‹ Positivisme et catholicisme à propos de l'Action FrançaiseChapitre 104 sur 124 · Cité par M. Descoqs, p. 90, note. Ceci du reste est · texte numérisé non relu

Cité par M. Descoqs, p. 90, note. Ceci du reste est

l'Empire romain devait être pris pour règle par toute société bien organisée !

Ceux qui les « tiennent » ? Mais c^est ensuite vous-même et par tous les bouts à la fois, quand vous ne craignez pas d'écrire : « Serait-ce une chimère que de revendiquer pour l'Eglise le droit exclusif d'être religion d'Etat, d'être seule reconnue par lui, défendue par lui, fût-ce par la force, et de recevoir de lui, dans la sphère de ses intérêts propres, aide et protection * ?» Et c'est vous encore, quand vous me poursuivez de l'accusation de libéralisme et d'indifférentismeetquevous me reprochez d'admettre que l'erreur a les mêmes droits que la vérité, parce que précisément j'ai dit, et n'ai rien dit de plus, qu'elle ne s'extirpe pas comme une verrue. C'est vous enfin quand, pour justifier votre alliance avecdesathées,vous avezjustement recours à la comparaison que j'ai employée, en imaginant que la conservation de l'Eglise peut s'obtenir comme la conservation d'un édifice en pierres et en bois -. Et c'est vous toujours qui,

aussi faux que possible historiquement, l'Empire romain n'ayant jamais exclu que la forme chrétienne.

LE ROLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 289

après avoir demandé quels sont ceux qui '( tiennent » ces sottises, comme si elles étaient loin devotrepenséeet quelà-dessus vousfussiezd'accord avec moi, vous vous empressez d'ajouter : « Parce que les circonstances ne permettent pas actuellement de revendiquer pour FEglise une situation privilégiée dans l'Etat... la thèse ne subsiste-t-elle pas que, là où la société fonctionne normalement, l'intervention du bras séculier dans les causes d'hérésies et de doctrine n'a, elle aussi, rien que de très normal * ? » Et que fera donc alors le bras séculier et qu'attendrez-vous de lui, si ce n'est d extirper Terreur comme une verrue et d'établir ou de maintenir l'union morale comme on bâtit ou comme on répare une maison, en taillant les individus comme on taille des pierres ?

Sentant que c'est tout de même un peu gros à soutenir, vous dites en même temps, et je l'entends bien, que la contrainte extérieure n'ayant pas « d'efficacité immédiatesurlesconsciences. . . se meut dans des limites très étroites » — on

ne s'en serait pas douté tout à l'heure — , et vous ajoutez qu'il s'agit d'une contrainte « sagement appliquée ' )).MaisqueUes sontces limites ? quelles règles suivrez-vous pour les déterminer? Et puis en quoi consiste cette sagesse dans l'application ? Une pieuse sobriété dans l'emploi des châtiments? Mais comme vous parlez ici de ce quec lescirconstances permettent», je ne suis pas plus rassuré parla que je ne l'ai été précédemment par « les distinctions délicates » grâce auxquelles vous accordez (ju'on peut acheter « les femmes » et « les consciences » qui sont « à vendre ». Si ce sont les circonstances qui doivent vous régler, c'est que vous en prendrez dans toute la mesure oiî il vous semblera que vous avez « chance de réussir )),dans toute la mesure 011 vous ne risquerez pas qu'une force plus forte que la vôtre se retourne contre vous. Et cet opportunisme de l'habileté est plus inquiétant dans sa modération que la brutalité même, et en tout cas plus laid.

