LE LIBÉRALISME DE NEUTRALITE ET LE LIBERALISME DE CHARITÉ
Je devrais pouvoir m arrêter là. On pense bien que je n'ai pas eu ici la prétention de traiter la question dans son ampleur. Il s'agissait de rappeler les principes et de s'orienter vers la solution. La contrainte qui reste un moyen pour l'Etat^ ne peut être un moyen pour l'Eglise
1. Pourquoi, dans quelles conditions et avec quelles garanties la contrainte est-elle un moyen légitime pour l'Etal, je n'ai pas à entreprendre de l'examiner pour le moment. On sait que Tolstoï a soulevé ou au moins renouvelé la question de la non résistance au mal. Et par la non résistance au mal il a signifié la non-résistance physique à la violence physique elle-même. Par là il aboutissait à la suppression de l'Etat. A l'extrême opposé se trouvent ceux qui veulent employer la résistance physique, non seulement contre la violence physique, mais encore contre l'erreur en tant qu'erreur, afin, comme ils disent, d'extirper le mal dans sa racine même. Ils admettent ainsi que le mal vient de l'erreur
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parce qu'elle est contraire à sa fin même. Voilà ce que j'ai soutenu. Mais en soutenant cela avec énergie, j'ai marqué avec non moins
sans se demander si l'erreur ne viendrait pas aussi du mal. Et ceux-là aboutissent à la suppression de lEglise, puisqu'au lieu d'en faire l'organe d'un idéal éternel à réaliser, au-dessus de ce monde, par la foi et la charité, ils en font l'organe d'un ordre terrestre à réaliser en ce monde même et par la force.
Une des caractéristiques essentielles du christianisme est d'avoir distingué, on pourrait même dire séparé les deux fonctions qui constituent Tune lEtat et Tautre l'Eglise, mais se'paré pour les harmoniser. Toutes les doctrines et toutes les entreprises qui tendent à les confondre et qui, sous prétexte d'affirmer et d'affermir les droits de l'une, méconnaissent les droits de l'autre, sont des doctrines et des entreprises néfastes pour l'humanité. Et il n'est rien par où se manifeste mieux l'anti-christianisrae foncier de M. Maurras et des siens. Celte distinction, il faut la maintenir à tout prix. Mais ce n'est pas aussi simple que parfois on à l'air de l'imaginer, comme lorsque l'on se contente de dire que l'Etat n'a qu'à être un chien de garde pour maintenir l'ordre dans la rue. L'Etat est inévitablement quelque chose de beaucoup plus. Inévitablement — et sans m'y arrêter longuement je ne saurais trop insister sur ce point — il met en œuvre une conception de l'homme et de la vie sur laquelle est censé reposer le pacte social. Cette conception peut être fausse et mauvaise. Mais en tout cas elle est toujours au moins inadéquate, incomplète et par conséquent révisible. Dans ces conditions il est clair que, pour n'être pas tyrannique, pour ne pas
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d'énergie que je donnais place à l'Eglise au cœur même de l'humanité, tant il s'en faut que je l'élianne; et j'ai marqué du même coup que je faisais de l'idéal chrétien le principe et la fin môme de toute la vie humaine, tant il s'en faut encore que je relègue cet idéal « dans
s'ériger en pouvoir absolu ayant droit de posséder définitivement les corps et lésâmes, l'Etat, en tant qu'Etat, doit laisser remettre en question la conception même dont il sinspire. Et ceci implique la liberté de la recherche et de la discussion. Toutefois d'autre part, il semble que l'Etat, à moins d'abdiquer, ne pourra pas ne pas s'opposer, non seulement aux violences de 'ait qui tendraient à renverser l'ordre établi, mais encore aux violences de langage qui provoqueraient directement aux violences de fait. Et on comprend que la difficulté sera toujours détublir la démarcation entre ce qui sera critique et discussion résultant d'une libre recherche et ce qui sera violence proprement dite. Par suite de cette indétermination, du côté des gouvernants comme du côté des gouvernés, il y a toujours place pour des abus se couvrant de beaux prétextes. Et Dieu sait si les abus se produisent. Ce sera toujours en ce monde le temps des martyrs. 11 apparaît donc que, si la distinction entre la fonction de l'Eglise et la fonction de l'Etat doit être énergiquement maintenue, c'est une distinction qui se fait plutôt qu'elle n'est faite, et qui ne peut se faire que par l'introduction, dans la société, de l'esprit chrétien et du désintéressement qu'il implique. Mais pour tirer ces idées au clair c'est toute une étude spéciale qu'il y faudra.
