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quarantaine^ dépourvue d'élégance et de charme, et d'un fils d'environ quinze ans, joli garçon à la mine éveillée, qui semblait tout fier des hautes fonctions auxquelles son père venait d'être appelé.
Les bavardages des employés de la préfecture eurent bientôt appris aux administrés qu'en entrant dans le somptueux édifice affecté à la résidence du premier magistrat du département, M. Désiré Montagny et sa famille avaient paru ravis. Ils s'y étaient installés en gens qui n'ont pas l'habitude du luxe et du confort dans lesquels ils vont vivre et leurs propos surpris par les subordonnés, avaient révélé qu'ils arrivaient là comme en pays conquis, les dents longues, avec la conviction qu'ils allaient y trouver la fortune, après l'avoir longtemps attendue.
Des indiscrétions postérieures eurent bientôt appris à tout le monde le passé de ce personnage, bombardé du premier coup préfet d'un grand département sans avoir franchi au préalable les échelons inférieurs de la hiérarchie et sans qu'aucun de ses actes eût témoigné de ses capacités ni de ses aptitudes. Au barreau de sa ville natale, il n'avait jamais brillé, bien qu'il appartînt à une famille honorable ; il était resté parmi la foule des avocats sans causes. Ruiné par des spéculations malheureuses, il avait fait un assez sot mariage. Sa femme était de condition très humble. Il avait longtemps vécu avec elle avant de l'épouser. Il ne s'était dé-
cidé à lui donner son nom qu'après la naissance de leur lils^ afin de le légitimer.
Comment, parti de si bas^ était-il parvenu à monter si haut et d*un seul bond ? Chacun se le demandait et personne ne le comprenait. Ce fut seulement plus tard qu'on sut qu'il devait sa nomination à un camarade de collège, son propre cousin, député depuis quelques années et devenu subitement ministre. Ce haut personnage s'était plu à faire bénéficier son cousin de sa bonne fortune. De la position maussade où celui-ci croupissait^ il Tavait porté sur les sommets.
Entré en place. Désiré Montagny parvint à plaire en mettant en pratique avec persévérance la résolution qu'il avait prise de bien vivre avec tous les partis et de ne pas se créer d'inimitiés. On peut être un fruit sec, un raté, et n'être pas un méchant homme. C'était son cas. La politique de ses chefs avait fait craindre qu'afin de gagner leur faveur, il ne se signalât par des mesures de violence. Il se distingua par sa modération. T^He fut la cause de sa réussite dans un temps où les gouvernés s'attendent toujours au pire et où ne pas faire le mal est pour les gouvernants le plus sûr moyen d'être excusés de ne pas faire le bien. Au bout d'une année, les administrés étaient enchantés de leur préfet. Redoutant ses successeurs, ils ne demandaient qu'à le conserver. On le leur laissa et ce fut entre eux et lui, pendant quatre ans, sinon un mariage d'amour, du moins un uiariage de raison.
venu, entre temps, dorer la fonction et l'exigtence, n'aurait donc rien eu à souhaiter si le tableau de son intérieur eût été aussi riant que celui de ses relations avec ses administrés. Mais, hélas I à ce tableau, il y avait une ombre : l'inconduite de son fils, Roger Montagny.
— N'avoir qu'un enfant et n'en pouvoir rien faire, n'est-ce pas à se désespérer? disait-il souvent à sa femme, lorsque quelque frasque de ce mauvais drôle venait exciter sa colère et ses tristesses.
A ce moment, Roger allait sur ses vingt ans. Le garçonnet que les habitants du chef-lieu avaient vu arriver un jour, maigre, mince comme un roseau, frêle encore, mais déjà paré des grâces exté* rieures de la jeunesse, avait tenu tout ce qu'il promettait alors. En grandissant, il s'était affiné. Son élégance native, sa haute taille souple, ses yeux rieurs, l'expression intelligente et ouverte de son visage, tout contribuait à faire de lui un bel adolescent, un de ces êtres de séduction et de charme sur le passage desquels les femmes, volontiers, se retournent, captivées. Il avait la parole facile. Les belles phrases lui venaient aux lèvres naturellement, semées parfois de traits qui révélaient la vivacité de l'intelligence et l'impétuosité de l'esprit.
En le voyant tel, ceux qui ne savaient ce que ces séduisantes apparences cachaient de mauvais
instincts^ ne pouvaient qu'être tentés de féliciter les parents et de leur prédire qu*ils auraient plus tard de ce fils toutes les satisfactions qu'ils étaient en droit d'espérer. Mais le leur prédire, c*eût été se tromper et, d'ailleurs, ils n'auraient pu s'y laisser prendre, ayant appris, par une cruelle et déjà longue expérience, qu'ils n'avaient rien à attendre de bon de cet unique héritier de leur nom.
Roger était venu au monde indolent, paresseux. Tout Teffort de son père et do ses maîtres pour meubler son esprit s'était brisé à cette paresse incorrigible. A vingt ans, après s'être longtemps attardé sur les bancs du lycée, il n'avait pu passer encore un examen. Ce n'était pas défaut d'intelligence, mais défaut d'application et répugnance à tout effort. Quoique toutes les carrières eussent été offertes à son ambition, ses parents en étaient toujours à ne savoir vers laquelle le pousser.
Il vivait auprès d'eux, non pour leur joie, mais pour leur tourment. Il frayait avec tous les oisifs de la ville, joueur, débauché, dépourvu de toute dignité, courant les cercles et les maisons mal famées, ayant au plus haut degré le goût des jouissances grossières, contractant des dettes, comptant sur son père pour les payer, insensible aux larmes de sa mère et obstinément rebelle aux conseils, aux avertissements, aux remontrances. Ses parents dont il empoisonnait les jours gémissaient, se lamentaient, appréhendaient sans cesse quelque irréparable scandale.
cuti tii. ii^im cuiiiiiiciigaii a juier uuus la uevuLiuii murmurait, se parlant b. elle-m6me :
— Dieu me châtie dans cet enfant !
Ce drame familial dont monsieur le préfet s'ingéniait à cacher les péripéties n'étant que le prologue de cette histoire, il convient de l'ahrégcr pour arriver à son dénouement qui fut celui qu'avait prévu le malheureux père.
Un soir, après la visite d'un créancier qui était venu lui réclamer le montant d'une dette contractée par Roger et lui révéler que celui-ci devait aux quatre coins de la ville, une explication orageuse eut lieu entre les parents et le fils. Leur patience était à hout. Ils le lui déclarèrent, en le menaçant de le chasser s'il ne changeait pas d'existence. Il courba la tète sous ces reproches, sans qu'un mot vînt révéler un repentir, ni des résolutions meilleures. Le lendemain, le valet do chamhre de monsieur le préfet étant, comme d'habitude, entré chez lui pour le réveiller, le trouva mort dans son lit.
— C'est toi qui l'as tué I dit la veuve à son fils. Il était tombé à genoux, pleurant à sanglots,
couvrant de baisers la main du mort, demandant pardon et ce fut elle, la malheureuse mère, qui dut, dans sa douleur, trouver pour les prodiguer à ce jeune et déjà si grand coupable les mots qui relèvent et réconfortent.
Il eut alors un mouvement de résolution généreuse.
— Je réparerai! je réparerai! s'écria-t-il.
— C'est bien tard pour te décider, répondit la mère ; mais ce ne sera pas trop tard si tu persévères dans ton dessein.
Le même jour, le testament de Montagny fut ouvert. Il y confessait que le paiement des dettes de son fils avait absorbé la presque totalité de ce qu'il possédait et qu'à l'aide de ce qui lui restait il avait constitué au profit de sa femme, afin qu'elle ne mourût pas de faim, une rente viagère de quatre mille francs. C'était du pain pour elle. Quant à Roger, le travail seul pouvait lui fournir des moyens d'existence. H dépendait de lui de les trouver aux colonies.
Il se déclara prêt à partir, puisque telle était la volonté de son père. Mais, ce fut alors sa mère qui protesta. Ce fils, bien qu'il lui eût causé tant de tourments, demeurait son unique bien ; elle l'aimait toujours. Maintenant confiante dans la sincérité de son repentir, elle ne voulait plus se séparer de lui et redoutant de s'expatrier, c'est en France qu'elle voulait qu'il se créât une position. Les amis de son père l'aideraient à la trouver.
Quelques jours plus tard, suivi de sa mère, il arrivait à Paris. Aussitôt, ils se mettaient en campagne, sollicitant des recommandations. A la faveur du souvenir que laissait dans l'administration le préfet Montagny, elles se multiplièrent. Le mois
l'administratioD des postes. Ses protecteurs étaient également parvenus à le faire exonérer du service militaire.