Dites après cela, avec d'autres, si vous le voulez, que vous ne vous contenterez pas de contraindre, que vous travaillerez en outre à persuader et que même, pour y réussir, vous

pratiquerez des condescendances, que vous n'userez pas toujours de vos droits ni de tous vos droits. Vous ne ferez ainsi que vous attribuer un pouvoir discrétionnaire. Et de quel droit d'abord en prenez-vous de la sorte à votre aise avec vos principes? S'ils sont absolus pour les autres, pourquoi ne seraient ils pas absolus pour vous? Et, en escomptant qu'on vous sera reconnaissant d'en retenir les effets, comment ne voyez-vous pas que vous supposez que , pour exercer quelque bonté, il faut s'inspirer d'autre chose que de votre vérité?Singulière vérité q ue celle-là ! Mais de plus, est-ce que pour être soumise à des caprices dans son application, la thèse n'en sera pas moins toujours là avec sa menace? Et ce qui en résultera, parce que rien autre chose n'en peut résulter, c'est un régime tvrc, avec tout ce qu'il comporte et que je n'ai pas besoin de décrire. Vous obtiendrez peut-être qu'on récite ainsi des credo sans hésitation ni inquiétude d'esprit; mais c'est qu'on ne pensera plus à rien, c'est qu'on sera maté jusqu'au fond. C'est que les credo, vidés totalement de leur contenu spirituel^ ne seront plus que des credo sans foi. Ils pourront bien exprimer la soumission ou plutôt la sujétion à l'ordre de

292 DEUX GO>CEPriONS UU CATHOLICISME

choses terrestrement établi; ils n'exprimeront plus l'adhésion libre et libératrice des âmes aux réalités éternelles. Ce sont des credo de ce genre qu'on récitait au xv* siècle. Que TEglise ait besoin d'une discipline pour soutenir les faibles et les aider à devenir forts, c'est ce que nous dirons plus loin. Mais ce n'est pas ainsi que, pour être efficace de vie spirituelle, cette discipline doit sexercer.

Si en m'entendant vous protestez et vous criez encore à la caricature, je dis volontiers : tant mieux ! car je souhaite ardemment que ce ne soit en effet qu'une caricature ou qu^in fantôme sans consistance. Et si vous ne voulez pas vous voir tel que je vous vois à travers ce que vous dites et du dehors, c'est la preuve sans doute qu'en dedans vous voulez être, malgré tout, autre chose. Je ne puis que m'en réjouir. Mais silaMè^e, à la manière dont vous l'exposez, avec l'alliance qu'en son nom et pour la faire triompher vous préconisez, n'implique pas ce que je viens de signaler, et ce que je viens de signaler en me servant de vos paroles mêmes et de vos réticences mêmes plus significatives encore que vos paroles, faites-nous-la voir enfin sous un autre aspect ; faites- noub-hi

LE RÔLE DE l'^TAT ET DE l'ÉGLISE 203

voir diffusant de la lumière et de la bonté dans les âmes. Montrez-nous que, quand vous êtes condescendant et miséricordieux à ceux qui se trompent, quand vous consentez à être violenté plutôt que de violenter, quand vous travaillez apostoliquement à vaincre Terreur par la vérité au lieu de chercher à la faire châtier, montrez-nous que ce n'est pas en trahissant les droits mêmes de la thèse, en faisant taire ses exigences, mais au contraire en obéissant à des exigences qui viennent d'elle. Et alors je reconnaîtrai qu'étant la théorie même de notre action chrétienne, elle est chrétienne ellemême. Seulement je crois qu'auparavant vous vous apercevrez que ce sera une autre thèse que vou-^ aurez mise à la place, en changeant totalement de point de vue.

Parlant d'une brochure du P. Lépicier sur la question \ M. Le Bachelet nous fait remarquer d'abord que celui-ci reconnaît que la doctrine selon laquelle c l'Eglise a le droit de

1. «Bau^KTTr, MsTaaojo^wa-tç : explication et justification du livre • De stabilitatr et proqres^u dogmalis, par le même auteur.

réprimer par la force les hérétiques obstinés ne s'impose pas, tant que l'Eglise ne l'aura pas définie * )),et que de plus, tout en voyant « dans le pouvoir coercitif de TEglise un corollaire manifeste du caractère de société parfaite qui lui convient », il « va jusqu'à manifester ses préférences personnelles pour les voies de douceur » '. Ceci permet à M. Le Bachelet d'ajouter qu' « ainsi expliquée et mitigée, raffirmatioii du pouvoir coercitif de l'Eglise devient, à notre époque, un thème d'ordre purement spéculatif » ^ C'est comme si l'on disait que l'on ima-

1. Eivdes, 20 janvier 19M, p. 'J69. Voilà du moins qui est à retenir. Mais M. Descoqs jugera sans doufe que le P. Lépicier lui-même se rend ici coupable de libéralisme.

