LETTRE SUR COVENTRY PATMORE
Mon Révérend Père, (1)
Vous me demandez d'écrire pour les Etudes Franciscaines un essai sur les œuvres de l'illustre poète et tertiaire anglais, Coventry Patmore, qui depuis le 26 novembre 1896, repose, revêtu de l'habit de l'Ordre, dans le cimetière de Lymington.
Je suis très honoré de ce que vous ayez pensé à moi pour présenter à votre public ce grand homme dont le nom est encore inconnu de la plus grande partie des catholiques de France. Je dois cependant vous avouer mon insufl&sance. Le hasard des voyages et des lectures d'une vie dispersée ne m'a laissé connaître qu'un seul livre, le plus important, il est vrai, de Coventry Patmore, VEros inconnu... Je ne puis donc faire autre chose que vous donner l'impression que j'ai retirée de ma lecture.
(l) Le P. UBALD d'Alençon.
Coventry Patmore a eu deux idées qui dominent son œuvre et sa vie : l'une est celle de l'Amour conjugal, l'autre est ceUe d'un monde fini.
• Il n'y a pas d'idée que la littérature profane ait plus déformée, plus dégradée, plus souillée et plus mutilée que celle de l'union et du pacte entre l'homme et la femme. La grande erreur dans la manière dont la plupart des écrivains ont compris ce sentiment mystérieux se résume en deux mots qui, aussi bien, caractérisent tout l'art et toute la pensée du xix^ siècle : frivolité et gaspillage. Aucun ne se doute que pour l'amour, comme pour tous les autres sentiments, la religion chrétienne est venue, non pas détruire la nature, mais la parachever, remplir ses desseins secrets, et lui donner par la grâce, une profondeur et une intensité dont elle est par elle-même incapable. L'amour, le consentement que deux personnes libres se dorment de l'une à l'autre, a paru à Dieu ime chose si grande qu'il en a fait un sacrement, comme le Baptême et l'Eucharistie ; un sacrement qui n'est conféré qu'une fois et qui, comme l'Ordre, produit des effets perpétuels, indissolubles sauf par la mort, et nous place en clôture. Ce sentiment est si riche que la vie entière n'est pas trop longue pour l'approfondir et .pour cette étude que deux enfants de Dieu ont à faire l'xm de l'autre en une parfaite communauté de biens et de sacrifices.
Ce caractère irrévocable de l'amour est si con-
forme à nos instincts que les gens les plus légers ne parlent jamais d'amour, sans parler en même temps d'éternité. Ces serments, dont la frivolité est proverbiale, Dieu dans le mariage les prend au sérieux. Il écoute cet homme et cette femme qui le prennent à témoin et prononcent devant lui le Oui solennel. Là comme partout le sacrement donne la réalité à ce qui n'était qu'un suprême désir de notre cœur.
De même que le Pain devient vraiment un aliment, l'amour devient vraiment un contrat, une relation créée par la volonté de l'homme, qui participe à la pérennité de la nature. Ce qui n'était qu'un rêve de poète devient une réalité, le fondement de l'ordre social, le sacrifice mutuel et permanent sur lequel il repose, à l'imitation de celui du Calvaire et de la Messe.
Cette comparaison du mariage avec l'Eucharistie n'est pas de moi. Elle est du théologien Bellarmin qui écrit : « Le mariage est semblable à l'Eucharistie dans ce que ce dernier sacrement a de permanent. Tant qpie les époux vivent, toujours leur société est celle du Christ et de l'Eglise... Car on ne peut nier que les époux eux-mêmes, vivant ensemble en leur société et conjonction, sont un symbole matériel et extérieur de l'indissoluble union du Christ et de son Eglise ; de même que dans le sacrement de l'Eucharistie, la consécration achevée, demeurent les espèces consacrées qui sont
le symbole sensible et extérieur de l'interne aliment spirituel » (1).
Ce n'est donc pas en vain que l'Apôtre a donné au mariage le nom de Grand Sacrement (magnum sacram^ntum, Eph. v. 32), puisqu'il est le symbole et l'image de l'union de notre âme avec Notre- Seigneur.