Il n'était pas brillant l'emploi qu'il venait d'obtenir. Les administrations publiques, en France, donnent du pain à ceux qui les servent, mais ne les enrichissent pae. Rétribué à six cents francs par an, comme traitement de début, il en aurait, à quelques mois de là, douze cents qui ne se grossiraient plus que lentement, par échelons de trois cents francs, tous les |trois ans, lorsqu'il aurait été nommé commis. Plus tard, il serait commis principal avec un traitement maximum de quatre mille et vers quarante-cinq ans, si la chance le favorisait ou si ses services le signalaient à l'attention bienveillante de ses chefs, il pourrait être appelé k quelque direction en province en attendant un poste d'inspecteur, toujours difficile à décrocher, et qui serait son b&ton de maréchal.
L'avenir qui s'offrait k ses ambitions était donc assez précaire, et le fîls d'un préfet aurait pu espérer mieux. Mais il avait contre lui son ignorance, sa longue oisiveté, son défaut d'aptitudes et au total, si modeste que fût l'emploi dont on venait de le pourvoir, il devait s'estimer heureux de l'avoir trouvé. Désormais, il vivrait avec sa mère. Le revenu viager qu'elle devait à la prudence de son mari, augmenté progressivement par ce que
gagnerait son fils, leur permettrait d'attendre des jours meilleurs. S'il s'amendait, s'il s'appliquait, comme il l'avait promis, à réparer le passé, peutêtre parviendrait-elle à le marier à quelque jeune fille de la petite bourgeoisie, en possession d'une dot. Tel était le but que maintenant|elle allait'poursuivre et qu'elle espérait atteindre, lorsque Roger aurait vingt-cinq ans. Elle demandait au ciel de la laisser vivre jusque-là et considérait qu'alors sa tâche serait accomplie.
Roger parut d'abord disposé à seconder ces projets. Il se mit au travail avec un entrain qui semblait de bon augure. Il mérita l'augmentation réglementaire qui lui fut accordée au bout de quelques mois et qui le mit à douze cents francs. Mais ce fut là son premier et son dernier effort. Il ne tarda pas à se lasser de sa besogne quotidienne. Rester assis, du matin au soir, derrière un guichet, soumis aux exigences du public, débiter des timbres ou des bons de poste, délivrer des mandats, enregistrer des recommandations et des chargements, tout cela, promptement, lui parut fastidieux. Il se trouvait humilié d'être, à ce point, le serviteur d'autrui, d'être enchaîné comme un esclave et hiérarchisé dans la discipline des règlements.
Si du moins, au bout de ce supplice, il avait entrevu une existence plus brillante, il lui eût été aisé de prendre patience. Mais il ne pouvait que trop bien prévoir ce que serait la sienne. Il en
quinze ou vingt ans, cloué à son rond de cuir. Il y vieillirait sans doute et arriverait à la fin de ses jours sans avoir goûté à ces joies de la vie dont le désir demeurait en lui, vivaceet fougueux.
A comparer ainsi le sort qui lui était résen-é h celui qu'il avait entrevu, il s'impatientait et s'aigrissait. Bientôt même se formait en lui cette conviction que l'emploi qu'il occupait était indigne de lui, qu'il ne saurait en tolérer longtemps les misères. Pour réussir dans une carrière, il faut l'aimer. Il haïssait celle qu'il avait embrassée et tout naturellement, il en arriva vite & en négliger les devoirs.
Sa valeur professionnelle était nulle. Les premiers feux de son zèle avaient seuls pu faire illusion ù ses chefs. Ces feux éteints et ce zèle tombé, il apparut tel qu'il était, un employé médiocre, hontout au plus à tenir sa place tant bien que mal, qui ne méritait pas les protections chaleureuses dont il avait été l'objet. Il dut à ces protections d'ôtre maintenu. Mais dès ce moment, il fut classé parmi les agents sur lesquels on ne compte pas et qui n'obtiendront jamais d'autre avancement que celui qu'aux termes des règlements, il n'est pas possible de leur refuser.
Il y avait alors deux ans qu'il appartenait à l'ad-
ministration des postes, à titre de surnuméraire. On le nomma commis parce qu'on ne pouvait faire autrement. Il n'en fut ni plus zélé ni plus capable et sa vie continua à se traîner, vide, uniforme, troublée chaque jour davantage par l'ardeur de ses désirs de jouissances, qui se surexcitaient aux tentations innombrables que la grande capitale qu'est Paris multiplie de tous côtés, sur la route des nouveaux venus — tentations d'autant plus périlleuses pour lui qu'il brûlait d'y succomber.
Employé dans le bureau d'un quartier luxueux et brillant, il y succombait à tout instant par la pensée, au spectacle des jolies femmes, des équipages, des hôtels somptueux, de tout ce qu'il aurait voulu posséder. Lorsque, le soir venu, il quittait son bureau pour rentrer^dans le modeste logis que sa mère occupait aux Ternes, il s'en allait lentement ainsi qu'un affamé qui rôde, avide, sur la voie publique, en quête des moyens de se procurer les satisfactions qu'il convoite. Il enviait tout ce qu'il n'avait pas, se répétant sans cesse qu'il était une victime, qu'il avait les mêmes droits à la richesse et à tout ce qu'elle procure que tant d'autres à qui elle avait été départie sans qu'ils fussent plus dignes que lui d'en jouir.
Sa mère ne soupçonnait pas les orages qui grondaient dans son cerveau. Toute à ses devoirs de ménagère, subissant avec résignation son destin, protégée contre ses défaillances par les pratiques religieuses auxquelles elle s'adonnait avec fer-
nir. Bien ne lui apparaissait dea révoltes intérieu- Fcs qui, peu à peu, le ramenaient à la crise morale dont les funestes effets avalent souillé ea première jeunesse. De le voir assis à sa table, partageant son modeste repas, se contentant de ce dont elle se contentait elle-même, elle tirait cette conclusion qu'il était redevenu honnête homme et le de* meurerait toujours.
Quels cris elle eût poussés et de quelles alarmes n'eût-elle pas été saisie si elle avait connu les vagues projets dont il alimentait ses rêveries pernicieuses I A cette heure, il était résolu à quitter son emploi, dès que l'occasion s'offrirait à lui de se procurer des moyens d'existence autrement que par son travail.
Ces moyens, il les cherchait avidement.
Pendant quelques semaines, il crut les avoir trouvés. Un journal de courses ^tant tombé dans ses mains, un dernier jour de mois, alors qu'il venait de toucher ses appointements, il eut la pensée de mettre une petite somme sur le cheval que la feuille hippique désignait comme favori. Sa tentative fut couronnée do succès. Il gagna dix fois sa mise.
Renouvelé la semaine suivante, le jeu lui réussit encore. Il perdit alors la tête, exposa de plus
gros enjeux, prêt à donner sa démission si de nouveau la fortune lui souriait. Cette fois, elle lui fut contraire. Les spéculations qui suivirent ne furent pas plus heureuses. Il eut le courage de s'arrêter en constatant que deux mois de ses. appointements y avaient passé, perte très cruelle pour lui, qu'il parvint à cacher à sa mère, en usant de mensonges et qui n'améliora pas son état moral.
Mais l'expérience eut un double résultat. Elle le convainquit d'abord qu'il y avait en lui l'étoffe d'un spéculateur, qu'avec des ressources plus abondantes il aurait pu se rattraper et ensuite, que la Bourse offrait à son habileté un champ d'action plus vaste et plus favorable que celui sur lequel il venait de s'essayer.
— Si jamais j'ai de l'argent, je jouerai à la Bourse, se dit-il.
Dès ce moment, en ses heures de loisir, il la fréquenta; il en étudia le mécanisme, se familiarisa avec les valeurs, suivit les cours, se préparant, comme s'il eût dû l'exercer un jour, à une profession où l'on peut s'enrichir sans de trop laborieux efforts. II était assuré d'avoir trouvé sa voie, et non moins assuré d'y faire fortune s'il parvenait à se procurer des capitaux. Sa vie alors eut un but.
Mais, il ne fut pas longtemps sans constater que son obscurité, Phumilité de son état, la rareté de ses relations constituaient, pour la réalisation de ses desseins, un obstacle insurmontable. A qui de-*
lui faire crédit, et si le hasard do venait à son aide, il risquait fort de n'avoir jamais le sou.
Pendant les trois années qui suivirent, il se rongea les poings, exaspéré par son impuissance à s'enrichir, d'autant plus exaspéré qu'à diverses reprises, de petites opéralionsfinancières, conseillées par lui à des camarades, avaient réussi. Do nouveau, il se décourageait, s'aigrissait, maudissait la destinée qui le fixait à vingt-cinq ans dans une position précaire, do laquelle il n'avait rien à attendre qu'un morceau de pain et à laquelle il ne voyait pas d'issue.
C'est en ces circonstances que s'était produit l'incident raconté au début de ce récit et qu'obéissant à une suggestion impérieuse, Roger Montagny venait, au mépris de ses devoirs, de s'emparer dos trois lettres adressées à l'inconnue que sa présence d'esprit et son habileté avaient tirée d'un péril qu'il devinait, sans pouvoir en mesurer l'étendue.
