‹ Positivisme et catholicisme à propos de l'Action FrançaiseChapitre 118 sur 124 · LA COMPAGNIE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

LA COMPAGNIE DE JÉSUS

(Documents publiés par M. P. Lnffite dans la Revue occidentale du i^' juilltt 1886.)

[Par l'intermédiaire de M. Longchampt,A. Comte avait demandé à M. Alfred Sabatier d'aller s'entendre avec le général des Jésuites, à Uome, en vue d'organiser l'alliance religieuse dont il avait conçu le projet en écrivant V Appel aux conservateurs. M. A. Sabatier lui ayant répondu qu'il acceptait cette mission, il écrivit alors à celui-ci pour lui donner ses instructions. Une correspondance fut échangée où se trouve noté le résultat des démarches faites. Nous en donnons ici l'essentiel.]

A M. Alfred Sabatier, à Gênes .

Paris, le mardi 8 Shakespeare 68 (17 septembre 1836).

Mon cher Disciple,

Pour vous faire mieux apprécier la mission que voire noble lettre du 22 Guttemberg (arrivée samedi dernier) a noblement acceptée auprès du général des Jésuites, je dois d'abord indiquer le projet que je communifjuai récemment à la Société positiviste. Ensuite j'y distinguerai la seule partie que doive en déclarer votre office actuel.

Depuis trois siècles, le général des Jésuites constitue le véritable chef du catholicisme, le pape étant irrévocablement réduit à Tétat d'un simple prince italien, électif aulieud'être héréditaire comme les autres. Quoique celte situation ne soit pas officiellement reconnue, elle se manifeste de plus en plus à mesure que le besoin de la réorganisation spirituelle se développe en Occident, et surtout chez le peuple central. C'est pourquoi, quand les quatre volumes de ma synthèse subjective (dont le premier va bienlôt paraître) seront entièrement publiés, j'écrirai, l'année suivante (en 1862) un Appel avx lgnnc\en$, où j'inviterai leur général à se proclamer chef spirituel des catholiques, en déclarant le pape priace-évêque de Rome (comme

dans la célèbre lettre de Madame lioland) et le laissant se démener avec ses svff'ts comme ils pourront. Pour consommer cette proclamation, le général i^nacien serait publiquement invité, par le fondateur du Positivisme, à venir résider k Paris, où je lui garantirais au nom des vrais républicains une pleine liberté d'action sociale. Tous ceux qui prétendent à diriger l'Occident doivent habiter la métropole humaine, seule siège des impulsions vraiment efficaces; ils donnent leur démission en fuyant ce séjour, a'-près duquel Home et Londres sont des villes de province, sans influence directe sur la régénération occidentale.

Afin de préparer cette yiluation, où le caiholicisme et le Positivisme seront directement en concurrence décisive pour l'ascendant spirituel, en éliminanL d'un commun accord, le protestantisme, le déisme et le scepticiî-me (les trois degrés de la maladie moderne), il faut maintenant obtenir l'entière abolition du budget ecclésiastique et forcer tous les prêtres à vivre, comme moi, des libres subsides de leurs adhérents respectifs, suivant le type amer cain, qui seul convient à la transition finale. Tel esl ^\nnqvr objet de votre mission actuelle, où vou^ clier< herez. à faire comprendre combien cette mesure serait favorable aux jésuites, surtout en France où leur attention se trouve de plus en plus concentrée, l'Espagne et l'Iialie étant déjà dominées par des

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congrêgaiions antérieures, et d'ailleurs incapables d'initiative sociale. Depuis leur origine, ils font de vains efforts pour se placer à la tête du clergé français, où les évêques ont toujours neulr^^lisé jusqu'ici leur ascendant spontané. La discipline épiscopale étant devenue purement matérielle, la suppression du budget suffira pour la dissoudre sans aucun schisme, parce que les prêtres sont aujourd'hui moins disposes à respecler leurs supérieurs que les militaires envers leur colonel : la pression financière les fait seule obéir au pouvoir officiel. Une telle émancipation, qui d'ailleurs aura bientôt réduit le clergé français au quart de son extension actuelle, le groupera sous les jésuites, seuls cohérents, et déjà familiers avec l'absence de budget légal.