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le domaine du rêve * », ainsi qu'ose m'en accuser M. Descoqs, tandis que de son côté il ne redoute pas de s'allier avec M. Maurras qui le relègue, lui, dans « l'obscène chaos ». Néanmoins je sais que les équivoques sont là toutes prêtes pour dénaturer ma pensée. Et on aura d'autant plus besoin de s'en servir pour crier à rhérésie qu'on se sentira pressé de détourner l'attention de toutes les vilaines choses que j'ai mises au jour. Je n'empêcherai pas ces équivoques de se produire, et là-dessus je n'ai pas d'illusion; mais je dois au moins les prévenir pour ceux qui sont disposés à voir et à comprendre.
Parce que j'ai dit que la religion ne peut s'imposer par la force, ni pour s'introduire où elle n'est pas encore, ni pour se maintenir où elle est déjà, et qu'en conséquence tenter de l'imposer de la sorte c'est toujours une méprise quand ce n'est pas un méfait, on ne manquera pas de traduire que, selon moi, la religion ne s'impose pas. Et on ne manquera pas de faire signifier à cette expression qu'il est loisible à quiconque d'être religieux ou de ne l'être pas,
de croire ceci ou de croire cela ou de ne pas croire du tout, comme bon lui semble. On déduira de là, le plus logiquement du monde, que dans ces conditions il est permis de traiter l'Eglise comme une institution en l'air, sans consistance et sans forme, d'admettre son enseignement ou de ne pas l'admettre. de se soumettre à sa discipline ou de ne pas s'y soumettre sans que cela tire à conséquence. — Je n'ai pas écrit une ligne sur ces matières qui ne soit une protestation contre dételles assertions. Qu'importe, il faudra qu'elles soient miennes. Usera entendu que j'ai pris à ma charge toutes les propositions condamnées et que, selon moi, l'Etat et les individus ont tout simplement le droit, non seulement physiquement et légalement, mais encore moralement, de se soustraire à l'autorité de l'Eglise sans encourir de responsabilité, pas plus au for interne qu'au for externe.
J'ai dit et je répète qu'étant donnée la fin que poursuit l'Eglise qui est la communion des âmes en Dieu par le Christ, l'obéissance qu'elle réclame est une obéissance consentie, une obéissance intérieure, cordiale, spirituelle, une obéissance qui engage la conscience et qui
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n'est réelle que si elle se produit dans la conscience même. Prétendra-t-on le contraire?
Qu'on traduise en disant que cela signifie qu'on n'obéit à l'Eglise que si Ton veut, j'accepte. M ais, de grâce, imagine-t-on qu'on pourrait lui obéir en ne le voulant pas? L'idéal serait-il donc pour son autorité qu'on la subisse par crainte des châtiments ou par désir des faveurs qui dépendraient d'elle? Gonsidère-t-on que cette autorité n'est consistante et forte que si elle ne s'exerce que par le dehors, que si elle enchaîne les gens par le corps au lieu de les unir par l'âme, que si on la subit sans la vouloir'^
Mais d'autre part, s'il est vrai qu'il n'y a obéissance réelle que si l'on veut obéir, et s'il est vrai qu'en obéissant on peut ne pas obéir et que cette liberté même est nécessaire à l'obéissance, s'ensuit-il qu'il est légitime et sans conséquence de ne pas obéir ? Pour le soutenir il faudrait admettre que l'Eglise n'intervient dans la vie de l'humanité que comme un pouvoir étranger auquel il suffit de savoir échapper pour ne lui plus rien devoir. Et c'est toujours cet extrinsécisme que supposent en définitive ceux qui font appel à un droit de contrainte
pour donner à l'Eglise de la consistance et de la force. Mais si. en intervenant, l'Eglise conditionne et révèle la destinée même qui, des profondeurs de notre être transnaturaiisé par la grâce du Christ, urge en nous, il est clair au contraire qu'on ne peut alors se soustraire à elle sans faillir k cette destinée, sans faillir à Dieu par conséquent, sans faillir au Christ, sans faillir à la vie sociale et sans se faillir à soimême.