PERSPECTIVES DE BOMUEUR
Deux heures sonnant, Montagny quitta son bureau pour rentrer chez lui. Il avait congé jusqu'au lendemain et sa mère l'attendait. Le matin, il lui
avait promis d'aller la prendre pour lui faire faire une promenade au Bois de Boulogne.
Par les beaux dimanches, lorsque son congé hebdomadaire tombait ce jour-là, cette promenade constituait leur unique distraction. Habitant les Ternes, ils pouvaient gagner le bois à pied et 1
sans fatigue. Arrivés avenue des Acacias, ils s'offraient le luxe de deux chaises, et demeuraient là jusqu'au déclin du jour, la mère toute heureuse d'être avec son fils, de le voir se reposer et se distraire; lui, remplissant ses yeux de la vision des équipages et des toilettes, paradant, étalant ses grâces de beau garçon, caressant secrètement l'espoir qu'à se montrer souvent à la même place^ sa jeunesse, son élégance, sa charmante figure finiraient par attirer l'attention de quelque jolie femme dont l'amour l'arracherait à son existence maussade et triste et l'aiderait à réaliser ses rêves ambitieux.
Soutenu par cet espoir inavoué, il ne trouvait ces stations ni trop longues, ni trop monotones. Tout en feignant de n'en avoir contracté l'habitude que pour plaire à sa mère, il y prenait pour son compte un intérêt et un plaisir dont elle était bien loin de soupçonner la cause.
Mais, ce jour-là, la perspective de la promenade le laissait froid. Il regrettait de ne s'en être pas, dès le matin, dispensé et tout en cheminant vers sa demeure^ il cherchait un prétexte pour ne plus sortir, une fois rentré.
et sur lesquelles, à tout instant, machinalement, il portait la main dans un incessant besoin de s'assurer qu'elles y étaient toujours.
— Je les ai, se répétait-il.
Et, tout ému par la gravité de l'acte qu'il avait accompli, il se faisait violence pour écarter de sa pensée, où elles se dressaient en un tableau assez sombre, les fâcheuses conséquences qui résulteraient pour lui de la découverte de son vol, si d'aventure ou l'en soupçonnait. Mais comment le soupçonnerait-on f
A supposer que l'inconnue vînt de nouveau réclamer ses lettres, il serait toujours facile de lui répondre, suivant la formule consacrée, qu'il n'y avait rien et ce n'est pas d'elle qu'on pouvait redouter une insistance ou une demande à fin d'enquête. Elle s'en irait déçue et tout serait dit. En général, les jolies femmes à qui pareille réponse est faite ne demandent pas leur reste. ObUgées de procéder avec prudence et circonspection, c'est à peine si elles osent revenir, et après deux oh trois démarches vaines, elles ne reviennent pas.
II n'était d'ailleurs pas très sûr qu'après avoir lu les lettres, il ne jugerait pas inutile de les conserver. Il se promettait d'ouvrir les enveloppes sans les déchirer. Si leur contenu ne répondait pas à son attente, il les refermerait avec assez d'ttabi-
leté pour n*y laisser aucune trace de Peffraction, les rapporterait au bureau pour les remettre là où il les avait prises et les livrer à la destinataire si, de nouveau, elle se présentait pour les réclamer. S'il arrivait, au contraire, qu'elles fussent bonnes à garder, il dissimulerait si bien qu'il ne viendrait à la pensée de personne de l'accuser d'un détournement.
Absorbé par ces réflexions, dominé par l'espoir de tirer pied ou aile de son aventure et surtout par l'anxiété que surexcitait en lui son ignorance de ce qu'allaient lui apprendre les lettres dérobées, il se trouva devant la porte de sa demeure, sans s'être en quelque sorte aperçu qu'il avait marché.
— Attention! murmura -t-il. C'est le moment d'user de prudence. 11 importe que maman ne devine pas...
Il s'essuyait le front où perlait la sueur, se composait un visage, appliqué maintenant à ne pas laisser surprendre son trouble.
— Je craignais que tu ne fusses en retard, lui dit sa mère en le voyant entrer. Habille-toi vite et partons. Et surtout fais-toi beau.
— Comme tu es pressée, maman I répondit- il, en l'embrassant. Nous avons le temps. Les Acacias no vont pas s'envoler.
— Ils ne vont pas s'envoler. Mais nous y sommes attendus.
C'était dit d'un air de mystère qui surprit Roger. Il regarda sa mère et s'aperçut qu'elle s'était parée
griso en soie, h bandes noirea, souvenir de soa opulence passée, et rarement utilisée depuis son veuvage.
— Attendus 1 demanda -t-il. Est-ce pour cela que tu t'es faite belle et que tu me recommandes de me faire beau?
— Oui, peut-être. Mais, de grâce, va t'habiller.
— Ne peux-tu me dire d'un mot de quoi il retourne ?
— Je te le dirai en route.
Il comprit qu'il n'obtiendrait rien et se décida à obéir. Maintenant, il ne songeait plus à se dispenser de la promenade. La gravité avec laquelle sa mère lui avait parlé lui prouvait qu'elle n'eût pas consenti ci le laisser à la maison. Pour ce qu'elle préparait, la présence de son iils était nécessaire. Il n'avait qu'à se hâter,
— Je lirai ces lettres, ce soir, dit-il en entrant dans sa chambre. Cela vaudra mieux, du reste. Maman sera endormie et je serai plus tranquille.
11 les jeta dans un tiroir dont il portait toujours la clé sur lui et s'empressa de procéder à sa toilette. Une redingote grise, enalpaga,ungil^t blanc, un pantalon clair, des souliers jaunes et un chapeau de paille, tout ce qu'il avait de mieux en fait de vêtements, et qui sortait de chez le bon faiseur, eurent vite remplacé sa défroque du bureau. Lors-
»ô POSTK RESTANTE
qu4l reparut devant sa mère, il était métamorphosé.
— C'est très bien, fit-elle après l'avoir examiné des pieds à la tète avec complaisance, et tu es à croquer. Il ne manque plus qu'une chose pour te donner tout à fait bon air.
— Eh quoi donc ?
— Tu vas voir.
Sur une table, dans un vase rempli de fleurs, elle prit une touffe d'orchidées blanches et l'épingla à la boutonnière de Roger, en disant :
— J'ai pensé à tout.
A ee trait il comprit et dit en riant :
— Toi, je te devine ; tu m'as trouvé une femme et tu vas me présenter à elle.
— Eh bien I oui, c'est vrai ; on ne peut rien te cacher. Mais, partons, et tout en marchant, je te dirai ce que tu as intérêt à savoir. J'aurais préféré ne t'en parler qu'après que tu aurais eu vu la jeune fille. Mais, puisque tu m'as tiré les vers du nez, ce n*est plus la peine de te faire des cachotteries.
Ils sortirent. Le ciel était très pur et versait à la terre la lumière riante d'un tiède soleil dont une brise fraîche tempérait la chaleur. De toutes parts, des gens endimanchés se dirigeaient vers le Bois. La mère et le fils se mêlèrent à cette foule, mais comme sans la voir, tant ils étaient absorbés, la mère par ce qu'elle racontait, le fils par ce que lui apprenaient à l'improviste ces confidences inattendues, à la faveur desquelles il pouvait croire
que la fortune allait lui tomber de ce ciel rayonnant.
— C'est une héritière, mon cher^ disait madame Montagny, une héritière sérieuse, une vraie.
— Laide alors.? objecta Roger faisant la moue.
— Si elle était laide, je ne t'en aurais pas parlé. Figure-toi, une brunette, faite au tour, jolie comme un cœur, élevée [au couvent, le plus heureux caractère, cent mille francs le jour des noces et des espérances.
— Et on consentirait à me la donner, à moi, un pauvre employé des postes?
— J'ai cru d'abord qu'on n'y consentirait pas. Les parents se sont enrichis dans le commerce des broderies. Ils n'ont que cette fille, et, daipe I il3 avaient des prétentions. Ils souhaitaient mieux qu'un homme sans le sou. Mais, tout de même, en apprenant que ton père fut préfet, que tu es, toi, un aimable garçon, victime de malheurs immérités, et capable, avec un peu d*aide, d'arriver à tout, ils ont demandé à réfléchir, puis à te connaître et finalement, il a été convenu qu'aujourd'hui, on te mettrait en présence de Léonide, — elle s'appelle Léonide, Léonide Tavers. Naturellement, elle ne sait rien, et toi-même tu es censé n'en pas savoir davantage. Tout dépend maintenant de l'impression que tu vas produire, et sur la petite et sur ses parents. Tu les enjôleras, si tu veux en prendre la peine. Ce sont de bonnes gens, conGants et simples. Tâche de leur plaire ; mesure
tes paroles; évite de leur jeter de la poudre aux yeux. Montre-toi tel que tu es, ordonné^ loyal, le cœur généreux, disposé à aimer ta femme et à la rendre heureuse.