Rii même temps, il faut expliquer au général ignaoien le concours spécial que le chef des positivistes lui deisjande à cet égard. J'ai publiquement réclamé la ^nppression totale du budget théorique, non seulement théologique, mais aussi métaphysique, et même scientitlque, comme condition pré); minaire de l'élaboration régénératrice. D'après b préjugés actuels, cette triple suppression,qui devrait être simulianée, i^era probablement successive et suivra i'oidre inverse de celui que je préférerais : elle commen. era par le budget des cultes, commplus onéreux et surtout plus antipathique. Maiune digne initiative ne peut, à cet égard, venir qu-

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des prêtres catholiques eux mêmes, sans quoi la mesure semblerait hostile au cathol'cisme. Voilà pourquoi je désire que les jésuites viennent spontanément appuyer la demande solennellement proclamée au tome final de mon principal ouvrage.

Telles sont les deux considérations connexes que vous devez expliquer au chef ignacien, sans lui rien dire de la proposition plus hardie que je lui ferai publiquement dans six ans, et dont il serait maintenant effrayé. Si, d'ici là, nous pouvons, avec son assistance, obtenir la pleine liberté spirituelle, le plus difficile sera fait. Les positivistes et les catholiques peuvent déjà se concerter dignement afin d'obliger, au nom de la raison et de la morale, tous ceux qui croient en Dieu de redevenir catholiques et tous ceux qui n'y croient pas de devenir positivistes, le siècle de la construction ne devant comporter de lutte qu'entre des doctrines vraiment organiques, en éliminant tous les purs critiques comme autant arriérés que perturbateurs....

Reçu le vendredi 9 Aristote 69

(réponse immédiate).

Rome, i^' Aristote 69 (26 février 1857) via del Banco S. Spirito, n^ 6, 2° piano.

Très honoré Maître, J'ai l'honneur de vous écrire pour vous rendre

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<:omple de la manière dont j'ai éié accueilli par les Ignaciens auxquels je devais f.ransmettre vos propositions. Après mon installation à Home, j'ai cru devoir faire précéder ma première visite d'une courte lettre, dans laquelle je demandais au général de la Compagnie la faveur d'une entrevue.

Voici ma lettre que je transcris :

v< Monsieur, «< Je suis à Rome pour remplir une mission «auprès de vous, au nom de Monsieur Auguste :< Comte, auteur de plusieurs ouvrages sur les scien- « ces, la philosophie et la religion et directeur du « Comité de propagande positiviste qui siège à « Paris, rue Monsieur-le-Prince, n» 10. Kn sollici- « tant l'honneur de conférer avec vous, je dois ten- « dre à éablir un premier point de contact entre € deux sociétés religieuses qui ont des affinités « r«^elles, au point de vue du culte et du régime, « quoique leurs dogmes doivent toujours rester « distincts par la nature des recherches et par la i différence des philosophies premières. Après avoir « appelé voire attention sur les généralités du Posi- « tivisme, je devrai vous transmettre une série de c( ppoposiiions qui pourront servir de base à une (( ligue politique et surtout morale, contre les danu gers sociaux du protestantisme, du déisme et du M scepticisme que notre Ecole décrit et combat

«comme les trois degrés successifs de la maladie (K moderne.

(i J'ignore, Monsieur, si les ouvrages de mon '( maître et Tinfluence qu'ils exercent sur une por- € tion déjà considérable de la jeunesse parisienne o; VOUS sont connus. Ma lâche, si difiicile en ellemême, serait a'ors grandement simplifiée. Une « doctrine qui place, comme le fait la nôtre, la di- « gnité dans la soumission, le bonheur dans l'obéis- « sance et la liberté dans le dévouement, se séparerait nettement dans votre esprit de toutes celles ' que l'anarchie actuelle inspire et p'Opage pefidant « les agitations révolutionnaires. Quoi qu'il en soit, u la démarche «jue je fais en ce moment peut déjà u caractériser les tendances de notre propagande. « Aucune des sectes métaphysiques de notre temps « ne pourrait aborder votre célèbre Compagnie avec « les sentiments de respect et, l'ose dire, de frater- « nité qui lient chaque positiviste à tont ensemble « d'àmes militantes et dévouées.