Et voit-on enfin que la contrainte extérieure et physique n'est ici éliminée que pour donner la place toute grande à t obligation qui fait de l'obéissance une obéissance en esprit et en vérité, une obéissance intérieure et morale ? Et combien par là l'Eglise n'est-elle pas infiniment plus pénétrante et plus prenante que par le droit matériellement humain dont on voudrait lui infliger d'exercer les revendications et les rigueurs ! Elle est si pénétrante et si prenante qu'elle nous atteint au plus intime même de notre être. Seulement, bien loin que ce soit tyranniquement, c'est pour y porter la lumière et la bonté de Dieu qui par elle nous appelle à
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lui. Mais aussi ce qui en résulte pour nous, en même temps qu'une grandeur divine, ce n'est rien moins qu'une responsabilité éternelle. Que sont donc toutes les contraintes possibles à côté de cela, les contraintes qui ne saisissent toujours que par le dehors, superficiellement et momentanément, et auxquelles du dedans on peut toujours échapper ? Ce qui repose sur elles est essentiellement caduc; tandis que ce qui repose sur l'obligation est éternellement inébranlable. Et n'apparait-il pas que la confusion que de part et d'autre on s'acharne incessamment à commettre sur ce point est infiniment misérable ?
Et en effet de deux côtés opposés on imagine que toute autorité aboutit à la contrainte, ne s'exerce que par la contrainte, telle que l'exerce l'Etat ou telle qu'on peut l'exercer par l'Etat. Et alors les uns, pour justifier leur individualisme, en concluent que, puisque les idées et les croyances ne sauraient relever de la contrainte, il n'y a point de place pour l'autorité en leur domaine ; et les autres, pour justifier leur autoritarisme, en concluent que, puisque, sans contrainte, il n'y a point d'autorité, il faut admettre la contrainte dans le domaine des
idées et des croyances comme ailleurs. Et c'est ainsi qu'on fait dire à ceux qui rejettent la contrainte, soit pour propager, soit pour maintenir les croyances chrétiennes, qu'ils rejettent simplement l'autorité de l'Eglise, même quand ils n'ont rien de plus à cœur que d'établir indéfectiblement cette autorité en l'appuyant sur l'obligation qu'elle impose par la destinée qu'elle révèle et dont elle est l'organe. Les condamnations qu'on invoque contre eux ne paraissent donc porter sur eux que parce que toujours on méconnaît, non seulement leurs intentions foncières, mais leurs affirmations les plus explicites. Il faudrait enfin sortir de cet imbroglio désastreux qu'on entretient comme à plaisir pour faire passer, sous le couvert d'une vérité qu'on semble défendre, l'erreur qu'en réalité l'on défend.
Mais parce que l'autorité de TEglise tire sa vigueur et sa consistance de l'obligation qui urge au cœur de l'humanité par le fait de la bonté divine qui appelle tous les hommes à participer à la mort et à la vie du Christ, et parce que, à ce titre, elle est une autorité spirituelle, il ne s'ensuit pas non plus qu'elle n'a qu'à se proclamer et qu'à s'affirmer. Son rôle est assu-
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rément tout autre qu'un rôle platonique : car il s'en faut du tout au tout que l'obligation dont elle est corrélative soit spontanément reconnue par les hommes. Et c'est pourquoi son rôle est justement de la faire reconnaître en suscitant les âmes à la vie d'eu haut, en formant des consciences religieuses qui sentent d'autant plus le besoin de s'intégrer en elle et de vivre pour elle que, dans leur intimité la plus profonde et la plus libre, elles vivent par elle. Mais, quels que soient les moyens pédagogiques et maternellement pressants qu'elle pourra employer, bien loin que ceci consiste « à mater les âmes » et à les tenir dans le rang pour « assurer au corps social le jeu facile de ses divers organes » , ceci consiste au contraire aies libérer parla vérité, à les faire grandir intérieurement, monter vers l'infini et, chemin faisant, réaliser plus de justice dans le corps social lui-même. Rôle immense qui continue le rôle du Christ et qui ne saurait sur terre lui laisser aucun moment de répit.