— Comme maman me juge ! pensait Roger, raillant intérieurement les illusions dont témoignait le langage de sa mère. Elle me prend pour un personnage de Berquin.
Néanmoins, il ne protesta pas, et quoique l'offre dont il était l'objet lui parût bien au-dessous de ce qu'il souhaitait, il ne crut pas devoir la repousser. Devenir le gendre d'un petit commerçant, dont par avance il se payait la tète, lui souriait peu. Il se croyait digne d'une alliance plus haute et n'eût été le chiffre de la dot et l'appât des espérances qu'on lui annonçait, il aurait déclaré qu'il ne mangeait pas de ce pain-là. Mais les cent mille francs à toucher en se mariant lui donnaient à penser. En possession de ce capital, il pourrait se lancer, spéculer, entreprendre et ce serait tout au moins le pied à l'étrier. Telle qu'elle se présentait, l'affaire méritait qu'il y réfléchit avant de prendre une décision, et sur l'heure, il résolut de ne rien dire qui l'engageât ou qui pût être interprété comme un refus.
— Eh bien, qu'en penses-tu ? interrogea sa mère qui s'était attendue à plus d'enthousiasme.
— Je ne dis pas oui et je ne dis pas non, répondit-il. Je ne me déciderai qu'après avoir vu la jeune personne.
Avant de se prononcer, il faut se connaître. Et c'est bien pour cela que j'ai tenu à ce qu'une entrevue entre mademoiselle Tavers et toi pr6cédfkt les négociatioua. Mais, si tu n'as pas d'autre objection à me faire, je suis sûre du résultat. Pour moi, c'est comme si vous étiez mariés. Elle te plaira, cette petite, et tu lui plairas aussi.
L'assurance avec laquelle s'exprimait madame Montagny stupéfiait son iils. Qu'elle eût pris b. son insu l'initiative de ces démarches matrimoniales et les eût menées assez rondement pour toucher de si près au succès, il n'en revenait pas et il conçut en cet instant pour elle un sentiment voisin de l'admiration.
— Et tu as fait cela toute seule, de toi-mAme sans être conseillée, sans m'en parler? demandât-il.
— Je ne voulais t'en parler que lorsque la poire serait mûre, bonne à cueillir. Je n'ai consulté personne. Le but entrevu, je n'avais besoin de personne pour l'atteindre.
— Maie où as-tu connu ces gcns-là ? Qui te les a présentés? Comment se sont nouées vos relations ?
— Le hasard atout fait. Ils habitent notre quartier et c'est à l'église que j'ai d'abord rencontré la maman et la fille, voici déjà deux ans. Elles sont pieuses et, comme moi, elles assistent à la
messe tous les jours. Nous sommes Yoisines de chaises. Après nous être vues longtemps sans nous rien dire, nous avons fini par causer. Puis nous avons échangé quelques visites. J'ai flatté Tamourpropre de madame Tavers en la félicitant sur la grâce de Léonide et quand j'ai su qu'elle et son mari désiraient la marier, j'ai parlé de toi. Tu penses que je n*en ai pas dit du mal. Enfin, que veuxtu? d'une rencontre à l'autre, à force d'habileté, de prudence, j'ai conduit les choses au point où elles sont aujourd'hui. Et je suis très fière de mon œuvre, ajouta madame Montagny en se rengorgeant, oui, très fière, puisque après tout, j*ai la satisfaction de t'apporter sur un plateau la femme et la dot. C'est inespéré.
— Es-tu sûre qu'il soit de mon intérêt de me presser et que je ne puisse trouver mieux ? objecta Roger.
— Trouver mieux que cette jolie fille riche de cent mille francs, dès à présent, et de trois ou quatre fois autant dans l'avenir I s'écria madame Montagny renversée par cette réponse dédaigneuse. Que veux-tu de plus alors que tu n'es rien et ne possèdes rien?
— Oui, sans doute, au premier abord, c'est très tentant. Mais la famille est de condition si humble qu'elle ne me sera d'aucun secours au point de vue de ma carrière.
— D'aucun secours ! Maisily a vingt mille francs de rente, tu n'auras pas moins à la mort des pa-
par la conviction dont témoignaient les conseils de sa mère. Eh bien, je cède, et si cette jeune fille me plaît, si je ce lui déplais pas, va pour le conjungo.
Au moment où il donnait à sa mère cette satisfaction, ils venaient de s'engager dans l'avenue des Acacias. Ils ralentirent le pas. Maintenant rassurée, madame Montagny, appuyée au bras de son fils, cherchait des yeux les Tavers, parmi les gens assis en bordure de l'avenue. Elle ne tarda pas h les apercevoir.
— Les voilà tous les trois, fit-elle, là-bas, k droite, près de la voiture qui vient de s'arrêter. Nous allons passer devant eux et j'aurai l'air étonnée de les rencontrer.
Hoger qui suivait le regard de sa mère dut alors reconnaître qu'en lui vantant les agréments de mademoiselle Tavers, elle n'avait pas exagéré.
Charmante dans une robe claire qui moulait un buste aux lignes souples et moelleuses, Léonide offrait aux regards une figure délicieusement encadrée dans l'épais et double bandeau des cheveux noirs, qui luisaient sous la lumière du jour. Sur cette figure un peu pâle, les yeux répandaient une expression timide et mélancolique. C'étaient véritablement des yeux de jeune fille, que la passion n'a pas encore animés, mais qui deviendront éloquents, lorsqu'elle y aura mis sa flamme. Il en eut vite assez vu pour comprendre que l'ensemble était prometteur et qu'avec cette petite femme-là, il n'aurait pas à se plaindre. Il avait redouté que l'oiseau bleu, vanté par sa mère, ne fût un laideron, et c'était véritablement un oiseau bleu. Il fut intérieurement ravi quoiqu'il ne se pressât pas de l'avouer.
— Eh bien ? interrogea madame Montagny.
— Il est certain, dit-il, comme hésitant encore, que si son ramage ressemble à son plumage...
— Tu vas en juger.
Ils continuèrent à avancer, sans hâte, comme des gens qui se promènent, affectant de ne pas regarder du côté des Ta ver s.
— Mais c'est madame Montagny, fit soudain une voix fraîche.
Madame Montagny feignit de tomber des nues et, quittant le bras de son fils, elle s'écria :
— Mademoiselle Léonide ! Monsieur et madame Tavers ! En voilà une surprise ! Et dire que nous
passionssans vous voir. Il est vrai que je ne m'attendais guère h vous rencontrer ici.
— Nous n'y venons pas souvent.
La jeune fille, son père et sa mère, s'étaient levés, prodiguaient les étreintes, tes salutations joyeuses.
— Mon fils, reprit madame Montagny en le présentant.
Il serra la main que lui tendait M. Tavers, s'inclina devant les dames et dit très digne:
— Je suis heureux de connaître les bons amia dont maman m'a si souvent parlé.
— Voilà ua garçon qui vous fait honneur, madame, observa M. Tavers.
— Il n'a d'autre mérite que de ressembler à son père, tant au moral qu'au physique, reprit modestement madame Montagny.
— Et par les beaux côtés, j'en suis bien sûre, ajouta madame Tavers en minaudant... Ne voulez-vous pas vous asseoir un moment près de nous? Si monsieur veut se mettre en quôte de deux chaises...
Il s'élança et revint bientôt portant les chaises demandées. M.jTavers qui avait déjà cédé la sienne à madame Montagny prit l'une et lloger garda l'autre pour lui en se campant carrément près de la jeune fille. Le groupe se trouva ainsi formé comme par hasard. Intérieurement, les deux mères se réjouissaient du succès de leur petite ruse. Leurs
enfants étaient maintenant l'un devant l'autre, sans que leur rencontre parût avoir été préparée.
L'entretien qui suivit ne démentit pas la bonne opinion que Roger, sur les dires de sa mère, s'était faite de Léonide. Elle parlait peu, laissant la parole à ses parents. Mais ses rares propos révélaient de l'instruction, du goût, des sentiments délicats. De ce qu'il voyait et entendait il conclut que cette aimable personne était un bijou de quelque prix et qu'il aurait tort de le dédaigner, alors surtout qu'on le lui offrait agrémenté d'une dot et d'espérances respectables.
— Maman a raison, pensait-il. Dans ma situation présente, il est impossible de trouver mieux et puisqu'elle menace de durer, j'aurais bien tort de ne pas saisir l'instrument qui peut la rendre meilleure. Qu'est-ce qui m'a manqué jusqu'à présent? Des fonds. Or cette petite en a plein ses poches. Et alors, pourquoi refuserais-je ? A cause des parents ? Evidemment, il n'y aura pas lieu d'en être fier. La maman est vulgaire et le papa sent la boutique à plein nez. Mais quoi! on n'épouse pas la famille.