«. Les théologiens qui s'obstinent à rest^T en dehors du catholicisme ne savent le combattre qu'en lui refusant la vénération (ju'il mente et les Iranchises aux(|uelles il a droit. Notre école, au contraire, qui fait profession de s'abstenir de la théologie, même en morale, a toujours su, et par les perspectives mêmes de l'éloignement, mesurer la majestueuse grandeur dont la religion romaine

« illastre l'hisloiie et conapter les immeoses servi- < ces que ses plus vaillants défenseurs ont reoiius (( et rendent encore à lu cause universellement re- ^* ligieiise de l'hiunanité.

« Il est temps |ue la lutte sacrilège des pirtis « fasse p'ace à une discussion prudente et féconde, « pendanl laquelle l^s adversaires ne se croiront « plus des ennemis. Si les hommes d'aujourd hui « sont tristement divisés par leurs croyances, ils « sont encore soutenus et ralliés par df^s sentiments « communs, et celte force protectrice qui s'oppose « si heureusement u la dissolution sociale dans le « présent permets ceux qui en ont conscience d*es- « pérer une unité plus gi ande dans l avenir. Le vé- « rilabli^ obstacle au rapprochement des consciences « est dans le développement actuel des sectes inter- « mé Jiaires dont les funestes conséquences engen- « drent tour à tour les révoltes inutiles ou les (( torpeurs dégradantes : pour être réelle et durable, « la conciliation religieuse doit è re tentée entr e « les opinions extrêmes et elle peut réussir toutes « les fois q«ie des sympathies communes ei une es- « time réciproque président àlacom;)in iiS')n.Lors- « qu'un rapport su'fisant établit et maintient la « communauté des renseignements, ceux qui sont u unis pir le cœur ne sauraient rester longtemps (( désunis par lesprit.

« Telles sont les indications auxquelles je dois

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« borner une lettre qui a pour but de solliciter « rhonneur d'une première entrevue. Quelque « étrange que puisse paraître la tentative que je « poursuis, je ne conserve aucun doute sur la pos- « sibililé actuelle d'une ligue que des événements, « malheureusement trop faciles à prévoir, doivent a développer comme indispensable au maintien de « Tordre européen. La seule cause de trouble qui « soit dans ma pensée est dans la disproportion « qui existe entre la grandeur de l'entreprise et ma « force personnelle. Cependant, Monsieur, j'aime à « retremper mon courage en pensant à la haute a fonction religieuse dont vous êtes investi dans ia « société ; loin d'augmenter mes craintes, elle les « dissipe, car elle suppose cette élévation intellec- « tuelle morale qui fait apprécier la bonne volonté « comme supérieure au talent. Le vif désir de vous « inspirer de l'estime pour une doctrine à laquelle « je dois tout le bien qu'il m'est donné de fairn me « permettra, je l'espère, le cligne accomplissement « de ce que je regarde comme un grand devoir. C'est « dans ces sentiments de confiance que j'attends de « votre part la désignation du lieu, du jour et de « l'heure où vous voudrez bien m'admettre auprès « de vous.

« Salut et respect.

« Rome, le 17 Homère 69 (20 février 1857), via « del Banco di S-Spirito, n°6, ^° piano. »

Celte lettre est restée sans réponse pendant dix jours, j'ai vu là une manifestation de l'orgueil chrétien peu étonnante chez des théologiens adonnés à l'absolu, mais regrettable chez ceux des catholiques qui semblent approcher le plus de l'esprit relatif inhérent au Positivisme. Cependant, comme l'œuvre que nous poursuivons doit se réaliser tôt ou tard, j'ai cru devoir insister pour établir dès à présent la dignité d'une doctrine à laquelle les fataiilés historiques réservent la présidence des ligues religieuses que l'anarchie prochaine doit susciter. J'ai écrit et porté moi-même le billet suivant :

« Monsieur,

(1 J'ai eu Phonneur de vous écrire, il y a environ a dix jours, pour vous demander une entrevue par- « ticulière. Aucun avis de votre part n'est venu « m'éclairer sur la suite que vous désirez donner à « ma demande.