Et c'est pourquoi aussi, comme le Christ, elle a un corps par lequel elle souffre et par lequel elle agit. Elle est un organisme, une hiérarchie, un système de fonctions au service de
la vie surnaturelle de l'humaiiité, soit pour rétendre par une conquête extérieure sur ceux qui ne croient pas encore, soit pour l'intensifier par une conquête intérieure sur ceux qui croient déjà mais dont la foi est imparfaite. Que pour accomplir sa mission, il lui faille en conséquence une discipline par où son autorité s'exerce effectivement, rien n'est plus évident. Et ceci ne saurait être mis en cause^Mais cette discipline,
i . Pas plus que je n'ai entrepris d'examiner les couditions, les limites, les garanties de la discipline de l'Etat, je n'enlreprends ici d'exan)iner les conditions, les limites, les garanties de la discipline de l'Eglise. Rien qu'elle se rattache à une autorité qui a un caractère divin par son origine et par sa lin, elle est exercée par des hommes sujets aux misères humaines. Et par suite, des abus, plus scandaleux, plus odieux en un sens que ceux de l'Etat, peuvent s'y introduire. De même que les moyens matériels auxquels l'Etat est amené à recourir peuvent se spiritualiserparles intentions mêmesde ceux qui ont la charge de les employer, de même les moyens spirituels qui sont propres à l'Eglise peuvent aussi comme se matérialiser parles dispositions et les visées qu'il reste toujours possible à ceux qui en usent d'y insérer personnellement. Et de même que dans le premier cas la spiritualisation des moyens de l'Etat est la condition de sa santé morale et de son efficacité pour la justice, de même, dans le second cas et en sens inverse, la matérialisation des moyens de lEglise devient, dans la mesure où elle se produit, une altération qui fait
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qu'on l'imagine aussi rigoureuse quon voudra, est d'une autre espèce que la discipline de l'Elat. Et parce qu'elle a directement une autre tin. ce sont d'autres procédés qui lui conviennent.
a Que d'une certaine manière elle implique encore une coorcition,c'est possible; mais en tout cas elle ne garde pon caractère propre de discipline spirituelle qu'autant que la coercition qui est alors subie se trouve conditionnée par un consentement: car si on fait partie d'un Etat nécessairement, ce n'est que librement qu'on fait partie d'une Eglise; et ce serait un nonsens d'imaginer qu'on y pourrait être forcé ' ». Seulement, je le répète, on y est obligé. Le consentement ici, avec l'adhésion cordiale qu'il suppose, loin d'être une démarche de luxe qu'il
obstacle à rKvangile. Mais, quoi quil arrive, le devoir de l'obéissance n'est pas supprimé pour cela : il en devient plus complexe et plus douloureux, mais aussi plus fécond en vertu compensatrice et rédemptrice, sans jamais cesser d'être le devoir d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes : « Dieu premier servi )-, comme disait Jeanne d'Arc.
1, VEglise et VElut à travera Vlmloire, p. XXXIII, préface pour Le catholicisme et la société, par M. Legendre et J. Chevalier.
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serait loisible de faire ou de ne pas faire, a pour principe une obligation stricte. Il est la condition même du salut : car. si pour être sauvé, il n'est pas nécessaire, en cas d'ignorance invincible, d'être du corps de l'Eglise et de confesser de bouche Jésus-Christ, il est nécessaire d'être de son âme en confessant Jésus-Christ de cœur, c'est-à-dire en répondant à Tappel divin dans la mesure où on l'entend.
Et sous ce rapport, comme l'Eglise a pour mission de faire entendre partout et en tout temps cet appel, il faut qu'elle trouve moyen de s'introduire au cœur même de la réalité humaine. C'est pourquoi elle va au devant des hommes et les aborde par toutes les voies qui peuvent donner accès en eux. On peut dire que de la sorte^ avant d'avoir suscité le sentiment d'obligation et avant d'en bénéficier, elle a, elle aussi, à user de contrainte et à faire violence.