Et sur ces honnêtes considérations, il ne songea plus qu'à plaire. Il avait oublié son aventure de la matinée, la belle inconnue dont quelques heures avant, il aurait tant voulu savoir le nom, les lettres qui avaient tenté sa curiosité et qui l'attendaient chez lui. Les projets étayés sur sa mau- Taise action semblaient s'être fondus sous les
doDDant l'impression de la force et de la loyauté, son regard tour à tour bon. tendre et passionoéj sa barbe soyeuse, la grâce de ses gestes et la distinction de son maintien. Profitant de ce que lea parents causaient et le laissaient en tète h. tête avec la fille, il joua son rôle en comédien consommé, se donnant l'air d'avoir reçu le coup de foudre et de subir déjà ta domination d'un sentiment qui se trahissait malgré lui et s'exallait de minute en minute, au fur et à mesure qu'il découvrait de nouveaux charmes dans l'objet de son culte.
Très habilement, il amena la conversation sur les conditions du bonlieur en ménage. A l'entendre, il rêvait d'une vie paisible, consacrée tout entière à sa femme. Il la voulait heureuse, toujours heureuse et la violence de ce désir lui rendrait léger le sacrifice qu'il devrait faire pour assurer son repos. Il disait ces choses d'un accent loyal résolu, sans hésiter, comme si elles étaient le résultat de longues méditations et comme s'il avait pris des résolutions définitives,
Léonide quoique étonnée de la tournure qu'avait prise si promptemont l'entretien et sans deviner qu'elle était l'inspiratrice de ces propos si sages.
les écoutait avec ravissement. Elle les approuvait en y faisant écho^ mais craintivement, sans oser regarder en face le jeune homme qui les lui tenait et qui semblait avoir pris à cœur de l'intéresser et de la charmer. Tout à l'heure un inconnu pour elle, il commençait à éveiller dans son cœur des choses endormies jusque-là, à y faire naître un trouble inexpliqué, qui longtemps encore et dûtelle ne jamais le revoir, lui rendrait doux son souvenir.
Elle fut soudainement arrachée à ce langage captivant.
— Le temps passe vite en bonne compagnie, disait son père. Mais je vous ferai remarquer, mesdames, que c'est Theure de rentrer dîner.
— Déjà I pensa t-elle avec regret.
Elle venait d'entendre une musique délicieuse et trois heures s'étaient écoulées aussi brèves que des minutes. Quel dommage de voir finir ce concert 1
l'histoire d'un amour
Lorsqu'il rentra dans sa chambre, après avoir quitté sa mère, encore impressionné par le souvenir de cette rencontre, Roger Montagny était
tout à la droiture^ à la sagesse, à la loyauté. Séduit par la perspective' d'un mariage riche^ charmé par le sourire de deux beaux yeux, il se voyait, à quelque temps de là, en une situation digne d'envie. Une fois marié, il quitterait Tadministration des postes. A Taide de la dot de sa feùime, il se lancerait à la Bourse. Certainement, il y réussirait et il ferait fortune sans recourir à ces moyens indélicats devant l'emploi desquels, quelques heures avant, il n'avait pas reculé.
Ce qu'il avait fait, il le regrettait, non que sa conscience le lui repi'ochât, — depuis longtemps, il n*eù entendait plus la voix — mais parce qu'il le jugeait dangereux et inutile.
— J'ai cédé à un mouvement de folie, s'avouaitily et j'ai risqué gros jeu pour un résultat bien incertain. Qu'aurais-je trouvé dans ces lettres et à quels dangers «'allais- je pas m'exposer en les ouvrant! C'est déjà bien grave de les avoir prises et si quelqu'un du bureau pouvait s'en douter I
L'inquiétude, et non le remords, le fît frissonner. Puis ri se rassura. Le lendemain, il serait au bureau à la première heure. Il déposerait les lettres dans le casier d'où elles n'auraient dû sortir que pour passer dans les mains du destinataire et, de son aventure, il ne garderait plus que le souvenir qu'on garde d'un mauvais rêve. Libéré de ce souci, il recommença à penser à cette jolie Léonide, aux cent mille francs, aux espérances réalisables à la mort des parents et les réflexions aux-
quelles il s'abandonnait lui montrèrent bientôt sa vie future sous des couleurs riantes.
Mais sur le plus beau ciel, passe parfois un nuage et sur le sien^ une réflexion en retour soudainement en mit un. Mademoiselle Tavers n'avait pas fait connaître encore ses impressions. Que pensait-elle de lui? Qu'en dirait-elle à ses parents et ceux-ci, fût-elle disposée à épouser un homme qu'elle n'avait fait qu'entrevoir, consentiraient-ils à la laisser libre d'obéir aux impulsions de son cœur ?
Ce doute tomba sur son enthousiasme comme l'eau sur la flamme et Téteignit. Des craintes l'assaillirent, déchaînèrent ses perplexités. Aux navigateurs les plus habiles et les plus hardis, il arrive tous les jours d'échouer au port. S'il échouait, que ferait-il? En se posant ^dans son esprit avec précision et netteté, la question ramena sa pensée aux lettres dérobées. Quelle sottise il commettrait ca en précipitant la restitution I Puisqu'elles étaient en son pouvoir, pourquoi ne pas les garder, quitte à les détruire s'il n'avait pas besoin de s'en servir ? Ayant osé faire le coup, convenait-il de se mettre dans le cas de n'en pouvoir profiter ? Et le parti de conserver encore ces lettres succéda au parti plus honnête de les restituer sur-le-champ.
Après avoir renoncé à les lire, il y revenait se donnant pour justifier sa curiosité, toutes sortes de raisons, qu'il appelait de bonnes raisons. Quand on entreprend de conquérir la fortune, on a besoin
d,e toutes ses armes. L'heure n'otait donc pas venue pour lui de se dépouiller de celles dont il s'était emparé au prix des plus grands risques.
C'est en se déshabillant pour gagner son lit qu'il se tenait ces raisonnements, livré aux pires tentations^ perdant pied peu à peu et comme le matin^ déjà mûr pour la faute irréparable. Brusquement, il reprit ses vêtements, s'en couvrit tant bien que mal et, s'asseyant à sa table, il ouvrit d'un tour de main rapide et saccadé le tiroir où, le même jour, en rentrant, il avait jeté les lettres tentatrices. .
Il les étala devant lui toutes les trois, les examina successivement, afin de voir s'il lui serait possible de les retirer de leurs enveloppes sans déchirer celles-ci et se rendit compte bien vite que ce serait pour lui un jeu d'enfant. Les enveloppes étaient fermées, non à la cire, mais à la colle. Par conséquent, il suffirait de mouiller légèrement les parties adhérentes pour les détacher les unes des autres et de les recoller ensuite avec soin pour dérober aux yeux les plus exercés l'indiscrétion dont elles auraient été l'objet. Son parti résolument arrêté, il l'exécuta sur-le-champ avec tant d'habileté qu'on eût dit qu'il n'avait fait autre chose de sa vie. En quelques minutes ces enveloppes ainsi violées se trouvèrent prêtes à lui livrer leur secret.
11 y en avait trois, nous l'avons dit. L'une, la plus légère^ renfermait une double feuille de pa-
pier^, couverte d'une écriture virile, révélatrice diï caractère énergique de râùteûr:, un hohrîime assurémeiïf . Èllé" portait le timbre d'Algef . Revêtues du même signe d'orîgiùe, les deux autres, plus épaisses et plus lourdes, laissèrent sortir de leurs plis pliîsieùrs lettres tf acées de la même toain, une maîiï de femme à n'en pas douter. Roger les compta. Elles étaient au nombre de seize. La plus ancieûne feftiontait à seize ans; la plus récente était postérieure de quelques jours seulémeût à celle où il avait fécoùilu une écriture masculine.
En les ouvrant, il n'avait d*abord regardé que la date de chacune d'elles, jugeant ûécessaire de les lire dans Tordre où elles avaient été écrites et les classant à cet effet. Mats, frappé pair cette circonstance qu'une seule émanait d'un homme^ c'est elle qu'il décida de parcourii' d'abord, après avoir constaté que, pas plus que celles qu'il attribuait à une femiiie, elle n'était revêtue de signature.
— C'est bien ce que j'avais prévu, se disait-il pressentant déjà qu'il ne pénétrerait pas lé mystère de cette cotrcspondaùce et que sa mauvaise action ne lui donnerait aucun profit.
Et d'en acquérir la quasi-certitûde alors qu'il était trop tard pour s'^arrêter sur le chemin où il s'était engagé et pour revenir en arrière, il conçut instantanément une irritation dont il ne put contenir l'éclat et qui se manifesta par la violefice avec laquelle sa main fermée frappa la table
POSTB BBSTANTJE 41
tandis qu'un juron grossier i^rtait de sa- bouche.
