La morale de ISietzsche, p
qui prétend régler et limiter ses désirs, est-ce que les autres ne repoussent pas également toute idée d'un devoir qui les obligerait intérieurement à un renoncement quelconque ?
Est-ce que cela n'est pas également pour eux anti-naturel, « anti-physique », comme ils disent ? Est-ce que M. Maurras n'arrive pas à dire lui aussi que la moraL?, au lieu d'être le contraire de la nature, « est le sublime de la Nature, la Nature exaltée, affirmée, épurée et développée » ? Et l'identité du langage des uns et des autres sur ce point, ne révèle-t-elle pas ridentité de point de vue et d'inspiration^ ?
Il est vrai que les uns par esthétisme, par mesure, par raison, comme ils disent encore^ entendent ne jamais s'abandonner, ne jamais se laisser prendre, afin de dominer et de mieux
1. Inutile de dire que ce rapprochement est loin de suffire à nos yeux pour caractériser tout le Rornantisme. Tant s'en faut ! Il en caractérise seulement une des tendances ou un des aspects. Mais de même qu'on a distingué un Humanisme païen et un Humanisme, chrétien (Cf. les Origines de la Réforme, par Imbart de la Tour, t. H), il y aurait lieu aussi de distinguer deux Romantismes.
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posséder et leurs joies et les objets de leurs joies. Mais s'ils se félicitent ainsi, comme de la vraie sagesse, de ne vouloir que d'une façon finie ce que les autres veulent d'une façon infinie, — nous laissons de côté ici l'illusion dont se leurre en cela leur égotisme aux abois — ,ce n'en est pas moins avec les mêmes passions s'attachant aux mêmes objets qu'ils cherchent à se satisfaire. Ce qui vaut pour les uns, c'est ce qui vaut pour les autres. 11 n'y a pas entre eux de renversement des valeurs. En quoi ils diffèrent vraiment, c'est en ceci que les Romantiques issus de Rousseau et du naturalisme italien de la Renaissance convient toute la nature, tous les êtres de la nature sans exception, à régner par lépariouissement direct et infini des instincts, comme si naturellement, dans l'individu et dans la société, les instincts s'harmonisaient d'eux-mêmes, tandis que les esthètes, inspirés par Nietzsche et instruits par Darwin, font de ce règne l'apanage de ceux-là seuls qui, dans la lutte pour la vie, se montrent les plus forts en se disciplinant pour vaincre et en domptant les autres.
Et alors leur anti-romantisme prend cette signification précise de n'être plus que l'affir-
mation du droit des forts à régner sur les faibles et à régner sur eux par eux. Comme, en effet, de leur point de vue, il ne saurait y avoir d'autres biens, d'autres valeurs que celles qui s'étalent au soleil sous le nom de richesses, de puissance, de voluptés, et comme ces valeurs ne peuvent appartenir en môme temps à plusieurs, puisque la possession par les uns en exclut les autres, ce n'est qu'en triomphant sur les autres qu'on les possède et qu'on se sauve.
Et alors qu'arrive-t-il ? C'est que la doctrine chrétienne du salut offert à tous, de la valeur offerte à tous, leur apparaît comme le pire des trouble-fête. Ne concevant qu'un triomphe qui est un triomphe sur les autres, au lieu de concevoir un triomphe avec les autres dans la sphère supérieure où les appétits ne sont plus de mise, cette doctrine est pour eux le ver rongeur qui ravage impitoyablement la consistance qu'ils essaient de se donner. En même temps qu'elle leur crie la fragilité et la fugitivité inéluctables de leurs triomphes réels ou imaginaires, elle leur enlève la prise qu'ils prétendent avoir sur les autres en se faisant les pourvoyeurs de leurs désirs et de leurs craintes, puisqu'elle apprend
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aux autres à chercher plus haut les vraies valeurs et le vrai terme de leur destinée.