M J'ignore, Monsieur, les motifs de votre silence, « mais avant de considérer ma mission comme u accomplie, je dois, à défaut de la faveur d'un « digne accueil, poursuivre la certitude d'un franc « refus ; je vous écris donc de nouveau pour solli- « citer de votre bienveillance la réponse que ma « première letlre doit mériter, puisqu'elle ne dé- « roge en rien aux lois ordinaires de la politesse.

« En portant moi-même ces quelques lignes au « /(?sw«, je prierai le religieux qui préside à l'entrée « de cel établissement de vouloir bien vous de- « mander et me transmettre vos intentions sous '( la forme que vous jugerez convenable.

« Salut et respect.

A. Sabatier.

^( Rome, i" Arislole, etc. -^

Cette dernière tentative a été plus heureuse que la première ; j ai pu voir, non le général lui môme, mais le chargé d^saffairesde France. M Robillon*, qui m'a parlé au nom de M, Bex. 11 a débuté par me faire les excuses auxquelles j'avais droit; il a expliqué le silence et l'absence de son général par le grand nombre d'occupations dont ce dernier est accablé. Venant ensuite à parler de vous, il m'a demandé si vous étiez l'auteur des ouvrages d'économie p (litique publiés par votre homonyme ; j'ai vu aussitôt que mon interlocuteur ne connaissait pas même l'existence de la doctrine religieuse au nom de laquelle je venais lui parler. Il n'était pas facile de Tinitier à l'ensemble de vos idées dans un seul entrelien qu il n'avait pas lair de vouloir prolonger ni renouveler. J'ai fait de mon mieux en

1 . Ne ><'a.i?it-il point en réalité du P. Rnbillon ? M Sabatier aura sans doute commis celte légère méprise en entendant prononcer le nom à l'italienne.

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appelant son attention sur notre dogme de la séparation des pouvoirs, sur la prépondérance que nous donnons à la morale, sur la dignité que nous laissons à la femme dans la société. J'ai parlé de notre pratique du culte privé, du système de commémoration des grandesmémoiresdu calholicisme ; j'ai insisté sur les dangers qui menaceront l'ordre européen pendant la réorganisation des opinions et des mœurs et sur la nécessité d'une ligue entre lésâmes religieuses pour maintenir la tranquillité matérielle en respectant la libre exposition des doctrines Je voulais, avant de formuler nettement vos dernières propositions, obtenir la certitude que notre société était prise au sérieux et la <Jéclaration qu'un des membres de la Compagnie de Jésus étudierait consciencieusement au moins un des résumés qui portent votre nom, afin d'éclairer les membres de son ordre, et surtout son général, sur la valeur relative du Positivisme comparé aux autres sectes anticatholiques.

J'ai offert de mettre à leur disposition tous les exemplaires que je possède, de dcmner verbalement tous les développements que je saurais trouver et, enfin, de prolonger mon séjour à Rome aussi longtemps que ces Messieurs le jugeraient convenable, afin de leur laisser le temps d'apprécier l'utilité de la ligue d'après une suffisante connaissance de la doctrine. Mais à tous mes discours et k toutes mes

instances, M. Robillon a opposé avec une uniformité systématique la même réponse : « Nous som- « mes de pauvres religieux étrangers à la politique. (( En morale, nous prêchons la loi et le nom de « Jésus et la foi catholique ; il nous est impossible « d'entrer dans une ligue qui n'a pas pour but « direct le triomphe du nom de Jésus. Nous sa- « vons que l'ordre européen peut être troublé, « mais nous ne pouvons rien y faire, si ce n'est de « confesser le nom de Jésus et de nous faire mas- « sacrerpour lui. Noussommes très touchés des senti- « ments que vous avez à notre égard, mais nous « ne pouvons accepter aucun ralliement avec vous. « Soyons amis et agissons chacun de notre côté ».

Telle était. Monsieur, l'invariable réponse à tous mes arguments. C'est en vain que je cherchais rignacien tel que vous le comprenez et tel qu'il sera fatalement avant peu : je trouvais toujours le jésuite, admirable de bienveillance, il est vrai, mais affecté de cette surdité intellectuelle dont parle Molière, qui est d'autant plus profonde qu'elle est volontaire.