Mais avec une égale rapidité, il se ressaisit, se reprochant d'avoir été si peu maître de lui et de s'être exposé à réveiller sa mère qui, d«^ns la chambre voisine^ devait comi^iei^cer h s'endormir. Comment parviendrait-il à dissimuler ses sensations devant témoins, s'il ne s'accoutumait pas à les réprimer quand il était seul I Dans la glace qui lui renvoyait son visage, il se voyait blême, les yeux hors la tête, tel un coupable qui redoute un châtiment... Un effort d,e sa volonté lui rendit le sang-froid ^t déjà soji visage en témoignait lorsqu'il reprit sa place' pour poursuivre la lecture si sottement interrompue par U vivacité de son dépit.
La lettre tombée la première sous ses yeux, celle de l'homme^ était datée de la semaine précédente^ — 4 mai 1895. — Elle ne portait aucun nom de ville et n'eût été le timbre postal, Montagny eût ignoré qu'elle avait été expédiée d'Alger.
Il lyt ce qui suit :
« Amie h jamais chérie et toujours inoubliée, ce n'est pas en vain que vous avez fait appel à mes tendres sentiments pour vous et à ma loyauté. Vous me demande? encore si j'ai détruit vos lettres comme vous avez détruit les miemies et yous vous étonnez que je n'aie jamais répondu nettement à cette question déjà posée par vous à diverses reprises, dans les rares circonstances où, depuis quinze ans que nous sommes séparés^ il
nous a été permis de correspondre un peu librement.
» Mon silence à cet égard vous inquiète autant qu'il vous étonne et toujours craintive, toujours tremblante, redoutant toujours que ces témoignagnes irrécusables du cher passé ne tombent en des mains étrangères, vous m'adjurez de les détruire si je les possède encore ou de vous les restituer.
» En réponse à cette prière, je vous dois la vérité, et la vérité, c'est que j*en ai gardé quelquesunes, celles où je vous retrouvais le mieux telle que je vous connus. Je les ai gardées comme un trésor et au cours de ma vie si pleine d'occupations et de soucis, il ne s'est guère passé de journée qui ne m'ait vu les relire pour y fortifier mon immuable foi dans l'avenir.
» Cela vous le sauriez déjà si, depuis que nous vivons Join l'un de l'autre^vous n'aviez systématiquement refusé de me revoir et si vous ne vous étiez empressée de quitter Paris toutes les fois que vous me saviez au moment d'y venir. Si j'avais pu causer avec vous, je vous aurais dit pourquoi je conservais ces reliques sacrées, mon unique consolation après vous avoir perdue et je vous eusse tant suppliée, que vous auriez consenti à me les laisser. En ma possession elles étaient en sûreté.
» Mais pour vous en convaincre, pour vous arracher ce consentement, il fallait la parole et non la plume. J'ai craint que mes supplications écrites
VOUS laissassent insensible et ce que je brûlais de vous dire de vive voix, j'ai renoncé à vous l'écrire.
» Aujourd'hui, je ne peux plus tergiverser. Je ne saurais vous mentir, vous affirmer que vos lettres n'existent plus, lorsque je les tiens là et que si souvent, je les presse sur mon cœur. Un mensonge serait une injure à mon toujours vivant amour et comme d'autre part, je ne veux pas que vous puissiez m'en soupçonner, comme il m'importe de vous rassurer et que, du reste, j'ai cru comprendre qu'en vous les renvoyant au lieu de les détruire moi-même, j'irai au-devant de votre désir, je vous les retourne par la voie de la poste restante à laquelle je confie également celle-ci, ainsi que vous me l'avez demandé. J'en ai formé deux paquets aux initiales ordinaires et le tout vous arrivera à la fois.
» En vous obéissant, mon amie, je vous fais le plus héroïque des sacrifices. Il me dépouille du seul souvenir tangible qui me fût resté des belles heures d'autrefois. A travers ces lettres, je vous voyais, je vous entendai;^. Les relire, c'était souffrir; mais,tdu moins, je pouvais me croire encore aimé. Oui, le sacrifice est grand. Mais je m'y résigne en espérant que vous le considérerez comme une preuve de mon indestructible tendresse, cette tendresse dont votre volonté a cloué dans ma bouche les accents passionnés lorsque vous m'avez fait un devoir de m'éloigner de vous.
» Adieu^ vous que jo chéris et chérirai éteraellement. »
La lettre que Roger venait de lire ne désignait pas la femme dont il avait nxérité la reconnaissance. Mais elle l'initiait à son secret et la montrait quinze ans après une liaison volontairement brisée par elle, en proie à des remords^ à des tourments, soucieuse surtout de voir disparaître les preuves accusatrices de sa faute.
Le roman d'an^our dont les propos de l'un des acteurs attestaient Texistence passée était dénoué. La restitution des lettres^ soUicitée par la maîtresse et consentie par To-maut, en constituait |e dernier chapitre, et de ce roman dont il était aisé de deviner les péripéties il ne resterait plus de trace quand la correspondance où il revivait serait détruite. Mais, elle ne l'était pas et elle en disait assez pour justifier les terreurs de la femme^ si visibles dans la lettre de l'homme.
Il importait peu que la liaison eût pris fin. Des témoignages qui survivaient à la rupture, un personnage indélicat et sans moralité, tel qu'était Montagny, pouvait se faire une arme meurtrière pour les coupables s'il parvenait à les découvrir.
C'est là ce que, dès le matin^ quand l'inconnue s'était présentée au guichet de la poste restante, il avait entrevu, et la lecture de la première lettre achevée, plus impatient encore d'eu tirer parti.
POSTK RESTANTE 45
il se demandait comment il découvrirait le ïiom des héros de cette histoire. Tant qu'il no lesconpaissiait pas, il Tie pouvait rien, et dès lors, il ne devait négliger aucun moyen de les connaître.
Cette conviction explicjue la curiosité plus exaltée avec laquelle il se jeta sur Jiep lettres qui lui restaient à lire. 11 espérait y trouver des noms^ ou tout au moins quelque phrase révélatrice, propre à, faciliter ses recherches et à eu assurer le succès. ]\I^intenant, penché sur ces piapiers naystérieux, et les dévorant du rçg^^rd, il interrogeait chaque mot, poursuivaut jusqu'entre les ligues la révélation qu'il leur demaudait et qu'elles s'objstiuaient à lui refuser. Ces amanti^ ^yo^ient été prudeuts. Comme s'ils eussent pressenti qu® leur correspoudance tomberait un jour entre des piains malveillantes ou cupides/ils s'étaieut gardés d'yrijBU mettre qui les désignât. Ou s'en ejst déjà convaincu en Jisftnt la lettre de Tbouime ; on s'en convaincra mieux encore en lisant celles de la feiume :
% S mars 18181.
» De notre entretien d'hier, cher monsieur et ami> JQ garde une imprepsion douce et réconfortante, Vos parole*, si délicates^ 3i caressantes, ro'out fait du bien, Mais, je crois rêver en me rappelant que le langue affectueux que vous m'avez tenu^ c'est moi qui l'ai provoqué par mes confidences.
1^ Pe^ couGdences I Comment ai-^je été amenée
à TOUS en faire ? Je n'avais jamais parlé k personne ainsi que je vous ai parlé. Entretenir les autres de moi, de mes peines, de mon isolement, des déceptions de ma vie conjugale, de ma douleur de n'être pas mère, m'a toujours fait horreur et partout où l'on m'a vue, j'ai passé comme un livre fermé. Vous êtes le premier, le seul qui ayez pu y lire, et j'en suis toute bouleversée.
» Je ne regrette rien cependant, si de l'amitié que vous m'avez offerte je dois toujours retirer le même bienfait. Quand nous nous sommes séparés, après cette beure de délices, j'avais fait provision de courage, et ce qui vibrait le plus vivement en moi, c'était le désir de boire encore à la source de force, que vous m'avez ouverte. Vous voyez comme je vous parle. Qu'aliez-vous penser de votre nouvelle amie? Quoi'que vous en pensiez, cependant, gardez-moi votre amitié et croyez que je suis digne de la comprendre et de l'apprécier. »
Signature effacée.
« 16 mars.
» Mon ami, je ne dissimulerai jamais avec vous et je vous ouvre mon coeur, afin que vous y puis- '. voir le trouble qui y est entré depuis que . relations sont devenues plus fréquentes. Avant vous attacher davantage h moi, réfléchissez, allons-nous? Où me conduisez- vous ?
' Vous me connaissez trop bien pour avoir congu
l'espoir que je vous suivrai partout, et pour douter du soin que je mettrai toujours à nous garder l'un et l'autre d'un danger vers lequel il me semble que vous vous laissez trop facilement entraîner. Ne l'affrontons pas, je vous en conjure!
» Ce n'est pas que je redoute d'y succomber.
Mais, si pour l'éviter, il fallait cesser de nous voir 1... Avez- vous réfléchi à cela? »
(c 25 mars.