2. Ainsi se trouve nettement introduite l'idée d'une pratique indépendante de la doctrine et qui consiste à se diriger d'après « ses préférences personnelles >», en. opposition même avec la doctrine. Et en effet celle-ci n'implique-t-elle pas que l'hérésie doit être réprimée par la force, comme étant la violation d'un droit? Mais néanmoins on choisit « les voies de douceur » en tolérant Ihe'résie. Kt d'après quoi alors se règlent « les préférences personnelles » ? Evidemment ce n'est plus qu'affaire de bon plaisir. — Ne set»lira-t-on pas enfin le besoin de sortir de cette impasse ?

3. Il dit en même temps que « c'est d'ailleurs une question délicate qui n'est pas à lancer dans le gran<l

LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE L ÉGLISE 2^0

gine la thèse du pouvoir coercitif, uniquement pour Tamour de l'art, à peu près de la même façon qu'on imagine une république de Salente ^ Solution élégante saiis doute et commode. Mais j'aurais de la peine d'abord à ne pas demander grâce pour Tart lui-même : car je ne vois vraipublic ni même a traiter en langue vulgaire ». Et voilà assurément qui est fait pour nous surprendre. Car s'il est une question déjà lancée dans le grand public depuis des siècles, c'est bien celle-là. Et Dieu sait les ravages qu'elle y fait. Il n'ea est pas une sur laquelle il soit plus urgent d'apporter la lumière. Allons-nous laisser croire que l'Eglise a quf^lque chose à cacher ? ou bien allons-nous rétablir un ésotérisme et un exotérisme ?

1. Il est tout de même curieux de constater à quels expédients de toute sorte on a recours pour faire passer cette pauvre ilièse. L'un dit : elle exprime absolument ce qui doit être et ce qui doit se faire ; mais rassurez-vous, SI je la maintiens, mes préférences personnelles m'empêcheront de l'appliquer. L'autre dit : c'est une théorie, un poème dont on s'enchante et par conséquent il faut être malveillant pour s'en inquiéter. Mais en attendant on ne manque jamais d'accabler ceux-ci ou ceux-là, sous prétexte que, par ce qu'ils font ou ce qu'ils disent, ils nient la thèse. D'une part on la fait donc toute petite, pour la loger, comme les dieux d'Epicure, dans les intermondes et la soustraire ainsi aux critiques. Puis d'autre parton la ramène triomphante et fulgurante, comme le Jupiter d'Homère qui fait trembler la terre et le ciel.

396 DEUX COXCEPTJOS DU CA.THOLICISME

ment pas comment on peut trouver beau le rêve d'une humanité mise au carcan et demeurant dans l'ordre par menace et par contrainte. Ce qui est beau c'est la Jérusalem céleste, construite de pierres vivantes et aimantes, c'està-dire d'àmes illuminées et harmonisées dans la charité du Christ. Mais la Jérusalem céleste est aux antipodes mêmes de cette cité de ténèbres, de peur et de mort dont il semble ici qu'on se plaît à contempler au moins l'image. Et les moyens qui président à l'établissement de l'une sont radicalement opposés aux moyens qui président à l'établissement de l'autre. C'est ce que le Christ a signifié clairement quand il a dit : « Vous savez que ceux qui régnent parm i les nations les dominent et que les chefs de cellesci les tiennent en leur pouvoir ; il 71 en sera plus ainsi parmi vous » ; et le reste, que l'on connaît, marquant les conditions de l'apostolat et notifiant que, s'il faudra se faire tuer, il n'y aura jamais lieu de tuer ou de faire tuer en son nom.