J'ai compris alors qan la première tentative du Positivisme n'aurait d'autre effet que de ranger les Jésuites au nombre des attentifs à la doctrine nouvelle. Ce premier appel était indispensable, car leur général et leurs principaux membres me paraissent ignorants en sociologie comme de simples journa-

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listes. Je crois pourtant que, malgré leur refus de s'engager à un examen quelconque, ils chargeront les membres parisiens de veiller au développement de nos idées.

Je regretie que l'attitude de M. Robillon ne m'ait pas permis de demander un ou plusieurs autres entretiens, mais la discrétion et même la dignité s'y opposaient. J'ai donc terminé notre conférence en suppliant le père Jésuite, qui re})résentait à nos yeux Tordre tout entier, d'examiner sérieusement cette nouvelle manifestation de l'esprit de progrès qui ne se montrait pas comme les autres radicalement hostile à l'esprit d'ordre. « La prévoyance, lui « ai-je dit, est un devoir même en politique. Pen- « sez aux dangers de l'avenir, non pour vous, mais (c pour les autres, et commencez, dès à présent, les <(. ligues qui pourront adoucir les temps d'épreuve « de rhumanilé. Du reste, avant de vous quitter, je « répéterai la bonne parole que vous avez bien vou- « lu me dire tout de suite: Soyons amis ; elle est «déjà un commencement d'union et les événements « la développeront de plus en plus. Sachez donc, « dès aujourd'hui, que dans cette ville de Paris où « le parti républicain prononce votre nom comme «celui du principal ennemi, il existe un nouveau «parti énergiquement dévoué à la République, « mais prêt à défendre votre liberté comme la sien- « ne. Quand les orages politiques de l'avenir mani-

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« resteront toute l'intensité de la crise moderne, « vous trouverez les jeunes positivistes prêts à se « faire tuer pour vous comme vous êtes pi êts à vous a faire massacrer pour Dieu ».

Tel est, Monsieur, le compte-rendu de mon entrevue avec M. Robillon. J'ai essayé de le rendre aussi fidèle que possible, à vous de voir ce qui doit suivre ; j'ignore si vous jugerez, convenable d'établir des liens avec les Ignaciens de Paris ; pour ce qui concerne Rome, commandez et j'. béirai.

Votre tout dévoué el respectueux disciple,

Alfred Sabatier.

A. M. Alfred Sabatier, à Rome.

Paris (10, rue Monsieur-le-Prince), le vendredi 9 Arislote 69 (6 mars (857).

Mon cher disciple,

Après avoir soigneusement relu la précieuse lettre que j'ai ce matin reçue de vous, j'éprouve le besoin de vous faire immédiatement parvenir mes justes félicitations sur la manière pleinement satisfaisante dont vous avez récemment rempli la mission, non moins difficile qu'importante, que vous aviez dignement acceptée. Dans la mémorable entrevue que vous me décrivez, vous avez noblement

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manifesté la supériorité spontanée du Positivisme sur tout théologisme, non seulement quant à l'élévation des pensées, mais aussi pour la modération et la générosité des sentiments, et même la politesse des procf^dés. Ce n'est pasplus votre fauteque la mienne, si ceux où je voyais déjà de vrais ignaciens sont encore de simples jésuites, méconnaissant la situation occidentnleet sacrifiant le but aux moyens, jusqu'à ce que de nouvelles commotions éclairent leur empirisme sur des dangers qu'ils subiront, tandis qu'ils pouvaient rjous aider à les prévenir ou les adoucir. On ne saurait mieux donner sa démission involontaire du véritable pouvoir spirituel, ni davantage accepter la présidence sociale du Positivisme, que ne Fa fait votie naïf interlocuteur, assez arriéré probablement pour ne pas même sentir combien Ignace de Loyola surpasse, à tous égards, leur Jésus- Christ. Mais, malgré leur faible portée et leur insuffisante émancipation, ces empiriques, queje persiste à croire honnêtes, seront spontanément ii.fïuencés par votre admirable lettre prélin)inaire, d'après laquelle une telle entrevue ne restera pas sans résultats, même prochains. Quoi qu'il en soit, vousavez main'enant accompli celle délicate négociation avec autant de sagesse et de discrétion que de dignité. C'est d'eux que devraient désormais procéder de nouveaux contacts, que vous accueilleriez sans les devancer.