C'est le sentiment confus de cette dignité de l'amour qui fait que les poètes l'ont toujours pris pour objet principal de leurs chants. C'est pourquoi aussi le Poète sacré a appelé le Drame religieux où il célèbre en son type suprême cette union dont toutes les autres ne sont qu'une image, le Cantique par excellence, le Cantique des Cantiques.
Cette notion magnifique de l'Amour conjugal du couple chrétien, de la famille chrétienne (2), le premier, Coventry Patmore l'a introduite, ou réintégrée dans la littérature profane. Il a écrit trois poèmes sur les fiançailles de l'âme avec le Rédempteur. Eros et Psyché, De natura deorum et Psyché mécontente qui sont comme une paraphrase souriante de l'hymne de Salomon. Cette comparaison est de l'une des filles du poète, religieuse carmélite.
(1) Bellarmin. De matrimonio.
(2) Quand il est mort, Coventry Patmore projetait d'écrire une série de poèmes en l'honneur de saint Joseph.
Le second message que Coventry Patmore est venu apporter aux hommes de son temps, c'est l'idée d'un monde fini.
Tout le dix-neuvième siècle a vécu dans la persuasion que la création était infinie, qu'au delà de ce monde, il y en avait encore d'autres, et d'autres \ indéfiniment, tous peuplés d'âmes intelligentes et ' de créatures peut-être supérieures à nous. Il n'y a pas de conception plus niaisement vertigineuse, plus délétère pour l'imagination et plus parfaitement avilissante pour notre dignité (1). Il n'y en a pas aussi de plus absurde. Qui dit une chose créée dit une chose finie. Il n'y a pas plus de monde infini qu'il n'y a de nombre infini. On prend pour une réalité objective la faculté que possède notre esprit d'ajouter indéfiniment l'unité à tout chifire qu'on lui propose : sans remarquer que le cercle, par exemple, qui est l'image de l'Infini, l'est également du Fini.
Le monde n'est pas infini. Il est inépuisable, ce qui est bien différent, inépuisable comme le vase de la veuve de Sarepta.
De plus la science moderne semble prouver que la vie n'est nullement la conséquence fatale du développement de la matière ; elle a plutôt le
(1) Voir l'affreux poème de Victor Hugo intitulé Plein Ciel.
caractère d'un paradoxe et d'un tour de force : il faut la rencontre de tant de conditions si diverses et si délicates qu'il est éminemment improbable qu'elles se soient jamais rencontrées ailleurs que sur un seul point de l'univers (l). Nous n'habitons pas un coin perdu d'un désert farouche et impraticable. Tout dans le monde nous est fraternel et familier, tout célèbre la gloire d'un Père commun. C'est cette protestation contre cette idée de l'Infini sous lequel ' on voudrait nous anéantir qui a inspiré l'un des plus beaux poèmes de Coventry Pat more : Legem tuam dilexi. Je n'ai pu en le traduisant (2) rendre qu'imparfaitement le charme limpide et vif de ces rapides anapestes, pareils aux chants de l'oiseau nocturne qui exhale son âme fervente en courtes phrases :
LEGEM TUAM DILEXI (Fragment)
L'« Infini » 1 Mot horrible 1 qui jure Avec la vie et les braves allures Du pouvoir et de la joie et de l'amour : Interdit par les sages païens eux-mêmes pour Épithète de la Déité, Dont le nom sur les autels était t L'Inconnu ».
(1) Voir l'ouvrage de Wallace : La Place de l'Homme dans l'Univers. '
(2) Cf. Coventry Patmore. Poèmes Paris, N.R.F.1912, page 75.
Parce que, soit avant qu'il se fût révélé en tant qu'Un
Confiné en Trois,
Le peuple craignait qu'il ne pût conster
En tant que 1'» Infinité »,
Ce guerdon que les diables ont désiré 1
Et Dieu pour leur confusion par moquerie
Dit oui.
Mais sa compassion cependant leur consentit
Les rivages de la douleur afin qu'ils y trouvassent répit.
Et ce n'est pas l'enfer où seul s'irrite
L'esprit qui bout contre sa limite :
Sans la compulsion d'une forte grâce
La pierre même du sentier
Ferait explosion d'emblée
Pour remplir l'affreuse immensité de l'espace.
Prague 1910.