‹ Positivisme et catholicisme à propos de l'Action FrançaiseChapitre 111 sur 124 · LES DEUX LIBÉRALISME · texte numérisé non relu

LES DEUX LIBÉRALISME

sation ; ce n'est pas non plus le pouvoir spirituellement coercitif de l'Eglise, même avec cette perspective que les peines que l'Eglise inflige ont inévitablement: des conséquences physiques, comme des pertes ou des ruines matérielles ou des chagrins pouvant porter atteinte à la santé et même à la vie, bien qu'il soit incontestablement conforme aux exigences de l'esprit chrétien de prendre occasion de ces conséquences mêmes pour exercer sa bonté. Mais ce que je critique et ce que je repousse c'est, d'une part, la thèse d'après laquelle, sous prétexte que l'Eglise est une u société parfaite », on conclut qu'il lui appartient de se comporter comme lEtat le fait dans son domaine propre et d'user directement, pour faire respecter ses dogmes, d'une contrainte semblable à celle dont use l'Etat pour imposer physiquement le respect de ses lois positives.

Et puisque sous celte forme il n'est à peu près personne qui ose attribuer un tel caractère et un tel rôle à l'Eglise, ce que je critique et ce que je repousse surtout, c'est la thèse d'après laquelle, lEtat mis au service de l'Eglise, se ferait l'exécuteur violent, en un domaine qui n'est pas le sien, dune discipline dont Tàme

lui reste étrangère et se donnerait pour mission, fût-il positiviste et athée, d'obtenir coûte que coûte un conformisme dogmatique à une doctrine abstraite qui lui serait dictée du dehors et dont il se servirait, comme d'un moyen, pour mater les esprits et maintenir extérieurement un ordre établi. Et de même que je prétends ne tomber par là, en aucune manière ni à aucun degré, dans le libéralisme verbal dont autour de nous, à droite tout autant qu'à gauche, on se réclame si bruyamment et si inconsidérément, de même je prétends éviter le doctrinarisme effectif qu'en réalité, sous une phraséologie illusoire, on tend à pratiquera gauche encore plus peut-être qu'à droite.

Rien de plus vrai qu'il s'est formulé et qu'il î*e formule tous les jours ce qu'on appelle un libéralisme de neutralité. Mais, pour désigner ce dont il s'agit ici, ces deux mots, j'ose dire, sont aussi menteurs l'un que l'autre. — Neutre, personne d'abord ne saurait l'être : car vivre c'est prendre parti. Quiconque n'a pas le culte de la vérité a le culte de ses intérêts égoïstes ;

LES DEUX LIBÉRALISMES 869

quiconque ne sert pas Dieu et ne sert pas les autres en Dieu et pour l'éternité, se sert de Dieu et des autres à son profit et pour le temps. H n'y a pas de milieu, il n'y a pas de neutralité dogmatique pas plus que de neictralité pratique. Se dire indifférent à la vérité, c'est vouloir positivement ne se soucier que de soi. Et libéral signifiant qui donne ce qu'il est et ce qu'il a, par générosité et par amour de quelque chose de meilleur que soi, cette prétendue indifférence est tout le contraire du libéralisme, puisque par elle on prend ou qn'au moins on tache de prendre au lieu de donner. Mais peu importent les mots. Et si l'on veut appeler cela quand même du libéralisme, ce qui importe c'est de comprendre que ce libéralisme-là consiste à sacrifier la vérité, à transiger indéfiniment sur elle, afin de ne pas avoir à transiger sur les intérêts terrestres. Et c'est pourquoi, de quelque nom qu'il se nomme, il aboutit toujours à l'emploi de la force, des menaces ou des faveurs : car les intérêts ne peuvent se défendre autrement. La profession de neutralité n'a jamais servi et ne pourra jamais servir qu'à couvrir les menées de l'intolérance égoïste. iNous n'avons pas pour le moment à nous

arrêter aux mille manières dont on y procède. Mais il en est une singulière qui est delà déclarer condamnable et condamnée, en l'imputant à ceux-mêmes qui la repoussent le plus énergiquemenl, et en même lempsdes'en faire soi-même le fauteur. Et si M. Descoqs consentait à y réfléchir, il s'apercevrait sans peine que c'est son cas. Sans doute il a désapprouvé les doctrines athées de M. Maurras et des siens. Mais c'est seulement clans l'abstrait qu'il a formulé sa désapprobation. Et, dans le concret, grâce à sa casuistique ingénieusement simpliste, il transige sur tout. 11 donne les mains à l'élimination des « principes de l'Evangile » ap pliqués au gouvernement des sociétés ; il passe condamnation, lui aussi, sur l'achat des femmes et des consciences quand les femmes et les consciences sont à vendre, etc., etc. ; si bien qu'après avoir désapprouvé en parole, il approuve en acte, puisqu'il se montre prêt à agir avec des positivistes pour réaliser leur idéal positiviste, par des moyens appropriés, et qu'il n'est pas d'approbation plus complète que cellelà. Il se flatte sans doute de n'y apporter qu'une « coopération indirecte ». Mais puisqu'elle est consentie, le moins que puisse être la coo-

LES DEUX LIBÉRALISMES 87 1

pération, c'esi d'être dissimulée. Et si c'est un moyen d'en avoir les bénéfices sans en courir les risques, ce n'est certainement pas un moyen d'en éviter moralement la responsasabilité.

