OCIÉTE D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
Liirairie Paul Ollendorff
ÏO, CHAUSSÉE D'ANTIN, 5o
// a été tiré à part dix exemplaires sur papier de Hollande
numérotés.
AU SEUIL DU UAUVAIS CUEHIN
Va dimanche de juin, vers midi, au guichet do la poste restante, dans un bureau du quartier des Champs-Elysées, une femme, qui venait d'entrer, tendait silencieusement au commis de service, Roger Montagny, un papier qu'elle avait tiré de son gant. Arraché à une vérification de chiffres qui i'absorbait, il leva les yeux et lut sur le papier ces trois initiales tracées au crayon : R. T. R. R avait l'habitude de ces demandes muettes. Au moment de répondre k celle-là, il dévisagea la demanderesse et la reconnut.
II ignorait qui elle était ; mais, il se rappelait ^uo, quinze jours avant, elle s'était présentée au juichet pour retirer une lettre aux mSmes initiaes. Il avait été alors frappé par son élégance, son ■datante beauté de blonde, que n'altérait pas enoro la maturité qu'on sentait venir, la vivacité
caressante de ses yeux noirs, qui rayonnaient sous sa voilette blanche^ la perfection de ses mains, aperçue, lorsqu'elle s'était dégantée, les bagues qui brillaient à ses doigts, le pénétrant parfum qui se dégageait d'elle, tout enfin, ce qui dans sa personne, révélait une privilégiée du monde et de la fortune.
Il est des visions qu'on n'oublie pas surtout lorsque, comme Roger Montagny, on est jeune, avide de mordre aux jouissances de la vie et convaincu qu'en vous mettant à. l'humble place qu'on occupe, la destinée a commis, à votre égard, un déni de justice. Il se souvenait donc de cette inconnue et en la revoyant ainsi, à l'improviste, il se sentait repris du désir allumé en lui, la première fois qu'il l'avait vue, de pénétrer le mystère dont sa démarche attestait l'existence.
Il était visible que si, pour l'accomplir, elle avait choisi cette matinée d'un beau dimanche de printemps^ c'est qu'elle supposait, non sans raison, que ce jour-là et à cette heure, elle trouverait le bureau désert, et plus visible encore que si elle voulait le trouver tel, c'est qu'elle avait quelque chose à cacher.
— Ce quelque chose, se disait Montagny, n'est pas difficile à deviner. C'est un roman d'amour. Nous avons un amant, jolie madame, un gentil petit amant, et c'est par la voie commode et sûre de la poste restante que nous communiquons avec lui.
Le sourire malicieux qui plissait ses lèvres eut révélé ses réflexions à l'inconnue si, en ce moment, elle Teût regardé. Mais, elle ne le regardait pas. Tout en mettant fébrilement en morceaux le papier qu'elle lui avait présenté, elle le devançait des yeux, jusque vers un casier placé au fond du bureau, divisé en autant de compartiments qu'il y a de lettres dans Talphabet et vers lequel^ ayant quitté sa chaise, il se dirigeait.
Dans l'un d'eux, il prit un paquet de plis de tous les formats et procéda à la recherche, laissant tomber sur une table, au fur et à mesure qu'il les trouvait, ceux qui portaient les initiales indiquées. Mais il ne se hâtait pas. Loin de se hâter, il semblait goûter quelque plaisir à exciter, en la prolongeant,. l'anxiété muette de la femme sûr qui, à tout instant, il glissait des regards furtifs.
De l'autre côté du grillage, elle suivait le mouvement de ses doigls, et comptait mentalement les lettres qui tombaient sur la table : une, deux, trois, lorsque soudain, surgit à son côté, un homme à mine hautaine, grand, vigoureux, le nez en bec d'aigle, une physionomie d'oiseau de proie, accusée par la cambrure du chapeau, un homme jeune encore, sous les rides de la cinquantaine et les cheveux grisonnants, la taille serrée dans une redin*^ gotc noire doM une rosette de la Légion d'honneur étoilait la boutonnière. Il était entré dans le Imreau, derrière la femme, à son insu.
Elle blêmit en le voyant. Un cri rauque, étouffé, révélant la terreur^ jaillit de sa gorge. Puis, se dominant :
— Vous, André I Vous m*avez fait peur, balbutia-t-elle, essayant de sourire. |
— Parbleu 1 Je m'y attendais bien, répliqua-til durement. Je vous y prends enfin. Je vais savoir avec qui vous entretenez des correspondances secrètes.
Montagny s*était retourné, tenant toujours ses lettres, l'oreille pleine de la menace de cet homme, dans lequel il devinait le mari de son inconnue et qu'il avait saisie, quoique proférée à demi- voix. Ses yeux trahirent la crainte et l'indécision qui s'emparaient de lui, au moment où de ce qu'il allait faire, dépendaient peut-être le repos, l'honneur, la vie même de la femme.
Mais cette indécision ne dura pas. Son parti était pris. Il ne livrerait pas les lettres et pour tourner la difficulté, il n'avait plus qu'à attendre la suite de l'explication conjugale dont le hasard le rendait témoin. Feignant d'y rester étranger, il continua sa recherche, écoutant, cueillant au vol les mots qui arrivaient jusqu'à lui.
— Que parlez-vous de correspondances secrètes? protestait la femme qui paraissait avoir recouvré son sang- froid. C'est aussi bête qu'odieux de me faire <}êtte injure. Et plus haut elle ajouta : — Je suis entrée ici, en sortant de la messe, pour acheter des timbres.
