Annales, Juin 1910, p
d'un objet qui, entre des mains de chair, pourrait être retiré ou imposé à la manière d'un morceau de matière, il n'y a point d'opportunités qui doivent empêcher de le dire : c'est là une amputation meurtrière pour !e catholicisme. Et aucun de ceux qui peut-être trouveront inopportun ou importun ce rappel de la vérité complète, ne pourra, contre la Tradition, contre les Pères, les Docteurs *, les Conciles et les Papes, soutenir expressément ses thèses mutilantes.
El si telle est l'origine de l'imbroglio doctrinal dont nous venons d'entrevoir quelques-unes des complications inextricables, quelle est, au moins implicitement, la cause finale, quel est le lien secret de toutes ces thèses inconsistantes et raides qui ont souvent fini par donner l'impression de la cohérence; et que nous reste- t-il entre les mains lorsque.
1. On cite souvent un fragment de texte, mais en escamotant une part de ce passage célèbre de S. Thomas : ce Si quis nutritus in sylvis ductum naturaiis rationis sequerelurin appelitu boni et fuga niali, certissime est tenendum quod ei Deus, vel per internani inspirationem revelaret ea quœ sunt ad credeudum necessaria, vel aliquem fîdei piaîdicatorem ad euin dirigeret, sicut niisit Petrum ad Cornelium ». (S. Th. q XIV, Dii fide, a 11). Qu'on apprécie l'admirable réserve et la volontaire imprécision des mots « eaquae sunt adcredendum necessaria », et qu'on ne se hâte pas de transformer, comme on faisait tout à l'heure, Vinspiratio interna en une parole toujours extérieure.
RAPPORT DU -NATUREL ET DU SURNATUREL SSq
u?ant du la méthode des résidus, nous cherchons ce qui subsiste, en dernière analyse, après toutes les précautions, les distinctions, les dénégations dont on s'est miini? Il reste que l'on veut accepter « le bénéfice » d'un coup de force et d'un ordre dans lequel on espère introduire, après coup, une « interprétation » dont on se réserve le privilège ' : ce qui
l. Je ne méconnais nullement, — que M. Desroqs veuille bien le croire, — la légitimité, liniportance, la nécessité même de la méttiode collective ou so iale, qui, par les lois et les institutions, prépare un cadre normal et tutélaire à la vie chrétienne. Oui, les hommes ont besoin d'être encadrés. Mais tout autre chose est de maintenir, de procurer, de promouvoir « cet ordre ré^mant dans la société » comtne «^ une condition souverainement efticace d de l'iiisiauration dans les âmes du royaume du Christ, en travaillant, comme les catholiques sociaux, à infuser dans les institutions une sève chrétienne, un ordre catholique où tout procéderait des vérités religieuses et métaphysiques et naturelles, tout autre chose est de prétendre imposer un ordre originellem'-nt issu d'une conception positiviste, obtenu par la force, et dans lequel après coup l'Eglise viendrait travailler. Que dis-je ? L'Eglise, a avant qu'elle puisse s'employer directement à l'œuvre surnaturelle » aurait à redresser, à « discipliner la nature, » à <( préparer de loin l'action de la grâ^-e > . Si par de telles conceptions M. Descoqs croit faire écho t à l'insistance voulue » du Magistère, j'avoue mon étonnement. Et ce qui ressort de ces indications, c'est toujours Tidée implicite d'un corset de fer à mettre à la pauvre humanité : les catho-
apparaît comme la raison formelle de l'alliance, c'est le dessein de procéder du dehors au dedans; de traiter les hommes et les sociétés de haut en bas ; c'est l'espoir de mater les âmes, pendant que d'autres materont les corps et les intelligences et ^agneront peut-être à cette besogne d'avuir part au € bénéfice » sans être « contraints » ni trop inquiétés pour leur athéisme: un laxisme religieux (jui s'insinue au profit d'un rigorisme théocralique et politique et d'un libéralisme économique, voilà l'aboatissement naturel de l'alliance par et pour les résultats seuls ! Il n'y a, entre hommes de pensée et d'action, union légitime et bonne qu'oij il y a tendance commune vers un but vrai et bon, par des moyens bons et vrais. Et, en pareille matière, si