Du reste, quoi qu'il faille penser de ce que disent à cet égard et pour leur compte M. Le Bachelet ou le P. Lépicier, la thèse de la répression de l'hérésie par la force n'est pas du

LE RÔLi' DE l'État et de l'église 297

tout pour M. Descoqs « un thème d'ordre pure- {^lent spéculatif ». Ce n'est pas dans l'abstrait qu'il conçoit cette répression, ni comme un rêve dont il s'enchanterait. 11 n'a même pas songé à prendre la précaution de nous dire que « ses préférences personnelles » sont « pour les voies de douceur ». Et c'est qu'en effet il lui suftirait de parler ainsi pour n'être plus en état de contracter alliance avec M. Maurras et les autres : car ces « métaphysiciens du sensible )^ n'entendent pas se contenter d'un rêve, si conforme à leur goût qu'il puisse être. Et les voies de douceur ne sont pas leurs voies. Les circonstances, hélas ! ne permettent pas actuellement de pratiquer la répression. II faut bien le reconnaître. Mais, comme c'est profondément regrettable, il s'agit justementde produire au plus tôt des circonstances qui le permettront. Et tel est le service, un service qui n'est pas en l'air, que M. Descoqs attend de V Action française et pour lequel il juge légitime de l'aider dans son entreprise, en s'accommodant du mieux qu'il peut de ses « moyens ».

Or remarquons bien que c'est uniquement

en se plaçant au point de vue de la thèse, prise comme exprimant un droit absolu à faire valoir, c'est-à-dire un droit qui n'est considéré en corrélation avec aucun devoir, aucune mission, aucune fin à atteindre qui serait intérieurement la (in des âmes, que M. Descoqs a pu justifier à ses propres yeux une alliance des catholiques avec des athées. Et quelle que soit en effet, à un autre point de vue, l'énormitédu paradoxe qui amène ainsi des croyants à compter sur la brulalité de l'athéisme pour aboutir à réprimer l'hérésie, du moment qu'il s'agit de faire régner extérieurement et légalement dans la société ce que M. Descoqs a consenti à appeler « une orthodoxie sans foi », il est évident que rien n'est plus logique qu'une telle entente. Du moment en effet qu'il s'agit de faire triompher la thèse dans la Société et de l'y établir comme un droit qui se prolonge naturellement en contrainte, en vue d'obtenir de la sorle un ordre extérieur et légal, des athées peuvent y travailler aussi bien que des croyants, et même sans doute beaucoup mieux, n'étant nullement gênés par le souci et le « respect de la nature humaine». Mais n'est-ce pas la preuve très nette que la thèse ainsi entendue, admise pour elle-

LE RÔLE DE l'kTA T ET DE l'eGLISE 2^[)

même et, comme je le disais tout à l'heure, abstraction faite de tout devoir corrélatif, de toute mission, de toute fin qui d'autre part serait la lin des âmes qui ont à vivre, n'a plus rien, absolument rien de commun avec la vérité chrétienne qui doit nourrir et sauver les âmes ?

En tout cas c'est parce qu'ils n'y voient plus rien de chrétien, et parce qu'ils entendent, eu l'appliquant coercitivement, ne pas avoir à pratiquer l'Evangile, que les positivistes de VAction française s'en font les défenseurs. Et la rencontre sur ce point, pour une action commune, d'athées proclamant très haut qu'ils ne veulent être qu'athées, et de croyants proclamant non moins haut qu'ils ne veulent être qu'orthodoxes, devient révélatrice au suprême degré. S'ils se rejoignent avec tant d'aisance, ce n'est point qu'ils se fassent réciproquement des concessions ni qu'ils abdiquent leur intransigeance ; non, c'est qu'en définitive, et si inconsciemment que cela se produise, ils en arrivent à communier dans la même méconnaissance, dans la même négation de l'esprit chrétien. Voilà ce qui se cache sous la thèse et sous le bel étalage qu'avec elle on t'ait des droits de

OOO DEUX CONCEPTIONS Di: CATHOLICISME

Dieu et des droits de l'Eglise*. Car ce qu'on appelle la thèse, remarquons-le bien, ce n'est pas la doctrine traditionnelle et vivante que l'Eglise est chargée de répandre apostoliquenient dans les âmes pour les faire vivre. Mais c'est une abslraction érigée en absolu qu'on imagine s'im posant comme telle, avec la riiAueur d'une formule logique, sèche et dure, et qui recourrait, selon le vœu de M. Maurras, à la sanction du fouet autant qu'elle en aurait le pouvoir.