Qons, 11 Dreaouiiiait aes excuses, répétant d'un accent où passait encore un doute :
— Pour acheter des timbres?
— Vous voyez, , je les attends , confirma la femme.
— Elle est très forte, pensait Montagny, à qui rien n'échappait de cet entretien. Elle a compris que je peux la sauver ou la perdre et elle me trace ma conduite.
De nouveau, il la regarda et fut pénétré par la flamme des deux yeux chargés de supphcations, braqués sur les siens, comme s'ils voulaient le percer de part en part. En cette minute, se joua entre la femme et lui, le drame muet le pluspathétique. D'un cùt('!, le silence; de l'autre, l'angoisse, et quelle angoisse! Combien poignante et torturante pour la femme, alors que le hasard faisait de ce pauvre diable, si bas au-dessous d'elle, qu'elle ne connaissait pas et ne reverrait sans doute jamais, l'arbitre de son sort! Avait-il seulement deviné co qu'elle attendait do lui? Qu'allaitil décider? Qu'allait-il faire?
Elle le fixait toujours et, sous son apparente fermeté, il la sentait à bout de forces, prÈto à défaillir. Il eut pitié d'elle. Rejetant ensemble dans le casier les lettres qu'il tenait à la main et celles
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qu'il avait mises de côté, il revint à son guichet et s'asseyant :
— Pardon de vous avoir fait attendre, madame. C'était pour une vérification urgente. Vous m'avez demandé des timbres^ je crois ?
— Oui,^monsieur, trente à quinze centimes et dix à vingt-cinq, répondit -elle transfigurée par la joie et la reconnaissance, ôtant nerveusement un de ses gants pour recevoir les timbres et les payer.
Sa maia tremblait quand elle ouvrit sa bourse.
— Attendez, lui dit avec empressement son mari ; j'ai de la monnaie.
Il la tira de la poche de son pantalon et fît la somme qu'il déposa devant Montagny. Sa femme marchait vers la porte; il emboîta le pas derrière elle. Mais au moment de sortir, elle s'écria :
— J'ai oublié mon gant.
Elle revenait sur ses pas pour le prendre. Il était resté sur la tablette, dans Touverture du guichet. Elle se retrouva ainsi devant Montagny et profitant de la circonstance qui les remettait, seul à seul, eu face l'un de l'autre, elle lui jeta ces mots, d'nne voix si faible, qu'il les entendait à peine :
— Je voulais vous dire merci; vous m'avez sauvée.
Elle se retournait et fila. Montagny la vit rejoindre son mari qui l'attendait à la porte et sortir avec lui.
— C'est vrai qu'elle me doit une fière chandelle, murmura -t-il. Malheureusement it ne m'en reviendra rien, puisque je ne sais qui elle est. Tout ce que j'en tirerai, ce sera de me faire un succès près des camarades, en leur racontant cette histoire.
Alors seulement, il s'aperçut qu'il était presque seul dans le bureau. C'était dimanche. Sur cinq guichets, il y en avait trois fermés. A celui du télégraphe, le préposé parlementait avec un monsieur. Le groom du téléphone sommeillait à côté de la cabine vide. De ce qui venait de se passer, personne n'avait été témoin.
En le constatant, Montagny devint rêveur. Sa curiosité se réveillait plus impérieuse. Que n'eûtil donné pour savoir qui était cette femme I Le saurait-il jamais? Sans doute, elle reviendrait pour prendre ses lettres. Mais serait-il de service quand elle reviendrait ? Et d'ailleurs, en admettant qu'il se retrouvât en sa présence, oserait-il lui demander son nom ? Et cependant, il venait de la sauver, elle le lui avait dit; il venait d'acquérir des droits à sa gratitude.
S'il l'eût connue, c'eût été là une bonne fortune inespérée. Une telle femme devait avoir des relations, des influences ; sa protection devait être efficace et c'était une malchance, alors qu'elle ne pouvait refuser de le servir, de ne savoir où la retrouver ni comment arriver jusqu'à elle. Maintenant ce regret l'obsédait, le tenaillait et son visage plus soucieux et plus pâle témoignait de la
puissance des suggestions mauvaises qui, peu à peu, montaient en lui.
Brusquement, il quitta sa place, en embrassant du regard le bureau désert. Il alla droit au casier des lettres adressées poste restante. Les trois qu'il avait tenues tout à l'heure, prêt à les remettre à l'inconnue qui les réclamait, étaient au-dessus des autres. Il les prit, les garda un moment au bout de ses doigts, hésitant encore au seuil de la voie criminelle...
Puis, d'un mouvement de décision, après s*êtro assuré une dernière fois que personne ne pouvait le voir, il les glissa dans sa poche, murmurant :
— Ma foi, tant pis I Qui ne risque rien n'a rien.
Une douzaine d'années avant Tépoque où commence ce récit, à la suite d'une de ces crises ministérielles si fréquentes dans l'histoire contemporaine, il y eut d'importants mouvements dans le corps préfectoral. On sait que, chez nous, les changements de ministres ont pour conséquence des changements de fonctionnaires. Quand des hommes nouveaux arrivent au pouvoir, leur premier souci est de s'entourer de leurs créatures et de payer d'une place les dévouements anciens ou celui qu*on leur promet.
Dans l'un de ces mouvements, un avocat d'Aîxen-Provence, Désiré Montagn)»^, se trouva compris. Le chef-lieu d'un département de TOuestvit débarquer un jour son nouveau préfet, accompagné de sa femme, une grosse brune touchant à la