liques sociaux veulent fortifier le squelette et les muscles ; et ils Comptent sur la sève divine. Ici, on compte sur Tappui extérieur d'une force physique ; pour cette tâche, ce n'est pas trop du concours des deux pi>uvoirs. D'où encore cette conséquence : rÉi:lise ne se sulfil pas, pour sa propre lâche. Il lui faut le secours du bras séculier; d'où enfin, sinon en droit, du moins en fait, nécessité de recourir aux grands et aux puissants de ce inonde, de com()ter sur le trône pour protéger l'autel ; on croit qu'on se fortifie spiriluellen»ent, en ayant des maréchaux des logis fourriers à son service. Et on veut que ce soit précédé par des massiers que Jésus fasse son entrée dans un domaine temporellement ordonné. L'Eglise aurait d'abord, par une bonne police, à « préparer de loin l'action de la giâce. . . ! »
l'esprit qui anime el qui éclaire n'est point partout dans Teiïort uni, il n'est nulle part. Deux hommes qui, encore immensément séparés s'orientent cependant dans une même direction, peuvent sainement et sincèrement coopérer, mais non deux hommes, qui, fussent ils en apparence rapprochés, tournent leurs regards et leur élan à l'opposé l'un de l'autre. Prétendre communier < dans un e^^prit tout différent », décidément c'est éliminer l'esprit : oui, c'est pét-her à mort contre l'esprit ; c'est, en dernière analyse, se rencontrer sur cette unique proposition : « (»n peut imposer la vérité de furce. Je ne crains pas de ilire que, pour un esprit lil>re et un bon esprit, voilà l'espoir le plus sacré » (C. Maurras, Action française, V. 296). Le culte qui a s'impose » ainsi, c'est peut-être la Heligion positiviste u du grand Être humain » ' ; ce ne sera jamais à coup sûr celui du Christ, celui de la Vérité. Voil-on enfin, dans toute leur beauté, ces « arrhes précieuses » dont on nous parlait, ces < résultats >• caressés ? Cessons donc, une fois pour toutes, de nous payer de mots : et, pour tout résumer sans oscille- plus longtemps du concret à l'aLslrait et de la pratique à la spéculation, mais en parlant un langage qui s'applique aussi bien en théorie qu'en pra
1, Cf. Maurras, L'Avenir de l'intelluience^ p. 124-137. On verra là quelle est en elTet la Religion positive que M. Maurras rêve d'imposer.
lique, disons siraplement ceci : il y a, pour un homme qui pense ou qui agit, trois manières d'être incomplet ou « déficient », par vide, par suffisance, par exclusion et négation. — Des théories incomplètes, mais ouvertes à ce qui les complétera et les corrigera, peuvent être dans le sens de la vérité, et tout notre effort doit tendre à les parfaire plutôt qu'à les refouler. Des doctrines incomplètes peuvent en s'eslimant complètes et en se donnant comme telles devenir fausses et mauvaises: bonum ex intégra causa ; il ne faut pas se lasser de les avertir, de leur montrer leur insuffisance. Tour à tour M. Descoqs raisonne comme si la déficience de M. Maurras et de ses amis était ou une simple lacune a combler ou une erreur adventice à redresser par addition. Mais il n'envisage guère ou point la troisième hypothèse, qui pourtant est la vraie, la seule vraie : la négation expresse, l'exclusion formelle de tout Tordre métaphysique : or cette façon d'être incomplète est, pour une doctrine. Terreur inexpiable, la fausseté radicale, contre laquelle, avant iout^il faut lutter. M. Descoqs me reprochait de vider les théories de M. Maurras de ce qu'elles ontde bon: nullement» j'ai mis à part les détails qui peuveot avoir leur prix , mais j'ai signalé l'idée d'ensemble, l'inspiration une et totale d'une doctrine positiviste de Tautorilé et d'une méthode d'action sur lesquelles il n'y a point de transaction légitime. Le malheur en effet est que
ce n'est nullement par les points qui comportent une interprétation intrinsèquement favorable et un progrès vers l'ordre spirituel et chrétien que M. Descoqs touche ses alliés, comme pour Us solliciter vers les hautes pensées, vers la métaphysique, vers les surnaturelles croyances qui sont les siennes ; c'est au contraire par le point où ils sont résolument fermés, systématiquement intraitables, abstraction faite du dedans de leur pensée : or, leur thèse de l'autorité et le sens exclusivement terrestre, le sens, « tout différent » de celui de M. Descoqs, qu'ils y donnent ostensiblement, n'est pas une pièce annexe ou subalterne de leurs conceptions ; c'en est l'axe, Taxe autour