II. DE LA JUSTICE POSITIVE
I. — Le précepte de la Justice positive nous est ainsi donné par l'Evangile :
a Tu aimeras le Seigneur ton Dieu par-dessus tout, et tu aimeras ton prochain comme toi-mêm.e. »
II. — La Justice positive consiste donc dans une appréciation raisonnable des fins de l'homme et dans une affectation de la volonté convenable aux objets qu'elle poursuit. La Justice n'est pas une chose en elle-même, une « substance », elle est un instrument, ime seconde nature, un « hahitus », une manière raisonnable de nous posséder nousmêmes et d'administrer nos biens, dont le plus précieux est notre âme intelligente et capable d'affection.
III. — Le motif d'aimer Dieu par-dessus tout nous est donné en ceci qu'il est le Seigneur, le plus ancien, qui nous a tout donné sans avoir à espérer de nous d'avantage équivalent. Comme il nous a tout donné, c'est à lui que tout est dû (de habitum) et que nous devons tout rendre.
IV. — Le motif de la Justice positive envers les autres hommes n'est plus seulement l'idée de la dette qui nous oblige à l'égard de certains d'entre eux, mais l'idée de la similitude qui nous oblige à l'égard de tous. Ou si l'on veut, c'est l'idée de ce qui est dû, dans le sens de ce qui manque. La dette est passive, le devoir est actif. Nous formons avec nos semblables un ensemble d'organes complémentaires, un corps, ime église. Je leur suis nécessaire à tous, comme tous me sont nécessaires ; je reçois d'eux sommation à ne pas manquer.
V. — La mesure de ma justice à l'égard des autres hommes ne sera donc pas celle de mon obligation, mais celle de mes forces. En eflfet, si Dieu est la fin unique, je ne puis m'aimer que par rapport à Lui ; aimer mon prochain comme moimême, c'est donc aussi l'aimer par rapport à Lui. J'ai ainsi un intérêt dans toutes les créatures raisonnables. Qu'il s'agisse de moi ou de mon prochain, le but est le même, mea res agitur : ici comme là, il s'agit de forces que j'ai à utiliser, d'une réponse dont je suis responsable, d'un concert que j'ai à déterminer en fournissant la note juste. Je ne suis pas complet sans la gamme de tous mes accords à qui je suis relié par une parenté innée et préétablie.
VI. — Remarquons le terme « prochain », en latin « proximus », le plus prochain. Il ne s'agit pas seulement d'aimer tous les hommes en général mais le plus prochain, ceux que les circonstances ou la nature ont mis le plus près de nous. Et quel est le plus prochain de tous ? C'est à cette question que répond l'Evangile du Bon Samaritain : c'est celui qui a le plus besoin de nous.
VII. — La Justice ainsi comprise n'est pas un priacipe négatif, un principe de mort, qui contraint de rendre à chacun ce que nous lui devons et à nous libérer ainsi de toute obligation envers lui. C'est
un principe de vie et d'action. Nous devons aider notre prochain dans la mesure de nos forces à remplir ce devoir qu'il a d'être notre frère en un Père unique. Nous devons coopérer à cette image de Dieu qu'il constitue. C'est pourquoi il est écrit : « Que votre Justice abonde plus que celle des Scribes et des Pharisiens ». C'est pourquoi le règne de la Bonne Volonté et de la Grâce a été substitué à celui de la Loi, « à ce chirographe qui a été fixé sur la croix avec le Christ » (Saint Paul).
« Que votre Justice abonde », et en efiet nous voyons dans la nature qu'un grain de blé ne produit jamais un seul grain de blé. Mais ou bien il meurt et pourrit à la place où on l'a mis, ou il produit les trente grains, les quarante et les cent grains de la Parabole.
VIII. — Tel est le sens de la Justice chrétienne qui est de répondre juste à ce que Dieu et le prochain attendent de nous. Et c'est pourquoi il est plus diflScile d'être un homme juste qu'un surhomme.
Prague 1910.