Je vais seulement vous envoyer demain, par la poste, pour le général des jésuites, auquel je vous prie deles transmettre de ma part, sousTeniremise de M. Robillon : 1° un exemplaire du Catéchisme positivisle ; 2° un exemplaire de l'Appel aux conservateurs; 3° un exemplaire de ma Huitième circutaire annuelle. Si ce triple envoi se trouvait convenablement accueilli, je le ferais bientôt suivre des qualre volumes de la Politique posUive. Au cas contraire, nous aurons toujours fait notre devoir en mettant ces personnages à portée de connaître la foi régénératrice, dont ils ne semblent pas soupçonner l'existence ; si toutefois leur langage à cet égard est assez sincère, ce que d'anciens contacts avec la cour romaine me font supposer douteux. Dius cette situation, je ne dois ici faire aucune tentative envers leur état-major français, dont j'attendrai les démarches quelconques, si le général leur en prescrit. Conformément au plan total de mes derniers travaux, l'opuscule que j'ai depuis longtemps projeté sous le titre d'Appel aux Ignaciens ne paraîtra qu'en 1863, époque où de graves événements auront peutêtre attiré déjà Tattention de ces empiriques sur refficacité conservatrice et l'aptitude conciliante du Positivisme, qui finira par devenir leur unique garantie sociale....

Tout à vous,

Auguste Comte.

AUG. COMTE ET LES JtSLITES ^l'

M. Auguste Comte reçu le mardi 6 Archimède 69 (31 mars 1857) (Réponse le surlendemain).

Rome, 26 Aristote (23 mars 1857).

Via del banco di S Spirito, n° 6, 2*^ piano.

Très honoré maître, Je reçois après huit jours d'attente le billet suivant :

Rome, 20 mars.

(( Monsieur,

« Tous mes moments ayant été pris depuis huit « jours par les exercices d'une retraite, hier soir « seulement j"ai pu prendre lecture de votre lettre, « Vos livres seront remis à mon supérieur général « et je vous remercie en son nom et par vous, Mon- « sieur Comte, de la bonne intention que vous avez « eue, l'un et l'autre, en nous remettant ces volumes, (' quoiqu'ils renferment une attaque directe contre « la Sainte Eglise catholique et contre son divin fon- (^ dateur notre Seigneur Jésus-Christ.

« Je ne puis que vous répéter ici, Monsieur, ce « que j'ai eu l'honneur de vous dire : entre le oui « et le non sur la question de la divinité de Jésus- « Christ, Falliance est impossible, il n'y a pas à s'en (( occuper ; mais vous me permettrez, Monsieur, de « prier pour vous le Dieu de votre mère et de me « dire avec considération, Monsieur,

« Votre serviteur dévoué,

« A. ROBILLON. »

lu s AUG. COMTE ET LES JESUITES

Je m'empresse de vous faire parvenir cette réponse qui prouve que désormais les memDres de lu Compagnie de Jésus ne refusent plus aux positivistes, et ont même dépassé en leur faveur celte première attitude de la bienveillance qu'on nomme politesse. Espérons que la lecture de vos ouvrages les éclairera assez pour que le progrès de l'alliance précède les terribles événements de l'avenir, afin de les adoucir pour le salut de tous.

A M. Alfred Sabatier, à Rome.

Paris, 10, rue Monsieur-le-Prince, le jeudi 8 Ârchimède 69 (2 avril i8.57)

Mon cher disciple, J'approuve votre interprétation de la réponse que vous me transmettez envers mes récents envois ignaciens. L'initiative et les avances devant naturellement caractériser la supériorité réelle, il faut peu s'étonner que la grande ligue religieuse des âmes d'élite contre l'irruption anarchique du délire occidental commence par le Positivisme, seul capable d'y présider. C'est à la religion que convient la principale application de la loi des trois étals, après que toutes les conceptions préliminaires l'ont suffisamment subie. Si, comme sentiment, la religion est immuable et doit seulement se développer con-

tinuelienient, elle est, en tant que conception, assujettie, dans sa nature, à la marche universelle qui régénère l'ensemble d'après les parties Or, l'état positif consiste, pour la religion, à tendre systématiquement et directement vers sa destination normale, jusqu'alors indirecte et spontanée: régler toute la vie humaine, privée et publique.