Mais remarquons bien en outre que. pour coopérer avec des positivistes, M. Descoqs est obligé de concentrer avec eux son activité sur « la prospérité temporelle », c'est-à-dire sur « l'ordre » tel que ceux-ci le conçoivent de leur point de vue d'athées qui veulent se suffire avec la terre. Or une fois engagé dans cette voie, subordonnant ou amalgamant en fait la religion aux intérêts terrestres, il en vient naturellement à l'idée de la faire valoir et de la défendre comme on fait valoir et comme on défend des intérêts terrestres, puisqu'en elTet elle devient alors un intérêt au sens terrestre du mot. Et en conséquence, tandis qu'il transige si libéralement sur elle lorsqu'elle n'est considérée que comme religion et comme vérité, tandis qu'il s'accommode dans le concret des négations qui l'atteignent tout en réprouvant ces négations dans l'abslrait, il ne transige plus ensuite, lorsqu'elle est considérée matériellement comme une institution à laquelle est liée

« la prospérité temporelle >. Et c'est ainsi qu'il réclame la force pour la défendre, parce qu'aussi bien un intérêt temporel n'a d'autre manière de se faire valoir et de se défendre que de supprimer ce qui s'oppose à lui. Tel est le sens et telle est la portée de l'intransigeance de M. Descoqs. Elle consiste à se débarrasser de ce qui gêne, à refouler les autres en triomphant d'eux extérieurement. Et elle a si peu pour objet l'erreur, comme elle s'en vante, que, pour bien révéler ce qu'elle est, elle consent à s'allier avec un athéisme agissant, un athéisme avoué et reconnu comme tel.

Mais il est un autre libéralisme que celui-là, un libéralisme qui mérite de porter son nom, parce qu'il donne au lieu de prendre. On peut le caractériser en l'appelant : le libéralisme de charité. Oh ! il ne consiste pas, comme on aime à le répéter, à admettre que l'erreur a des droits. Et je ne connais pas, en effet, de proposition plus dénuée de sens. Mais avoir la vérité, à quelque degré que ce soit, c'est avoir pour autant un devoir vis-à-vis de ceux qui ne l'ont pas. Seulement, en vertu de ce devoir.

LES DEUX LIBÉRALISMES 3'] 3

c'est à Terreur qu'on s'en prend et non à ceux qui sont dans Terreur. Et on s'en prend à l'erreur par les seuls moyens qui sont capables de la vaincre réellement, en songeant que la vaincre réellement, c'est faire triompher d'elle, et non écraser à cause d'elle, ceux qui y sont tombés ou qui n'en sont point encore sortis. Que ceux-ci aient à souffrir dans la lutte parce qu'ils se trouvent liés à Terreur et faisant corps avec elle, c'est inévitable. Mais c'est une souffrance alors qu'on leur inflige seulement du dedans, en se servant d'eux-mêmes contre euxmêmes et finalement pour eux-mêmes. De ce point de vue la vérité est donc essentiellement un devoir envers les autres et non un droit sur les autres. On en est le serviteur et non l'exploiteur. Et ce qui est bien remarquable, c'est qu'on ne la gagne pour soi, c'est qu'on n'y participe efficacement et vitalement, qu'en s'effor- ^ant de la faire gagner aux autres et d'y faire participer les autres.

Et si, dans ces conditions, croire en elle et travailler pour elle implique encore une transigeance et une intransigeance, elles sont exactement à l'inverse de celles de tout à l'heure. On est transigeant sur ses intérêts, sur ce qui

se rattache à la prospérité temporelle, sur ses ambitions, sur son désir de tranquillité. Ce qui veut dire non pas qu'on se laisse prendre par lâcheté, mais qu'on se donne, quand il le faut, par générosité, en utilisant tout ce qu'on a et tout ce qu'on est, esprit et corps, pour Tidéal commun. Et c'est ainsi qu'on est vraiment libéral et qu'il est beau de l'être jusqu'à la prodigalité. Maison est intransigeant sur la vérité elle-même pour laquelle on brave toutes les menaces et toutes les faveurs de ce monde. Et c'est une intransigeance qui va à se faire tuer et non à tuer. Elle subit la force au lieu d'y avoir recours ; et elle la domine en consentant courageusement à la subir.

Produire et jeter dans l'humanité, sans jamais se lasser, de la lumière qui éclaire et de la bonté qui réchauffe, et pour cela travailler, souffrir et enfin mourir à la peine, telle est donc notre tâche. C'est celle que le Christ est venu remplir et qu'il a remplie. Et il a suscité l'Eglise pour la continuer à sa place. J'attends qu'onme dise que ce libéralisme-là est condamné. Que personne d'entre nous ne puisse se targuer de le praliquercomme il doit être pratiqué, ni surtout de le représenter, c'esttrop clair, hélas! Et, rienque

LES DEUX LIBÉIL\LISMES 87 5

d'en concevoir la tâche, c'est tellement se sentir au-dessous d'elle et indigne d'elle qu'on voudrait retenir, par pudeur, les paroles par lesquelles on l'exprime. Il faut la concevoir pourtant et il faut la dire, comme étant la tâche suprême et sacrée. Il faut la dire afin de s'y entraîner réciproquement, chaque jour et chaque heure, du mieux qu'on peut.

Page 1