duquel tout gravite, comme dans la sphère que nous décrit IMaton au Timée et qui n'a ni pieds, ni mains, ni appétit pour rien d'extérieur à elle. Gela, c'est l'évidence même. Et M. Descoqs ne voit pas cela. Et nous qui le voyons, et les milliers de témoins qui le voient également, fût-ce le roi même, déplacent, paraît-il, la question et «. tentent vainement de donner le change 1 » Kst-ce parce que M. Lasserre parle de la «métaphysique du sensible» que nous découvrirons lia germe d'aspiration meilleure, une ébauche de Sursum ? tout au contraire, c'est le sensible, qui, en tant que tel, accapare la place suprême ; et, comme tout à l'heure il y avait des résultats qui, sans valoir, valaient, il y a du physique, du scienli-
lique, de l'esthétique, qui est la seule et unique métaphysique ; il y a du politique qui est le seul transcendant ; il y a une autorité qui est le Dieu visible et qui n'admet Dieu, dans un état policé, que ramené à cette idole palatine. Est-ce donc calomnier ces néo-positivistes que de redire, h travers leurs expressions parfois nouvelles, leurs pensées anciennes et permanentes ? mais si en efTel, pour eux, il n'y a que cela ; mais si un « athée » systématique ne peut oiïrirque cela, cela vous suffira donc, même provisoirement ? Et vraiment un « athée », peut-il donner autre chose? Non, la place n'est pas réservée à l'épanouissement de la vie surnaturelle, pas même à une religion naturelle, à une doctrine de la Cause premi»^re, de la Perfection, de l'Infini, de l'Absolu : tout cela est rejeté comme un principe de désordre et d'anarchie. Et c'est l'ordre issu de celte négation que voussouhailez,que vous aidez à nalireîCe qu'on vous offre, quel que soit votre espoir, c'est un rôle domestiqué de domesliqueur ; on compte sur vous pour charmer, captiver, dompter les puissances de révolte et d'anarchie que recèlent les mystiques profondeurs de Tètre humain. Et puisque vous avez voulu poser un cas de spéculation pratique, je défie « en rigueur de spéculation » qu'on extraie d'une alliance « sur les résultats bruts » entre athées et croyants, autre chose que ce résultat : un échange de bons procédés entre la brigade de fer et le service du
culte. Accepter le concours, utiliser les conceptions et les exploits éventuels de ces contempteurs de l'intini, de ces u ennemis » de la liberté spirituelle et de la charité surnaturelle, c'est, dirait M. Fontaine, être dupe ou complice, en espérant cueillir des fruits savoureux sur un arbre empoisonné jusqu'à la racine. M D'iscoqs, le vrai, voulait, comme nous, le progrès des âmes dans l'Église ; M. Descoqs, le faux, en dépit de tous les tours de force de sa casuistique, finit par se solidariser avec une entreprise qui ne recule devant aucun des moyens que réprouve, je ne dis pas seulement l'esprit évangélique, mais une morale fondée sur la foi en Dieu, sur le sens de la vie intérieure et sur le respect de la personne humaine. Je m'associe à la plupart des considérations qu'il proposée côté de la question : sur la question même de l'alliance, définie spéculativement comme elle Ta été et déterminée pratiquement comme elle l'est en fait, il n'y a point de subtilité qui tienne, c'est une erreur et c'est un mai. Et le pire, c'est que pourcontractei , puis pour justifier unetelleadiance, il faut d'abord avoir laissé dévier en soi, il faut ensuite fausser davantage encore le christianisme. Un dernier mot. Après s'être défendu (ce n'est pas à moi de décider avec quel succès), M. Descoqs ne trouve rien d'autre, pour conclure, qu'une insinuation à lancer contre moi : « entre ces deux excès, modernisme et vétérisme, de quel côté est