Pour cette transformation décisive, la philosophie des causes chimériques est irrévocablement remplacée par celle des lois réelles, qui ne peut pleinement prévaloir qu'en dirigeant une telle rénovation de la synthèse universelle. Depuis que le Positivisme a dignement rempli cette condition finale, la situation occidentale doit de plus en plus susciter sou ascendant nécessaire, en manifestant l'impuissance sociale des religions provisoires qui, directement vouées au salut céleste, sont radicalement incapable» de saisir l'ensemble des afluires terrestres, inappréciable avant notre avènement.

Trente-un ans me séparent des mémorables conférences qui suivirent l'opuscule décisif, où j'avais publiquement consacré ma vie à la fondation occidentale du vrai pouvoir spirituel Alors, le véritable chef du parti catholique (l'abbé La Mennais) provoqua trois libres entretiens où, comme dignes adversaires, sans aucun vain espoir de conversion mutuelle, nous fûmes spontanément conduits à l'ébauche de la grande ligue religieuse, maintenant

parvenue à sa pleine maturité. Ce souvenir caractéristique soutient, malgré les déceptions individuelles, mon aspiration générale à la réalisation décisive de ce saint projet, où j'ai désormais rempli les conditions d'une présidence nécessaire, qui sera d'abord acceptée par les meilleurs débris de l'ancien sacerdoce. Pendant que vous ouvrez admirablement à Rome nos relations ignaciennes, mes deux éminents disciples de New- York ébauchent nos contacts paternels avec les catholiques américains qui, la, dépourvus de toute domination, même idéale, sont mieux accessibles à notre ascendant. Mais ce double effort n'instituera la sainte ligue que quand les sympathies féminines y pourront activementseconder les impulsions masculines.

Tout k vous,

Auguste Comte.

A Monsieur Alfred Sabatier, Via del banco di Santo-Spirito, n° 6, 2o piano Roma (Italie).

[Epilogue]

M. Tomasso Tittoni, de Rome, m'écrit qu'à une vente publique il vient d'acheter un exemplaire du Catéchisme positiviste de M. Comte portant ces mots : à M. Bex, général des jésuites, offert par fauteur Auguste Comte. Paris, le 10 Aristote 69 ; et m'envoyant un fac-similé de l'épigraphe, il me demande si cela est authentique. Cela est authentique en effet : l'écriture est de M. Comte, et tous ceux qui, dans le temps, étaient auprès de lui, savent qu'il fit remettre, par un de ses disciples, au général des Jésuites, un exemplaire de son Catéchisme. M Comte en était venu k se séparer profondément des révolutionnaires, et il avait raison, mais à placer une grande confiance, et il avait tort, dans ce qu'il appelait les conservateurs. 11 s'imaginait que les conservateurs, reconnaissant que la philosophie positive est l'adversaire de la métaphysique révolutionnaire, verraient avec quelque satisfaction en elle un auxiliaire contre un ennemi commun. En cela il se fourvoyait complètement, il y a très peu, trop peu de conservateurs tels qu'il se figurait, c'est-àdire de politiques se préoccupant de maintenir l'ordre matériel et abandonnant l'ordre moral aux compétitions philosophiques, religieuses et politiques qui le déterminent à chaque moment social.

V>'i AUG. COMTE ET LES JESUITES

L'ordre moral est la préoccupation essentielle de nos prétendus conservateurs, préoccupation qui, à elle seule, suffit à les transformer en rétrogrades. Du reste l'exemplaire recueilli par M. Tittoni, lors de lavante du mobilier des Jésuites, porte la preuve de la méprise de M. Comte à l'égard de ces conservateurs dont la célèbre société est la plus haute expression : il n'est pa? même coupé.

E. L. (Emile Littré) *.

(1) La Philosophie positive. Revue dirigée par E. Littré et rt.Wyrouboff, volume XII, janvier à juin 1874 'p. 31 3 ; 7* année.

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