1. Néanmoins, il importe de signaler, et je le faisan attirant particulièrement là-dessus Taltention du lecteur, que par dessous, le plus ordinairement peut-être, >e cache encore autre chose ou plutôt qu'autre chose intervient à côté. Dieu me garde de penser et de dire que tous ceu.x qui soutiennent la tfiè?e méconnaissent et nient purement et simplement l'esprit chrétien. lï t'st très vrai que la logique les y entraîne. Mais ce n'est f)as la logique qui mène la vie. Il faut rappeler ici le^ observations de tout à l'heure par lesquelles j'ai fait remarquer comment, en soutenant la thèse, on ne s'y tenait pas, comment, en la reléguant dans Tordre spéculatif, on s'y dérobait en fait pour agir libéralement et en suivant des >. voies de douceur > .

Je sais que cela peut être de l'opportunisme, et que, L'tàce à ["hypothèse^ cela se présente en effet comme de l'opportunisme. Ainsi en est-il sous la plume de M. Descoqs disant: « Parce que les circonstances ne permettent

Cela se laisse voir ici Crûment, puisque, au iioni des droits de Dieu et des droits de l'Eglise, on se met dans le rang avec des athées pour faire œuvre d'athée. Et c'est qu'en effet entre « l'orthodoxie sans foi », comme celle à laquelle prétend M. Maurras, et l'orthodoxie qui fait abstraction de la foi, comme celle des partisans

pas actuellement » de faire plus (p. 406). Mais il n'en est pas moins visible que, chez ceux-ci ou chez ceux-là et même chez la plupart, des considérations et des sentiments d'un autre ordre entrent en jeu. Ils ont recours aux « voies de douceur », aux moyens apostoliques, non comme à des moyens provisoires, mais comme à des moyens qui valent absolument et qui sont la mise en pratique directe de l'esprit chrétien lui-même. Ils ne conservent la thèse, pourrions-nous dire, qu'à la condition de pouvoir pratiquement la trahir et de s'en cacher la laideur par la contradiction même quils lui infligent. Et nous ne trouverions personne sans doute, pas même M. Descoqs, qui oserait, en se donnant toutes les circonstances favorables, en dérouler jusqu'au bout les conséquences.

Mais, et c'est bien le cas d'employer ce mot, elle n'eu est pas moins un « venin » qui plus ou moins corrompt ou tend à corrompre ou même parfois corrompt tout à failles pensées et les attitudes. Il ne m'appartient nullement de juger dans quelle mesure et de quelle manière elle atteint ceux-ci ou ceux-là. Je ne la considère qu'en elle-même, telle qu'il lui arrive, comme ici, des'exprimer et de se faire valoir pour tâcher de se re'aiiser.

de la thèse, il n'y a pas seulement ressemblance, il y a identité : car elles exigent l'une et l'autre qu'on soit orthodoxe pour des raisons et par des raisons extérieures à la vérité même qui constitue l'orthodoxie. Et, s'il est étrange jusqu'au ridicule ou jusqu'à l'odieux que des croyants s'unissent ou rêvent de s'unir avec des athées, pour forcer les autres à croire ou pour les maintenir par la force, comme on dit, dans la pureté de la doctrine, c'est encore plus instructif qu'étrange. Et peut-être devons-nous savoir gré à M. Descoqs d'avoir sorti si candidement au plein jour cette énormilé et de permettre à chacun de la voir pour réfléchir.