Toutefois comprenons bien en quel sens, car il n'y a rien là qui ressemble à la coaction. Du moment que l'Eglise existe visiblement, du moment qu'elle a un corps et que par ce corps elle prend place parmi les choses du temps et de l'espace, sa présence physique, avec ses paroles et ses actes, avec le témoignage qu'elle
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porte et lintluence qu'elle exerce, entre dans le délerminisme des faits. Par son rayonnement l'exercice le plus spiriluel de son activité apostolique pénètre, comme le son et la lumière, ceux qui en sont les témoins, fût-ce involontairement. Elle secoue les torpeurs, elle dévoile les illusions, elle trouble les satisfactions de ce monde. Par là elle devient à son tour le signe de contradiction qui force les cœurs à se révéler. Voilà comment elle use de contrainte et fait violence. C'est en se heurtant aux ignorances et aux résistances qu'elle rencontre, en prêchant l'Evangile opportune et importune, même à ceux qui ne veulent pas l'entendre, et en ne craignant pas d'affronter leur haine et leur colère. Mais par ce genre de violence, dont toujours on commence par l'accuser comme d'une intrusion illégitime et intolérable, elle ne fait rien de plus en définitive que de s'exposer elle-même aux vraies violences de ce monde, aux violences du vieil homme qui ne veut pas se renoncer et qui défend ses appétits, ses intérêts et ses erreurs. Mais rien n'a le pouvoir de la faire taire : Christus voUdtomnes ah errore revocare et maluit mori quam lacère *.
1. Duns Scot. Exergue de la revue : La Bonne Parole fies grands scnlastiques.
Ainsi fait TEglise. Frappe, mais écoute : telle est, pourrait-on dire, sa devise. Elle envoie ses apôtres comme des agneaux, parmi les loups. Et les loups ne manquent jamais de déclarer que ce sont les agneaux qui les provoquent et qui les attaquent. Elle passe outre. Mais c'est pour que les loups, en dévorant les agneaux, deviennent des agneaux eux aussi et naissent à une vie nouvelle. Elle n'attend donc pas pour intervenir que l'obligation acceptée fasse adhérer les hommes à elle ; mais tout ce qu'elle peut faire néanmoins qui soit en conformité avec sa mission, c'est de susciter, d'entretenir, de fortifier le sentiment de cette obligation. Et on comprend que pour cela elle se fasse toute à tous, adaptant aux besoins de chacun les procédés de son apostolat et les règles de sa discipline et tenant compte des circonstances et du milieu, de l'âge et du degré de culture de ceux auxquels elle s'adresse.
Mais aussi l'obligation a ce caractère qu'en atteignant tou t homme, elle charge tout homme de la faire valoir. Personne n'a le droit de dire : Je n'ai pas à m'inquiéter de mon frère. Chacun, à sa façon et plus ou moins selon les dons qu'il a reçus et la fonction qu'il exerce, est res-
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pensable de tous et tous sont responsables de chacun.
Et à cette occasion nous voyons se produire une autre équivoque qui correspond à celle que je viens de signaler et dont on se sert de la même façon. De deux côtés opposés encore on imagine que toute croyance entraîne par ellemême intolérance, et intolérance entendue en ce sens qu'adhérer à un dogme c'est se croire tenu de faire justice, en ce monde même, dans !a mesure où on le peut et par la force dont on dispose, de ceux qui n'y adhèrent pas. Et alors les uns, considérant que tout ce qui peut sortir de là c'est une guerre sans merci entre ceux qui n'ont pas les mêmes croyances, en concluent que tout dogme est malfaisant et qu'il faut que l'humanité s'en débarrasse ou au moins y devienne indifférente pour trouver la paix. Et les autres en concluent au contraire que, puisque la croyance n'est en effet sincèrement agissante que si elle se traduit en intolérance de la manière que je viens d'indiquer, il faut être intolérant de cette manière môme pour croire réellement et pour pratiquer intégralement sa croyance.