Et alors qu'arrive-t-il encore ? C'est que ne voulant pas qu'il existe d'autre salut que celui qu'ils rêvent, d'autres sortes de valeurs que celles auxquelles ils s'attachent, et devenus impuissants à en comprendre d'autres, ils traduisent le salut et la valeur que le christianisme propose à tous par le renoncement, en une surexcitation de la ( concupiscence » qui pousse les petits à prendre simplement la place des grands, les pauvres à s'emparer de la fortune des riches et, quand il s'agit de choses qu'on ne peut prendre comme la science, la heauté, la distinction, à les supprimer pour ramener tous les hommes au même niveau d'ignorance, de bassesse et de laideur. Voilà comment, tandis que le christianisme nous révèle un ordre de valeurs selon lequel les privilégiés, les puissants, les riches de ce monde doivent valoir autrement que par leurs privilèges, leur puissance, leurs richesses, et selon lequel aussi les disgraciés, les faibles, les pauvres sont appelés à valoir malgré leur disgrâce, leur faiblesse, leur pauvreté, ils ne sont plus capables, eux, de voir là qu'un renversement des valeurs, une
absurdité qui met le monde à l'envers, bien que ce ne soit absolument rien de tel *.
Mais en s'insurgeant contre ce prétendu renversement des valeurs comme on s'insurge contre une déraison — ce qui leur rend la tâche facile — , c'est à l'idée môme de valeurs, autres que celles qu'ils peuvent se procurer par leur volontéde puissance, qu'ils s'en prennent ostensiblement. Et l'agnosticisme qui observerait une attitude réservée, qui se contenterait de dire : je ne sais pas, leur suffit si peu et ils s'y
1. Qu'on nesMmagine pas toutefois qu'en révélant un ordre de valeurs au-dessus de l'ordre terrestre vers lequel tous doivent sélever, le christianisme consacre, comme en le dédaignant, le fait même de cet ordre terrestre pris à un moment donné. Nullement. Lea privilégiés, les puissants, les riches qu'il amène à ne plus croire en leurs privilèges, en leur puissance, en leurs richesses, parce qu'il les fait croire à une fin plus haute, deviennent tout autres, même terrestremenf, que les privilégiés, les puissants, les riches, qui croient en leurs privilèges, en leur puissance, en leurs richesses. Et de même en est-il, à linverse, des disgraciés, des faibles, des pauvres qu'il amène à ne plus subir leur disgrâce, leur faiblesse, leur pauvreté. De TefTort pour monter plus haut que la terre, la terre même bénéficie. Mais c'est le « surcroit » promis par l'Evangile à ceux qui cherchent le royaume de Dieu et sa justice, et qui n'est obtenu précisément qu'à la condition qu'on ne s'y arrête pas et que toujours on vise par delà.
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tiennent si peu, qu'ils professenténergiquement ce que M. Lasserre appelle a une métaphysique du sensible * », c'est-à-dire une métaphysique qui affirme que la seule réalité c'est ce qu'on voit et ce qu'on touche, et que M. xMaurras dit en parlant des nations qui veulent vivre — selon sa manière — qu' « un réalisme salutaire, un athéisme bienfaisant, leur fait chasser le surnaturel, le mystique », comme des « chimères et des superstitions » -. Et puisque le grand fauteur de ces chimères et de ces superstitions c'est le Christ, le Christ des « quatre juifs obscurs », celui du discours sur la Montagne et de l'entretien avec Nicodème, celui qui s'est fait fils de l'Homme pour que nous fussions fils de Dieu, c'est lui que M. Maurras et ses disciples poursuivent de leur haine, de leur colère et de leurs sarcasmes, tantôt brutalement et tantôt discrètement. Et son crime, à leurs yeux, c'est d'avoir méconnu les valeurs qui pour eux comptent.
a 11 a chassé les forts du trône », il a affranchi les esclaves, qui « depuis ce moment ont reçu leur gouvernement de leur âme » et