‹ Positivisme et catholicisme à propos de l'Action FrançaiseChapitre 100 sur 124 · LE FAIT ET L IDEAL · texte numérisé non relu

LE FAIT ET L IDEAL

Mais il est un malentendu qu'il faut prévenir et dont M. Descoqs s'est efforcé de profiter : c'est d'imaginer qu'en condamnant l'alliance de croyants et d'athées en vue de faire triompher l'Eglise dans la société, nous condamnons par le fait même tout rapport et toute collaboration des croyants avec les incroyants, comme si pour rester purement catholiques, il fallait s'exiler du monde et de la vie. C'est exactement l e contraire. Si les catholiques, en tant que tels, ne doivent s'engager dans aucune alliance d'intérêts, ce n'est pas afin de n'être avec personne, mais c'est afin de ne faire acception de personne et de ne pas aboutir à cequeje puisbien appeler, à mon tour, cette « monstruosité » qui consiste à baptiser » honnêtes », en bloc, les incroyants avec lesquels on s'allie, et « non honnêtes » par conséquent les autres avec lesquels on ne s'al-

lie pas, comme si encore c'était dès ce monde-ci qu'il y a des réprouvés et des élus.

Un tel départ n'est du ressort de qui que ce soit. C'est bien assez, hélas ! d'avoir à nous juger objectivement dans nos paroles et dans nos actes une fois posés. Laissons le reste à Dieu qui sonde les reins et les cœurs, et maintenons que chez les derniers d'entre nous, si sévères qu'extérieurement nous ayons à être envers eux, il peut y avoir ou il pourra y avoir des dispositions méritant notre approbation et notre sympathie. Dans ces conditions, ce qui appartient aux catholiques, il faut dire plus, ce qui est leur devoir, c'est, sinon de se mêler à tout, au moins de se mêler à tous, mais sans arrière-pensée d'un bénéfice quelconque, autre que le bénéfice de gagner les esprits et les cœurs à l'éternelle vérité de Jésus-Christ. Ce qui est leur devoir, c'est de porter à tous, non seulement la bonne parole, mais la bonne action, et de montrer à tous comment, à travers le chaos même des misères et des oppositions terrestres, on peut poursuivre une fin supérieure aux intérêts d'ici- bas et, par la poursuite même de cette fin, guérir déjà les maux de ce monde ou faire voir au moins où

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s'en trouve le remède. Mais assurément ce n'est pas à la façon révolutionnaire, en revendiquant des droits du matin jusqu'au soir, qu'ils aboutiront. Ce n'est rien d'avoir abandonné matériellement la tunique à qui a pris la manteau : le tout c'est de n'en point garder rancœur, et de se sentir plus libre, plus allègre, plus accueillant pour aller au monde. A quelque moment qu'on la prenne, la réalité sociale dans laquelle nous naissons et nous avons à vivre est constituée par du mal et par du bien, par de l'erreur et par de la vérité ou, si Ton veut même, surtout par du mal et^par de l'erreur, auxquels chacun de nous apporte sa part plus ou moins grande. Ce n'est pas là une hypothèse, comme on le dit en se leurrant, c'est là un fait^ le fait même du monde. Ce fait, nous n'avons certes pas à l'approuver. Mais, sous prétexte qu'il est un fait, nous avons encore moins à considérer qu'il ne peut etrejque ce qu'il est et à nous en accommoder en l'exploitant. Nous avons à le transformer. Toutefois c'est perdre notre temps que de nous arrêter à le maudire, si douloureuses que puissent être les injustices dont il nous accable. Que nous le voulions ou non, il est notre fait ;

nous en sommes partie intégrante. Il n'y a donc qu'à vouloir en être de bon gré et qu'à le prendre de bon cœur à sa charge. C'est la croix à porter. Mais à qui la porte comme elle doit être portée, elle est salutaire à la fois pour lui et pour les autres.

C'est que dans ce fait, qui est constitué, il ne faut pas l'oublier, par des âmes, par des consciences, pour qui, si éloignées qu'elles soient de ce qu'elles devraient être, la vérité n'est la vérité et ne joue son rôle libérateur que dans la mesure où elles l'acceptent et lui disent oui des profondeurs de leur être, il ne s'agit pas d'amener une thèse pour le façonner du dehors et par contrainte, comme avec un carcan on réduit des fauves ou des forcenés. Mais il s'agit, en utilisant les énergies qui s'y trouvent, en suscitant l'exercice même de la liberté spirituelle, de cette sainte liberté des enfants de Dieu à laquelle, par la grâce du Christ, tous sont appelés, et par laquelle tous doivent se détacher des réalités sensibles pour s'attacher aux réalités éternelles, il s'agit, dis-je, d'y introduire ïidéai vivant du Christ, avec sa justice et sa charité, comme le levain par lequel fermentera toute la masse. Et cela

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ne se fera et cela ne peut se faire, aujourd'hui comme autrefois, chez les Français de Voltaire comme chez les Romains de JNéron, que parles moyens employés par le Christ et ses disciples. Etre chrétien, ce n'est rien de plus, mais rien de moins que croire à ces moyens-là. Et de toutes les trahisons la pire, sans aucun doute, est celle qui ose mettre en question leur efficacité même, afin de se donner le droit d'y en adjoindre ou d'y en substituer d'autres qui en sont la contre-partie, puisqu'il y faut des martyrs qui tuent à la place des martyrs qui se font tuer et le recours au sabre, à la matraque ou au coup de poing, à la place de la joue gauche offerte à qui frappe la joue droite.

* * La raison de l'organisation des hommes en société, ce qui fait que cette organisation, de nécessité simplement subie qu'elle est d'abord pour chacun de nous^ devient une obligation, une exigence morale, à mesure que par la réflexion nous devenons responsables de nousmêmes, c'est que, par l'entente et par l'entr'aide qu'elle met en œuvre, elle est déjà pour les individus une libération de leurs égoïsmes réciproques et une étape vers leur transforma-

tien ^n personnes capables d'agir pour une fin voulue et librement choisie. L'idée de justice en est Tâme. Et c'est si vrai que, quels que soient les abus qui s'y introduisent, môme quand elle n'est pour ainsi dire qu'une exploitation des faibles par les forts ou des bons par les méchants, c'est toujours à la justice qu'elle en appelle ; elle s'en donne le nom et, autant -qu'elle peut, les apparences ; elle ne subsiste même qu'à cette condition. Or avec l'idée de justice, c'est l'idée de valeur sacrée attachée aux personnes humaines qui entre en ligne de compte ; c'est déjà, qu'on se l'avoue explicitement ou qu'on le méconnaisse, l'idée d'un ordre à faire régner supérieur à tous les ordres établis. Mais, comme c'est à l'encontre même des égoïsmes et en les refoulant pour les empêcher de tomber dans le chaos de la lutte animale, que l'organisation sociale s'élabore, l'Etat en qui elle s'incarne ne saurait éviter d'employer la contrainte.

Et, à vrai dire, il n'existe en un sens que pour cela ou du moins au premier abord il apparaît sous cet aspect : il est la garantie que les membres d'une société se donnent les uns contre les autres, de telle sorte que ses lois se pré-

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