Mais la pratique de Talliance, tout autant que la théorie, suppose tellement bien, de la part des croyants, une orthodoxie conçue indépendamment de la foi et attribuant pour fin à l'Eglise de faire triompher légalement une thèse ou un droit absolu en vue d'un ordre exlérieur et terrestre à instituer, qu'il suffit de considérer que la fin de l'Eglise est au contraire de faire triompher les âmes intérieurement et r^pirituellement, en les faisant se sauver d'elles-

LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 3o3

mêmes et de leurs misères par la foi vivaute et surnaturalisante, pour que l'alliance apparaisse immédiatement inconcevable et impossible comme une absurdité. Et l'idée assurément ne viendra à personne voulant travailler au salut des âmes, j'entends au salut éternel tel que nous le propose l'Evangile, d'accepter le concours des athées proposant leurs moyens d'athées. •

Et si M. Descoqs, bien qu'il prétende ne pas repousser cette fin, n'en avait pas fait abstraction, et abstraction de telle sorte qu'elle est pratiquement éliminée ou qu'elle devient le surcroit qui se produit comme il peut, jamais, par exemple, en face des « moyens » de M. Maurras, il ne se serait arrêté à imaginer des circonstances où la coopération au mal, étant indirecte, peut devenir légitime.Jamaisiln'auraitaccordé qu'on peut (( acheter ce qui esta vendre» quand ce qui est à vendre ce sont des « femmes » et des '( consciences » ; il se serait demandé au contraire avec pitié, avec douleur, avec angoisse, comment il faut s'y prendre pour que « les femmes » et pour que <r les consciences » qui sont à vendre cessent d'être à vendre. Mais le souci du salut des âmes est tellement bien éliminé.

3o4 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME

par son projet d'alliance que c'est leur perdition même qui est escomptée et exploitée. Et cette abomination ne lui ouvre pas les yeux !

Jamais non plus M. Descoqs ne m'aurait dit que je ne puis « condamner sans distinction tout esclavage, ni au nom de la philosophie ni au nom du dogme ». Et en face du mal résultant de ce que dans la réalité il existe des âmes serviles et des âmes dominatrices, — qui du reste se ressemblentsingulièrement — , il aurait senti au contraire que son devoir de chrétien ^3tait de travailler à ce que les uns se dépouillent de leur servilité et à ce que les autres étouffent leur appétit de domination. Et s'il est vrai qu'il y a des faibles à côté des forts, il aurait senti également que le rôle de ceux-ci, au lieu de maintenir ceux-là dans leur faiblesse, «est au contraire de se dévouer, de se sacrifier à eux pour les en faire sortir, parce que du point de vue chrétien, s'il y a des fonctions diverses et subordonnées,il n'y a pas de servitude, et que le dernier des misérablesqui végèteaux bas-fonds, envisagé dans son àme et devant Dieu, vaut autant que celui qui trône au sommet. Et le scandale qu'en éprouve M. Maurras n'y changera rien.

LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE 3o5

Jamais enfin, M. Descoqs n'aurait songé, pour maintenir son ortîiodoxie, à faire appel à la contrainte que l'Etat peut exercer par la force dont il dispose. Et ceci pour deux raisons : d'abord parce qu'il aurait compris que l'orthodoxie qui se maintient de la sorte ne peut que se tourner finalement en orthodoxie pharisaïqueetque, n'étant pas nourrie par la sève intérieure qu'élaborent les dévouements, les sacrifices, les efforts vers la vérité, au lieu d'être le principe de la renaissance et du salut éternel pour les âme s, elle n'est capable que de les attacher à la terre. Et parce qu'il aurait compris ensuite que, la contrainte étant une nécessité que subit l'Etat , le rôle de ceux qui ont pour mission de faire triompher les âmes en les faisant monter vers l'idéal évangélique,est précisémentdetravaille r à rendre la contrainte inutile et non pas de s'en servir. La contrainte n'est qu'un palliatif, elle n'est pas un remède. Si, employée par l'Etat et dans sa sphère pour faire respecter le pacte social, elle est néanmoins utile à ce point qu'on ne peut s'en passer, c'est à la condition que ceux qui remploient en reconnaissent la radicale insuffisance et ne la chargent d'aucune prétention vengeresse pas plus que d'aucune prétention à

3o6 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME

vaincre par elle le mal et l'erreur ; car le mal n'est vaincu que par le bien et Terreur que par la vérité. Et du moment qu'ils chargent la contrainte de prétentions decegenre,ellen'estplu> qu'un mal qui s'ajoute à un autre mal, une erre ur qui s'ajoute à d'autres erreurs ou même les provoque et les entretient.

