CHAPITRE Vil
l'illusion de « l'oHDRE établi » ET DU « TRIOMPHE DE l'ÉGLISE ».
Dans l'école de M. Descoqs on aime à répéter la parole du Christ : semper pauperes habetis vobiscum, pour lui faire signiGerune sorte de loi de la nature contre laquelle les catholiques sociaux s'insurgeraient sacrilègement. Mais quant aux paroles par lesquelles le Christ prédit à ses disciples ce qu'ils auront à souffrir et à surmonter pour prêcher au monde sa vérité, celles-là on les oublie. Bien loin d'y voir l'indication d'épreuves et de difficultés quidoivent toujours renaître, sous des formes variées, et à travers lesquelles ceux qui annoncent l'Evangile doivent toujours passer comme à travers le feu, on y voit seulement l'indication de ce que le Christ et ses premiers disciples ont dû faire et endurer pour fonder l'Eglise. Mais l'Eglise ayant été fondée par eux, aux prix des peines,
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des travaux et des sacrifices que nous savons, on l'imagine comme un héritage qu'un père aurait transmis à ses enfants et dans lequel ceux-ci n'auraient plus qu'à entrer pouren jouir et pour le faire valoir au nom des droits antérieurement acquis. On considère, en d'autres termes, que, par le Christ et ses premiers disciples qui sont morts à la peine, l'Eglise a triomphé dans la société une fois pour toutes, qu'ainsi un ordre a été établi en ce monde et que c'est cet ordre établi en ce monde qu'il faut d'abord défendre et maintenir. Et le souci qu'on a de le défendre et de le maintenir devient si pressant et si exclusif que pour y réussir, sans même s'en apercevoir, on en vient à son tour à accepter tous les moyens^ comme les hommes de la terre qui, ne vivant que pour la terre, acceptent tous les moyens pour sauver leur situation. Et que M. Descoqs ne dise pas que nous le calomnions. N'accepte-t-il pas le concours de M. Maurras et des siens ? N'acceptet-il pas (( les résultats » que ceux-ci doivent obtenir par leur action politique ? Et ces résultats, M. Maurras et les siens ne crient-ils pas à qui veut les entendre, qu'ils sont disposés à les obtenir par tous les moyens"^. Que M. Descoqs
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nous dise qu'à cela il n'a pas pensé, nous le croirons sans peine. Mais il aurait dû y penser. Et s'il ne Ta pas fait, c'est qu'il s'est laissé prendre indûment par le souci que nous indiquions tout à l'heure, et qu'ainsi il a interverti et perverti le sens et le rôle de l'Eglise en ce monde.
Qu'il nous laisse donc lui dire pour terminer qu'il est hanté, ainsi que d'autres, par deux chimères dont il lui faudrait se délivrer : la chimère d'un ordre établi et régnant en ce monde ^ et la chimère d'une Eglise triomphant dans la société \
La chimère d'un ordre établi et régnant en ce monde est un rêve niais de positivistes qui vou-
1. Ce n'est pas le lieu d'expliquer en détail le caractère et le rôle de l'Eglise. 11 nous suffira de donner une indication qui marque dans quelle perspective il faut l'envisager pour sortir des compromissions où s'est engagé M. Descoqs. Les lignes qui suivent n'ont pas d'autre but. J'y reviendrai plus longuement dans la seconde partie. Et, en même temps que je me réfère aux conclusions que Testis a déjà tirées sur ce point de ses observations et de ses critiques (Cf. Appendice I), je me permets de renvoyer à quelques études précédemment publiées : L'Eglise et VEtat [Annales, février 1907) ; Dogme et théologie (i4 nna/es, février 1908, particulièrement p. 512,513, et décembre 1909); Préface sur V Eglise et VEtat à travers Chistoire, pour le Catholicisme et la Société, par M. Legendre et J. Chevalier (Giard et Prière) ; Théorie de rEducation (Bloud etCie).
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draient fixer les choses du temps et les amener à se suffire pour être, afin de se suffire avec elles. Mais la figure de ce monde passe. Et les rêves, pas plus que les blasphèmes de ceux-ci ou de ceux-là, ne l'empêcheront de passer. Et nous tous qui vivons dans le monde, à vrai dire, nous ne sommes pas encore, nous deveîions ou plutôt nous avons à devenir par une obligation qui urge au plus profond de nousmêmes, non pas pour aller d'accident en accident, de phénomène en phénomène, comme l'imagine l'égotisme des esthètes, mais pour sortir du chaos des désirs et des appétits terrestres qui nous mettent aux prises avec nousmêmes et les uns avec les autres, et pour nous unifier dans l'éternelle harmonie au sein du Père Céleste. Comment nous parlez-vous d'ordre régnant ? Il ne s'agit toujours pour nous que de l'ordre à faire régner, un ordre où, au lieu d'être ce que nous sommes, nous serons ce que nous devons être. Le monde, notre monde, est dans l'enfantement, comme dit S. Paul. Et il ne vaut, et il n'a raison d'être, et il ne tient que par ce qu'il doit enfanter.
