fond de l'âme de notre interlocuteur la réponse que nous attendons. Quand une jeune personne voit se dessiner sur l'écran la physionomie ravissante de Novarro et de Valentino et se réimir peu à peu les éléments de ce regard dominateur, toutes sortes de pensées favorables et imprévues s'élèvent de son cœur troublé. Je ne comparerai pas ce sentiment à celui d'un Ministre des Afiaires Etrangères qui prend connaissance d'une dépêche bien rédigée. Et cependant il n'est pas d'homme d'Etat qui ne reconnaisse l'importance, l'autorité d'une formule bien trouvée qui éclaire tout un débat obscur et précipite les résolutions latentes. Une mère ne savait pas tout ce qu'elle possédait de tendresse, de patience, d'ingéniosité et même de force physique, avant qu'un enfant ne vînt faire réquisition de tout cela. Et combien d'humbles Napoléons la guerre n'a-t-elle pas révélés dans la personne d'un menuisier, d'un comptable, d'un garçon de café, d'un philologue ! C'est là une méthode de psychologie bien supérieure à l'intro-

spection et aux analyses fastidieuses et souvent ridicules des romanciers modernes, c'est celle de la vie quotidienne et c'est aussi celle du théâtre. Personne ne connaît ses ressources profondes et chacun passe sa vie à attendre la question essentielle qui réveille Psyché endormie.

Cette question essentielle, Mesdames, Messieurs, puisque vous et moi avons l'honneur d'être des catholiques, pouvons-nous dire que nous ne la connaissons pas, que nous n'en avons pas entendu en nous au moins la prémonition et l'écho ? n'est-ce pas celle dont les déhats les plus poignants de la tragédie ne forment que le travestissement, celle à quoi aboutissent par une sorte d'allusion continuelle et voilée les imbroglios les plus savants des ingénieurs dramatiques les plus experts ? Nous la connaissons tous, cette question poignante, cette interrogation solennelle, c'est celle que nous avons entendue au baptême et qui sera répétée à notre dernière heure, c'est cette interpellation qui s'adresse directement et personnellement par son nom à chacun de nous et qu'il n'est possible d'esquiver par aucune échappatoire, c'est celle que N.-S. a adressée au premier Pape sur la route de Césarée de Phillippes : Et toi^ que dis-tu du Fils de rHomme ? Et il y a une autre interrogation encore plus ancienne, celle que Dieu lui-même a formulée dans le Paradis terrestre, quand il était à la recherche de son œuvre, de cet Adam qu'il avait

créé, qu'il avait animé de son souflBle, et qui à l'inspiration du Serpent venait d'essayer misérablement de se refaire à sa propre image. Cette question, c'est celle que le monde autour de nous, celle que les circonstances quotidiennes aussi bien que l'angoisse métaphysique ou les interventions brutales de la destinée ou de la passion, ne cessent de nous poser : Adam, où es-tu ? Adam, ubi es ?

New-York, limai 1929.

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