Et c'est alors que l'Etat est réduit au rôle « de chien de garde », chargé de défendre un ordre établi et fixe, sans idéal qui le travailh^ intérieurement et qui lui fasse sentir sa foncière imperfection et sa caducité. Et c'est alors aussi que TEglise elle-même ne serait plus qu'un u chien de garde » à son tour, si en effet son rôle était d'entrer dans un tel système et do s'en emparer et de le faire fonetionner,sous prétexte d'accomplir par lui sa mission : car elle n'aboutirait ainsi qu'à le consacrer dans l'imperfection et la caducité même que j'indiquais tout à l'heure. Elle s'y enliserait. Et il en résulterait ceci : ou bien qu'elle en deviendrait la simple servante, comme le rêve tout haut M. Maurras, en laissant mettre, par « les arrangements d'une sage politique », son idée de Dieu au service du positivisme athée ; ou bien qu'elle s'y substituerait, qu'elle l'absorberait en entre-

prenant pour son compte et à son profit, soit d'en remplir la fonction, soit — ce qui revient au même — de la faire remplir par des instruments qui n'auraient droit à aucune initiative. Dans un cas comme dans l'autre, il est vrai, la fâcheuse « scission >> survenue à l'ère chrétienne et que déplore tant M. Maurras serait réparée. Mais de TEglise proprement dite, de l'Eglise née au Calvaire et organe de la grâce et de la vérité de Jésus Christ pour le salut du monde, il ne resterait plus rien. Dans le premier cas, l'Etat deviendrait une parodie d'Eglise, comme dans la cité antique ou la cité turque ; dans le second cas, l'Eglise deviendrait une parodie dEtat, comme dans la cité de Calvin. Et l'histoire est là pour nous dire ce qu'il faut attendre de ces mixtures pervertissantes.

Sous prétexte de réparer la lâcheuse « scission )) on ruine donc de fond en comble l'ordre du dyncjmi>me chrétien; on tourne le dos au terme mome que l'Evangile propose à notre activité morale et religieuse. Au lieu de partir du fait/]e veux dire ici du chaos dans lequel se débattent en ce monde les égoïsmes juxtaposés.

i\o8 DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME

afin de surmonter ce chaos en travaillant à faire que leségoïsmes se délivrent les uns des autres et se délivrentd'eux-mêmes pourréaliser Vidéal par une transformation du réel lui même, on se sert de l'Etat et on se sert de l'Eglise, les uns en tournant la contrainte en superstition et les autres la superstition en contrainte, pour tirer parti de ces égoïsmes mêmes, pour les gouverner en exploitant leur corruption et par conséquent en les entretenant comme si, à la manière des corps bruts, ils ne pouvaient devenir autre chose que ce qu'ils sont. C'est ainsi qu'on demande que soit maintenu le principe de Tesclavage et ainsi qu'on réclame, pour produire Tordre social, des individus « dépourvus de conscience et de responsabilité ».

