DE LA JUSTICE NÉGATIVE
I. — La Justice nous enjoint également ce que nous devons faire et ne pas faire. Elle est positive et négative.
(1) Après la lecture du livre de Proudhon : De la Justice dans la Révolution et dans l'Eglise.
(2) Chesterton.
II. — Le précepte de la Justice négative est ainsi exprimé par l'Evangile : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que Von te fît à toi-même. »
Par ces paroles nous recevons un double commandement : le premier, qui est de ne pas prendre à autrui ce qui lui appartient, ses biens, sa vie, son honneur ; de ne le léser en aucune manière par fraude et par violence ; de ne pas endommager en lui les moyens qu'il a de poursuivre ses fins raisonnables.
Le second, qui est la conséquence du premier, est de réparer le dommage que nous avons causé, de rendre ce que nous avons pris, ou, s'il y a eu consentement, ce que nous avons reçu d'un autre et qui lui est dû (de habitum) : cette chose en nous qui est à lui.
III. — La Justice ainsi comprise, comme la notion de Dieu même à qui elle emprunte se force impérative et sa valeur rationnelle, est un principe de la religion naturelle indépendant de la Révélation. Mais nous allons voir qu'à elle seule, étant purement négative, elle est insufiisante à servir de base aux relations des hommes entre eux.
IV. — Celles-ci consistent en efiet essentiellement dans l'assistance qu'ils se prêtant, dans le bien positif qu'ils se font, et non dans le mal qu'ils ne se font pas.
Mais deux cas peuvent se présenter :
Ou le bien que nous avons reçu est le corrélatif d'un autre bien que nous nous engageons à procurer. Dans ce cas il y a contrat, et la Justice est consommée dans l'exécution de ce contrat, ou Loi, ou chirographe.
Ou le bien que nous avons reçu ou procuré a été fourni à titre purement gratuit, et sans aucune vue de récompense de la part du donateur.
Dans ce dernier cas, le bien qui nous a été fait n'est pas en considération de cet autre bien déterminé que nous pouvons procurer, mais de nousmêmes. Et cependant dans ce cas aussi il y a en nous quelque chose que nous devons à un autre, qui lui appartient avec ses fruits, qui lui est dû : il y a obligation, mais qui n'emporte pas avec elle la désignation de sa contre-partie.
V. — La Justice négative n'est pas un principe d'action, mais de conservation et d'équilibre. Aucun principe de justice naturelle ne nous oblige à accomplir à l'égard d'un étranger un acte de bienveillance gratuit. Aucune justice ne nous permet de répondre à un acte de bienveillance gratuit par un autre acte équivalent ; car ce n'est pas cet acte second qui a été la cause du premier ; ni d'éteindre notre obligation.
La Justice négative est donc limitée au seul domaine de l'abstention ou du contrat. D'une
part, il y a les bienfaits que nous avons reçus à titre purement gratuit et sans que nous puissions nous en passer^ de Dieu, de nos parents, de nos amis, et même de la Société ; et dont nous ne pouvons absolument pas rendre l'équivalent. D'autre part nul n'est si pauvre et si déshérité qu'il n'ait à chaque instant le moyen de faire du bien à une autre créature sans intérêt pour soimême, par un pur mouvement d'amitié.
Dieu n'ayant rien reçu de l'homme n'agit à son égard que par don ou grâce, et ne peut donc être injuste envers lui.
VI. — La consommation de la Justice négative consiste dans l'acquit donné par les co-contractants et non pas dans aucune équivalence objective des biens échangés, car ils ne sont jamais comparables. Il n'y a pas de comparaison de valeur entre le nécessaire et le superflu ; de ce bouquet de fleurs que je jette à peine respiré à la pièce d'argent qui fait vivre un jour toute une famille ; entre l'œuvre d'un grand artiste et le chèque du spéculateur qui l'achète ; entre le pain qui ne sert de rien au boulanger et la toile qui ne sert de rien au tisserand. Il y a toujours quelque chose qui est donné (f par dessus le marché », tout est conventionnel.
Ce ne sont pas des valeurs que l'on compare, ce sont des tentations que l'on confronte, des besoins que l'on apparie tant bien que mal. Par l'échange
les deux parties conviennent simplement de se libérer de toute obligation ultérieure. Bien loin de relier les hommes, la Justice ainsi comprise les sépare, et bien loin de créer des obligations, elle les éteint. L'idée populaire de la Justice est de « ne devoir rien à personne ». Suprême éloge : « C'est un homme qui ne doit rien à personne. »
VII. — Cette Justice à elle seule serait une justice de mort. Car pour être parfaite, elle devrait consister non pas dans l'échange de biens équivalents, mais dans le transfert d'un objet exactement semblable. Il faudrait que pour un pain je rendisse un pain, et non pas semblable, mais identique.
VIII. — La cause de tant de déclamations populaires est une confusion entre l'idée de Justice et l'idée de Justesse. Nous sortons ici du champ de la raison pour entrer dans celui du sentiment, les appréciations de la convenance étant toujours arbitraires. Mais nous sommes ainsi amenés à la seconde partie de nos Propositions.