» Mon mari à qui vous plaisez d'ailleurs beaucoup s'étonne que vous vous obstiniez à ne venir jamais quand nous avons du monde. Il a remarqué et il me l'a dit d'un ton singulier que, presque toujours, lors de vos dernières visites, j'étais seule.
» Ces visites, vous le savez, il n'est pas en mon pouvoir de les lui cacher et tel que je le connais, défiant, soupçonneux, jaloux, je commence à craindre qu'il n'en prenne ombrage. Faites donc un effort sur vous-même et venez quelquefois à mon jour. Ce ne sera ni bien gai ni bien intéressant pour vous et peut-être souffrirons-nous de ne pouvoir rien nous dire. Mais, à ce prix, nous aurons quelque sécurité et nous nous assurerons la possibilité de nous voir à d'autres jours, sans témoins. »
« 12 avril.
]> Mon ami cher, ne venez pas demain. Je sens
4a POSTE RESTANTE
le3 soupçons monter autour de nous. Hier^ j'oyais dit à mon mari que^ me sentant trop souffrante pour sortir et pour recevoir, je resterais à la maison et condamnerais ma porte ; et telle était bien mon intention, puisque je n'attendais ni vous ni personne. Jugez donc de ma surprise, lorsque par deux fois dans l'après-midi, j'ai vu cet bomm© toujours surmené par ses affaires et si pccupé, revenir soi-disant pour prendre de mes nouvelles. Je me figure qu'il a cru que j'avais tout disposé afin de me ménager un tête-à-tête avec vous. Il se peut que je me trompe. Mais, dans l'incertitudp, jni^^x vaut que mes gens ne vous voient pas demain.
» J'irai prendre mon thé, à cinq heures^ à l'pndroit ordinaire. Si j'ai le bonheur de vous |y rencontrer, nous conviendrons du jour de votre prochaine visite.
» A demain, mon ami. y>
« 20 avril.
^) Vous ne m'avez que trop obéi et yous n'avpz que trop tenu compte de [mes recomn^andations dictée^ par la prudence. Huit jours sans vqusi voir, quel supplice et n'est-ce pas affreux ? ^Et n'est-ce pas folie aussi que j'ose vous avquer que ce supplice est au-dessus de mes forces ? Ah ! venez, venez; venez à tous risques ! Peut-être aurons-nous la bonne fortune d'être seuls durant cinq minutes, de pouvoir échanger quelques mots et d'aviser aux moyens de causer parfois encore un peu li-
BOST]S BJSSTANTE 49
bremeott... Qu'^^Uon^-uous davepir si pou$ qg pouvons plus nous vpir ? »
<( 22 avril.
^ Je p^ mi^ pâs ^^.cQr6 remise 4e l'énaqi d^ns lequel m'QOt jetée le^ pp^seils et le$ prjèjre^ que VQUP m'avez feit e^te^d^^ Wer. Qui, gami (JPRtP^ peut-être n'ispt-il p^g d'.aptre moy^ia d^ nous dérober de temps en temps ^.px suryeillaftj;§ ^qni noug sommes envirqmiés quaj^d ypu^ êtes chez moi et de feire tomber les soupçons qu'epgepdrent visiblement vos visites. Majg s^U^r ebe? VPU.S, moi, y ave?-ypus songé I
» Jamais, jusqu'à ce jour, depuis qu'un basard que je bénis uous a rapprochés et révélés l'un à Tautre], je n'avais eutrevu cette éyi^utwalité et rien que de Teuvisager et de craii^dr^ qu'il n'y faille recourir si uous voulous sauyer uptre chère amitié, je suis toute tremblante, Que dois-
je faire?
» De grâce, mon ami cher, ne yous offensez pas de mon indécisipn. Elle ne procède pai^ii je vous le jufe, d'un sentiment de défianpe envers vous. Je vous sais honnête et loyal et spus vptre sauvegarde, je ne cesserai jamais de me croire en sûreté. Je vous suis trpp chère pour que yousypulie^ rien ajouter aux tourments que me eause le douloureux souci auquel je suis en proie depuis que je vois si clairement notre amitié menacée par une jalousie que rien, d^ns ma conduite^ n'arjus-
tifié. Non, je ne redoute rien de vous. Mais sûre de vous, puis-je Têtre de moi?
» Hélas I Quand je regarde dans mon âme — est-ce un crime de vous l'avouer et ne l'avez- vous pas déjà compris ? — je suis épouvantée par la violence de mes sentiments pour vous. Ils étaient purs, lorsque mon cœur les a conçus. Vous voir de temps en temps, vous accueillir comme un rayon lumineux et réchauffant tombé sur la détresse et l'obscurité de ma vie ; écouter vos douces paroles, y puiser de la force, mes désirs, mon rêve n'allaient pas au delà.
)» Je vous saluais et vous bénissais comme le voyageur, perdu dans le désert, salue et bénit l'oasis qu'il découvre et où pourront se détendre ses membres fatigués. Je ne voulais rien autre, je ne souhaitais rien autre. Je vous l'ai dit et répété. Je vous en ai convaincu et vous vous êtes résigné à ne me rien demander que ce que je pouvais vous laisser prendre de moi sans violer la foi que j'ai jurée à celui dont je porte le nom et sans offenser Dieu. Et c'est parce que je n'ai douté ni de cette résignation ni de votre parole que je me suis livrée sans arrière-pensée, sans remords, à ces sentiments qui me réconfortaient. Mais, en les calomniant, en s'efforçant de m'y faire renoncer, en voulant les étouffer, on les a dénaturés, transformés, exaltés et maintenant, c'est toute ma vie que je voudrais pouvoir vous donner ! . . .
y> Je vous ai écrit un jour qu'avec vous je ne dis-
. simulerais jamais et je ne dissimule pas, vous le voyez. Mais^ après vous avoir donné ce témoignage de mon entière et tendre > confiance, après vous avoir fait cet aveu, puis-je exaucer votre prière ? Puis-je aller chez vous?
» En vous parlant comme je viens de le faire, n'ai-je pas créé, de mes mains, l'obstacle qui m'empêche de vous céder ? Le danger est là, devant moi. Je vous l'ai décrit. Neserais-jepas bien coupable si, l'ayant mesuré, j'allais quand même l'affronter? Soyez juge. »
« 24 avril.
)) Quels accents vous me faites entendre. Je suis rassurée et vaincue, rassurée par vos promesses, par vos engagements, par ce serment de ne pas me tenter et de me défendre contre moi-même, vaincue par la grandeur de votre affection qui , éclate dans tout ce que vous me dites. Vous per- ' sistez à m'appeler; je vais à vous. A demain. Que , Dieu nous garde et si c'est mal de vous céder, qu'il me pardonne ! »
Ces lettres, Montagny les avait lues d'affilée, intéressé comme par un roman, par ces aveux suc- ' cessifs d'une âme ardente autant que candide, à travers lesquels on saisissait, en leur réalité, les ' progrès de la passion dont elle subissait, contre son gré, la violence.
Mais^ à ce point [de sa lecture, il s'arrêta. La
52 POST? P^STAJî^TE
yibr^pte én^otioQ qui se dégg-geaijt ^e ces feuillets ftyait fini pi*r se jCorom»pi(j]uier à lui et il reprenait Ix^leijae 4aus le jnèmj^ état d'âaie qu'un spectateur qui ypit au théâtre le rideau jse baisser sur les péripéties d'un premier acte poiguant. Il se leva, alluiua wajcbinajeiuput uue cigarette et en tira quelques bouffées eu juarcbâ-Ut dans sa chaïubre cou^me pour dpuuer à squ exaltation le temps de
HP r»froi4ir-
Ep cette mJuute, i} up sougeait guère aux moyens par lesquels il s'était emparé de .c§tte corre^ppudance et pas davantage au but qu'il se proposait en s'en emparant. Il n'était plus qu'un homme subitement captivé par l^i beauté d'uu spectacle et moins ^oucii^u^ 4'fiU cqnuaître le dénouement que de feire durer 9pn plaisir, Jl raisonnait iutérieuremept sur le aaraptère des perspunagep. Il trouvait la féminin délicieuse, rêvait pour lui-mêjue d'upe luaUre^se qui lui re§semblM et portait euvie à l'boumie qui avait Jsp copquérir UUP créature si digne d'âtre aimée.
Et se rappelant qu'il l'avait vue, qu'elle lui avait parlé, qu'elle était son obligée et lui avait exprimé i^a reconuaisisance, il regretta de ne pas la mmif^ copnaître, d'iguorer qui elle était: Mais ce regret ne s'ipspirait plu^ d'une visée ifttéressée, basse et cupide. Il résultait uniquement d'un désir de jeuue homme, le désir de trouver daus le cœur, dont il venait de surprendre le secret, uu peu de boubeur pour luirfuApio et 4^ lUQrdre aux Hévreu-
JPOSTE BBSTANTE 53
S|6s jouissances dont les cris de ce cœur lui révélaient les délices. Puid> il railla ce désir ^ setrx)U¥.a ri4icMl3 de Tavoir conçu^ ^'écarta et ne soogea plus qu'à satisfaire sa cufiosité éveillée par le^ lettres déjà lueSy eu $e hàtaut de lire les autres.