Et c'est ainsi encore qu'on fait dire à ceux qui repoussent cette intolérance qu'ils se désintéressent de la vérité en accordant à l'erreur les mêmes droits qu'à elle. Et partant de là on les accuse de libéralisme en donnant à ce mot le sens (ïiiidifférentisme, comme si la seule manière de ne pas se désintéresser de la vérité, c'était de donner, ou d'aspirer à pouvoir donner en son nom, des coups de sabre ou des coups de matraque * ; tandis que justement,
1. M. Descoqs demandera sans doute encore qui sont ceux qui « tiennent ces sottises » ? Nous les lui avons assez signalés pour qu'il les connaisse. Et il les connaît si bien qu'il ne peut s'empêcher de dire qu'il y a des exagérés dans tous les partis. Seulement, dans le cas présent, c'est tout le parti qui est constitué par ces exagérés. Et M. Descoqs lui-même y répugne si peu qu'après ce léger blâme donné du bout de la plume, il a bien soin de déclarer que le danger n'est pas de ce côté-là. Non, il est du côté de ceux qui parlent de conscience, de justice, de charité, de vie intérieure, comme si tout cela était manifestation < du sens propre » et menace pour l'autorité ; tandis que le sabre, la matraque, le coup de poing, les injures peuvent au moins sans doute à l'occasion en être de sûrs soutiens !
Ecoutez plutôt ce qu'on en dit dans la Critique du libéralisme à propos d'un de ces vulgaires gestes de brutalité dont sont coutumiers k ces Messieurs de V Action française » : « Le geste de Lucien Lacour ressortit au contraire aune thérapeutique morale qui va de l'étude à
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s'ils repoussent l'intolérance qui se traduit en violence sur les personnes, ce n'est qu'afin de faire valoir la vérité par elle-même et pour <îlle-même, par sa lumière et pour sa lumière, par sa bonté et pour sa bonté, et de la faire accueillir comme la libératrice des âmes. C'est donc encore en vertu d'une confusion artificieuse et pitoyable qu'on invoque contre eux
l'action et forge les volontés surrenclume des convielions profondes. Il y a certaine lâcheté des idées qui aboutit fatalement à la lâcheté des caractères. Jene sache pas que l'Eglise et la charité chrétienne aient jamais tenté de justifier l'une ou l'autre.. .Quant aa libéralisme qui les propage par nature, il n'est pas moins contraire — aujourd hui surtout — à la défense des intérêts religieux qu'au service de l'intérêt national ». Ce qu'on appelle ici libéralisme, c'est donc l'idée qui ne passe pas à l'acte, et, bien entendu, l'acte c'est le coup. Et M. Barbier, après avoir reproduit ces réflexions communiquées par un correspondant, conclut : « Voilà, en effet, ce qu'un prêtre, surtout s'il veut parler de ces choses dans un journal {ailleurs une autre vérité serait sans doute à son service ?), aurait dû se dire d'abord à lui-même et dire à son public. Si cela lui échappe, il vaudrait beaucoup mieux qu'un laïc tint sa place » (Cité par V Action française, 4 décembre 1910). Nul doute après cela que M. de Mandat- Grancey pourrait confier à M. Barbier, tout prêtre qu'il soit, les rênes du gouvet nement : car il ne semble pas qu'il soit lente d'y appliquer « les principes de l'Evangile ».
les condamnations qui portent contre l'indifférentisme. Et, de plus, ce qu'il faut remarquer, c'est qu'en vertu de cette même confusion, on se dérobe à la tâche apostolique qui consiste justement à faire valoir la vérité par elle-même et pour elle-même. On n'oserait pas sans doute rejeter directement cette tâche. Mais on la met de côté, comme si elle n'existait pas, ou plutôt on imagine qu'il en existe une autre qui lui est antérieure et supérieure et qui est, comme on dit, de défendre les droits de la vérité. Et à défendre les droits de la vérité, comme on défend les droits de ce monde, c'est la vérité elle-même qu'on oublie et qu'on se dispense de servir selon la manière même qui lui convient et qui seule est efficace.
Pour achever d'éclairer ma pensée sur cette matière je crois pouvoir la résumer de la façon suivante. Ce que je critique et ce que je repousse ce n'est pas l'usage de la contrainte par l'Etat dans l'ordre des choses matérielles, économiques, sociales, ni même dans l'ordre des choses morales et spirituelles en tant que les choses morales et spirituelles sont devenues sociales, c'est-à-dire se sont incorporées au patrimoine commun et sont devenues principes d'organi-