M. Descoqs a traité ce système de « barbare » (11 prétendant ^que c'est moi qui l'invente. Il est barbare en effet ; mais je n'ai pas eu à l'inventer. Et tout barbare qu'il soit, c'est par sa barbarie même qu'il agrée à M. Descoqs luimême. Nous avons déjà constaté que le danger à éviter, selon lui, est tout entier du côté de ce qu'il appelle le /zôéra/z-ym^ et nullement du côté du brutalisme. Jl semble, à l'entendre, qu'il n'y a point d exagération possible quand

LE RÔLE DE l'ÉTAT ET DE l'ÉGLISE SoQ

il s'agit de refouler et d'écraser rindividu, comme s'il n'y avait aucunement à considérer que l'individu, quel qu'il soit, est toujours néanmoins une personne. Et il semble au contraire qu'il ne peut y avoir qu'excès à parler de conscience, d'initiative, de consentement intérieur à obtenir, de sentiment d'obligation à faire naître, comme si ce n'était toujours là inévitablement qu'appel u au sens propre ^) * . Et c'est pourquoi, aux yeux de M. Descoqs comme aux yeux de M. Fontaine, M. Lorin et ses amis des Semaines sociales ^mail^ré leur antiindividualisme si nettement formulé et si fortement motivé, ne sont que desdémagogues et des anarchistes, parce que, pour eux, tout homme est pour un autre homme un frère sous la paternité de Dieu et qu'ils tendent à rendre effec-

1. M. Descoqs nous accuse en etîet (p. 396) de faire des < appels incessants au sens propre >. Je voudrais bien qu'il signalât les passages où il les a trouvés. Ce qu'il traduit ainsi, ce sont donc les appels à la conscience, au sentiment de l'obligation, à la libération intérieure. Et celte traduction n'est-elle pas éminemment significative qui montre que pour lui tout cela est simplement synonyme de « sens propre » ? Encore une fois ce qu'il réclame ce sont donc bien des individus «dépourvus de conscience et de responsabilité ».

3lO DEUX CONCEPTIONS DU CATHOLICISME

tivo cette fraternité dans l'organisation sociale eHe-môQie. Evidemment c'est donner de l'orgueil k la foule que de lui rappeler une si noble origine.Et comment après cela la foule s'accommoderait-ellede l'ordre positiviste ? Gequ'il lui faut, pour la sauver de » l'hypocrisie théistique », c'est a le bienfait du carcan ». Voilà ce qui ne fait pas peur à M. Descoqs. Il n'y a pas de danger pour lui de ce côté-là. Et il en a si peu peur et, sans avoir l'air de s'en douter, du principe de l'esclavage il est si près de passer à Tapplication, qu'il ose écrire cette phrase abominable : « Prôner l'efficace d'une doctrine pour mater et discipliner les âmes, pour assurer au corps social le jeu facile de ses divers organes, c'est bien » \ Et s'il voit là un danger,

i. P. 96. — < Mater les âmes., c'est bien. ». Or que sigoilie mater? Je consulte Littré. A côté du sens pro. pre qui est réservé au jeu d'échecs, je trouve deux sens figurés: i" ôter force et ressort; 2» humilier, abattre. ^u premier sens on raate sou corps, sa chair ; au second sens ou mate son orgueil. — Mater les âmes c'est une monstruosité. Et la double étymologie qu'indique Littré le prouve en effet : car à côté du mater emprunté uux échecs, a il y avait un autre mater signifiant tuer, parallèle à l'espagnol matar et venant du latin maclare », lîriser ou tuer les âmes, est-ce donc là ce qu'on veut nous faire trouver bien ?

c'est que M. Maurras paraît vouloir réduire l'Eglise u au vasselage » et eu faire un instrument pour obtenir ce joli résultat, laissant ainsi entendre que si l'Eglise était réservée ou plutôt que si elle avait la haute main, tout serait pour le mieux et le résultat excellent. Mais que les âmes soient matées par l'Eglise se servant de M. Maurras, ou par M. Maurras se servant de l'Eglise, cela revient au même et les âmes n'en seraient pas moins matées. Et puisque telle est la fonction qu'on attribue au catholicisme, c'est qu'en vérité, tel qu'on le conçoit, il n'est plus qu'un positivisme qui Terme l'horizon, qui brise tout élan et qui, au lieu de soulever lésâmes vers le ciel et l'infini, les enchaîne à la terre pour un ordre terrestre. Oui, c'est vraiment un '^ système barbare ».

Page 1