le plus grand danger et de quel côté penche Tt^stis? L'autorité compétente... a montré qu'elle voyait présentement pour la foi un grave péril dans l'immanentisme et le naturalisme sous prétexte non d'autorité, mais d'intériorité... Les articles de Testis sont-ils oui ou non dans un sens opposé? >^ Que M. Descoqs me signale une seule de mes propositions qui penche vers l'erreur contraire à celles que j'ai signalées, une seule qui ne tende pas h maintenir l'équilibre et à donner de la vérité chrétienne une vue aussi intégrale que possible. Et alors, mais alors seulement, il aura le droit de me jeter une telle accusation. En attendant, il doit me savoir un gré infini de lui remettre, devant lajiisticede Dieu, la dette qu'il contracte à mon égard par un acte que je livre à sa conscience. Eh quoi ! y aurait-il donc des vérités dangereuses et nuisibles? Et, en revanche, y a-t-il donc des erreurs utiles et respectables, des erreurs précieuses et pieuses, au point qu'on ne puisse les discerner et les combattre qu'en devenant plus coupable que ceux qui y tombent et s'y complaisent? Est ce qu'il y a des moments où il est inopportun de rappeler la doctrine intégrale? Est-ce que M. Descoqs représente « l'aulorilé compétente » à un tel degré que le critiquer, lui, c'est aller contre les vues du Magistère souverain? Je ne comprends pas. Je ne comprends qu'une chose, c'est que, pour s'esquiver, M. Descoqs s'est mis au
rang de ceux dont il ne voulait pas être, de ceux qui, à la légère, sont prêts à « lancer la redoutable accusation et à recourir à cette arme nneurtrière. » Car enfin à quel homme, dont la passion n'aveuglera pas l'esprit, fera t- on croire que, pour avoir signalé les adultérations et les caricatures dont nul catholique ne saurait prendre ouvertement la défense, et pour avoir discuté l'alliance politique de certains croyants avec les athées de l'Action Française, j'ai manqué de soumission au Pape ? Ne senton pas à la fin ce qu'il y a d'étrange à dire que résister à un tel courant de violences, c'est aller « dans un sens opposé » aux désirs et aux prescriptions pontificales? On loue assez aujourd'hui les hommes qui jadis ont maintenu le sens authentique des directions de Léon XIH contre les outrances et les dénaturations, pour qu'on nous accorde, et nous n'en demandons pas plus, le droit de rappeler les déclarations de Pie X dès la première Encyclique où il traçait son programme: « Il s'en trouvera, sans doute, qui, appliquant aux choses divines la courte mesure des choses humaines, chercheront à scruter Nos pensées intimes et k les tourner à leurs vues terrestres et à leurs intérêts de parti... >) Et dans l'Encyclique Edilse siepe ne nous était-il pas encore rappelé naguère que c'est « aux seuls moyens surnaturels » qu'il faut se fier dnns lalutît; religieuse? Pourquoi serais je téméraire en con-
damnant les méthodes politiques d'alliances utilitaires avec des hommes qui admettent « tous les moyens », excepté sans doute les moyens surnaturels ? M. Descoqs qui me fait un procès de tendances, qui scrute mes préférences et dénonce mes penchants, veut-il connaître le fond de ma pensée? Je n'établis pasunehiérarchieentre les erreurs; jecrois que la vérité, toulelavéritéestbonne, toujours bonne à dire ; je parle sous Pie X comme j'aurais parlé sous Léon XIII, ou comme je parlerais sous Léon XIV ; je suis également hostile aux divers unilatéralismes, et si M. Uescoqs penche vers l'un, ce n'est pas une raison pour que je penche vers l'autre. C'est même pour extirper le modernisme en toutes ses racines et en tous ses prétextes que je combats le « monophorisme » ; car c'est ce vétérisme qui a provoqué, en beaucoup d'âmes, les défaillances douloureuses, les crises intimes, que je déplore autant que personne ; ce n'est point en allant à l'excès dans un sens exclusif que M. Descoqs remédiera à l'excès qui lui est odieux : il ne ferait que redoubler les maux dont nous sommes affligés et que rendre plus invétérée, plus contagieuse la plaie des consciences, de celles du moins qui ne se laissent pas réduire par la compression et qui ne consentiront jamais à confondre les immolations, les soumissions surnaturelles dans l'amour avec les brutalités positivistes ou les exigences d'une politique autoritaire,
dans la terreur. En luttant contre ces méprises, à droite comme à gauche, en essayant de soulager les âmes scandalisées et de les ramener à une vue du divin équilibre de la discipline et de la liberté spirituelles, en voulant prévenir les chutes à la terrible responsabilité desquelles ceux qui « penchent » dans un sens passionnément préféré ne sentent pas assez qu'ils participent, oui ou non, est-on digne d'anathème ou d'approbation ? Oui ou non travailleton pour ou contre Dieu et l'Eglise ? »
TfiSTIS .