En conséquence, comment aussi nous parle/-
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VOUS du triomphe de l'Eglise dans la société ? C'est là cette fois au sens phénoménal oii vous l'entendez un rêve puéril de millénaristes, se faisant croire que le Fils de Dieu est venu en ce monde pour mettre à leur disposition les biens mêmes de ce monde et leur permettre d'en jouir. L'Eglise n'est pas et ne sera jamais triomphante dans la société. Son triomphe est ailleurs et plus haut, dans les âmes et pour l'éternité. Dans la société elle est militante. Serait-ce donc une nouveauté de le dire ? Et elle y sera militante tant que le monde sera le monde, c'est-à-dire le lieu du devenir et de l'enfantement. C'est qu'en effet chaque génération qui survient et. dans chaque génération, chaque individu apportent leur lot de misère humaine, dont il faut les racheter, dont il faut les sauver, et dans lequel, pour les racheter et les sauver, il faut faire naître, avec la vie du Christ, l'homme nouveau. Le rôle de l'Eglise sera donc jusqu'à la fin, non pas d'entrer dans un droit établi par d'autres pour le faire valoir et en bénéficier, mais jusqu'à la fin, comme le Christ, de prendre à sa charge la misère humaine, toute la misère humaine, la misère de toutes les âmes quelles qu'elles soient, pour travailler avec elles à les en délivrer.
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Et de ce point de vue, apercevez- vous enfin ce que serait une alliance avec les uns pour triompher des autres ? Ne serait-ce pas l'Eglise se faisant terrestre, de céleste qu'elle est par son origine et par sa destinée ? Se faisant parti, partielle et partiale, d'universelle et de catholique que Dieu a voulu qu'elle fût pour être l'organe du salut du monde sans acception de personne ? Et si son rôle est de ne s'allier avec personne, c'est parce que son rôle est d'être à tous.
Quand donc, sous prétexte de la solidifier, de lui donner du corps, de la rendre forte, vous entreprenez de la poser d'abord comme un droit, analogue au droit des légistes queM.Maurras se vante d'admirer en elle et qui est la seule chose qu'il en veuille retenir, ne comprenezvous pas que vous la rapetissez et que vous la rendez vulnérable à tous les coups ? car ce n'est là qu'une solidité d'empire terrestre, une solidité bâtie sur le sable à la merci des accidents de ce monde. Si elle aussi a besoin de la force, au sens matériel, pour faire son œuvre, toute force plus forte qu'elle lui sera un obstacle insurmontable. Et elle est vaincue d'avance.
Mais non, tout autre est sa solidité et tout
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autre sa force. Elle est solide par le devoir qui lui incombe, par la mission qu'elle a reçue et qui vient de réternité, de prêcher le royaume éternel de Dieu. Et contre cela rien ne peut prévaloir, puisque la mort même est un moyen d'annoncer la bonne nouvelle et que celui qui meurt poar elle en est le témoin incomparable.
Et ne venez pas nous dire que nous désarmons l'Eglise, que nous la livrons à ses ennemis ; ne venez pas nous dire surtout que nous justifions ceux qui la persécutent. Est-ce que le Christ était désarmé parce qu'il avait dit à Pierre de remettre son épée au fourreau ? Et ce qu'il avait àfaire.nei'a-t-ilpas fait? Et a-t-il justifié ses juges et ses bourreaux parce qu'il a dit : Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ? Non, il s'est mis au-dessus de leurs atteintes, afin de se pencher ensuite vers eux pour les inonder de sa bonté.
L'Eglise est comme le Christ. Pour aller aux âmes, elle est, par essence même, une âme de vérité et de bonté. Et s'il lui faut un corps pour agir en ce monde, c'est par son âme et pour son âme que son corps subsiste. Et si nous voulons que son corps soit beau et vigoureux, si nous
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voulons qiiil rayonne, travaillons à enrichir son âme de la foi et de Tamour de nos âmes.
Sa force à elle, ce n'est pas de donner des mots d'ordre qui soient obéis matériellement comme mots d'ordre et qu'appuient des menaces ou des faveurs. Sa force, c'est de susciter les âmes à la vie d'en haut, c'est de faire naître et de cultiver dans les consciences l'obligation surnaturalisante de vivre pour Dieu et pour les autres par le Christ, et d'aller ainsi, à travers les défaites du temps, à un triomphe qui n'est pas du temps.
Ne faites donc pas des rêves d'enfant quand vous avez, à portée de la main, des réalités éternelles qui vous sollicitent. Comprenez, vous tous qui voulez triompher et régner sur la terre . Et nunc^ reges, intelligile.