— Ce qui va arriver est facile 4 (^viner, murmura-t-il en repreoaut sa place. C'est une ei^ballée, ma belle inconnue. Mais^ tout (le mènfie^ voilà bien des façons pour faire le saut.
Et^ sans plus tarder^ il poursuivit Sia lecturie :
« 25 avril.
» Cher bien-aimjé, il est six heures et de^iie. Je viens de rentrer sans enconabre. Ou ne m'a rien demandé. Comme nous avoijis douze personnes à dîner, on aura bien vite oublié que j'ai passé toute Taprès-midi dehors et on ne me questiîonnera pas sur remploi de mon temps. Sois doue sans inquiétude; je ne serai pas même obligée de mentir.
ï> Il est autre chose aussi, mon trésor, 4 propos de quoi je veux te rassurer. Tout à l'heure, au mpineut où je m'arrachais de tes bras, tu m'as dit, avec angoisse :
» — Pourvu que mainteuant tu u'ailles pas regretter et m'en vouloir !
» Pour toute réponse, je t'ai serré plus étroitement dans les miens et mes baisers ont fermué ta bouche. Mais il me semble que je ne t'ai pas assez dit ce que j'avais à cjceur de te dire.
» T'en vouloir, moi I Et de quoi, grand Dieu ? De ma faiblesse? Comme si je pouvais t'en accuser quand j*ai encore aux lèvres le parfum des tiennes et sur tout moi la brûlure de tes ardentes caresses, quand résonnent toujours à mes oreilles tes douces et tendres paroles et quand je t'entends me répéter que j'étais maintenant ta chère femme bénie, dans la vie et dans la mort ! Non, je ne t'en veux pas, âme de ma vie, je ne t'en voudrai jamais; jamais je n'aurai de regret puisque je n'en pourrais concevoir que si tu oubliais ce que tu m'as promis.
» Je ne t'accuse pas plus de ce qui est arrivé que je ne m'en accuse moi-même. C'était fatal, cela devait être; nous nous aimions trop pour pouvoir résister au désir impérieux d'être l'un à l'autre et de nous unir pour l'éternité. Je n'en ai plus douté, lorsque ta porte s'est ouverte devant moi, quand je t'ai vu sur le seuil, ta figure extasiée par le bonheur que je t'apportais et tes yeux, tes bons yeux de caniche fidèle, tout rayonnants de l'amour qui emplit ton cœur. Si j'avais pu concevoir des regrets, c'est à ce moment qu'ils se fussent éveillés, car je comprenais que je ne pouvais plus échapper à ma destinée. Mais, j'étais venue librement au devant d'elle. Je ne pouvais donc accuser que moi.
» Comment d'ailleurs, aurais-je eu des regrets, alors que je sentais, dès tes premières paroles, à quel degré j'étais ta femme, ta fenime à toi, à toi
seul ?... Pouvais-je en concevoir après ? Oh ! après, quand tout avait été joie, ivresse, ivresse infinie, moi si troublée, si tremblante, et toi si timide, si doux d'abord, si éloquent ensuite I Rassure-toi donc, mon cher amour. Loin de t'en vouloir, je te bénis ; je te bénis pour ta bonté, pour ta tendresse, pour tout le bonheur que je te dois, pour tout ce que tu m'as révélé, ami adoré, initiateur de mon être à l'amour.
» Pour que tu n'ignores rien de ta femme, et tu n'en dois rien ignorer, j'ajouterai encore que je suis sans remords. Tiens tes promesses et je n'aurai pas plus de remords que de regrets. Si, contre mon attente,^ j'en avais quelque jour, alors que cependant tu serais sans reproches, tu ne le saurais pas, tu ne les connaîtrais pas. J'en subirais seule la torture.
» A cette heure, il n'en est qu'une pour moi, affreuse, par exemple et contre laquelle tu peux seul me protéger : c'est de penser à tout ce qui nous sépare, au mur que la vie met entre nous, à tout ce qu'il nous faudra d'efforts, de volonté, de ruses pour y faire brèche ; c'est de te vouloir sans cesse à mon côté et de ne pas te voir ; c'est aussi de t'appeler sans que ta chère voix me réponde ; c'est enfin d'être obligés de nous cacher et de pressentir que si quelque jour notre secret était découvert, on ne verrait dans notre amour si beau, si grand, qu'une banale aventure... J'éloigne ces idées et je me rassure en me disant que deux êtres sont
66 POSTE RESTAJfTE
bi«a forte briqu'ili s'oimeat comme Doua nous aimoos.
9 fa vain miùnUtaaat vivre dans ton souvenir jUBqu'b diiiivnclic. ConiBic je te l'ai dit, ou sera alMMMit ce jour-là et je Horai libre d'aller à toi. A diriianctia, donc, mon bion-aiioé. Que le dimanc)je est un beau jour t.. . Kulro tous lett baisers que je met* ici pour toi, clioittia celui que tu préfères. C'oMt celui-l& que je te donne et de toute . »
tt i juin.
étions trop tioureux, mooctier trésor, et ir ne pouvait durer. Sur moji ciel, j'attenla^e. JjS voilà. Le spectre de la sépara- 'UBso devant nous. On ni'u fuit part ce t projets do vill(^giaturo pour cet été. Le i;liain, départ pour Je» eaux, où il va ns et où il veut que je l'accompagne, n'en djicembrc, le séjour obligé dans nos il m'adit qu'il arrangeait ses affaires de iiidrc pendant ce temps k pou près inu- Honcu k Vam, k me quitter le muins posât le mur, l'horrible et sombre mur qui uq mois sans nous voir, aurons-nous le le le supporter? (Joininent ferons-nous?
u seulement m'écrira ? Je suis au déseiuJra CDpembitit trouver un moyen d'aflupplico. »
I OSÎE RESTANTE 57
« 15 juillet.
» Tendre ami et cher aimé^ te sonvien^lo d'une confidence que je t'ai faite^ il y a (Juelques seinaines^ à la veille de ce départ auquel il a feDu se résigner. Elle avait pour objet une crainte ou plutôt une espérance que des symptômes accidentels me faisaient concevoir.
1» Tu te montras incrédule et tu pris lûes paroles tellement à la légère que je me demande si tu ne les as pas oubliées. Il faut cependant que je te les rappelle^ car, ce qui n'était alors qu'un soupçon, une suppositioïi^ est devenu une réalité. Comprends-tu, mon Albert?
7> Tu vas m'aimer davantage^ n'est-ce pas? Je n'ai jamais eu plus besoin d'être aimée et d'être convaincue que, comme moi, tu béniras Dieu qui nous attache Tun à l'autre, plus étroitement entote que par le passé. Un enfant! Notre enfant. Oh! mon ami, la joie m'étouffe I Elle serait sans bornes, si celle de mon mari n'y faisait ombre. Après cinq ans de mariage, il désespérait d'être père. Aussi faut il le voir, répandant partout la nouvelle et tenant des propos tels que, parfois, je suis tentée de me révolter, de lui jeter aa visage la vérité!
» Je me contiens et me tais, cependaM. La lui avouer, ce serait me perdre et toi avec moi, et du même coup le pauvre cher être dont les premiers battements m'ont révélé rexrstence. Si l'on savait.
il ne serait qu'un paria, un bâtard et le jour où nous ne pourrions plus le lui cacher, peut-être nous reprocherait-il de l'avoir mis au monde. Il faut donc garder le silence.
» Maintenant, ne va pas t'inquiéter. Je ne me suis jamais sentie si vaillante ni si forte. Je fais chaque jour de longues marches; en rentrant je dévore. Si tu me voyais, ma mine te réjouirait.
» Et puis, veux-tu que je te dise ? Je ne t'ai jamais tant aimé. Je songe à toi sans cesse; ton image me poursuit partout, jusque dans mon sommeil. J'entends ta voix, je vois tes yeux, je touche ta main ; toute mon âme te chante un chant d'allégresse et de reconnaissance et je meurs d'impatience en attendant le moment qui va nous réunir...
» Ah ! les pauvres choses que voilà quand on les écrit I Ce serait une autre affaire si je te les disais. Mon Albert, je voudrais te les dire, mais serrée dans tes bras, la tête sur ton épaule, à cette place délicieuse où, quand je m'y repose, il me semble que tu me protèges et que nul malheur ne peut m'atteindre.
)) Figure-toi que tu me tiens ainsi, que je fe parle... Ah! mon cher trésor, quel dommage que nous ne nous soyons pas connus plus tôt et que tu ne m'aies pas épousée ! Comme nous serions heureux t surtout à cette heure où nous nous attendrions à voir éclore entre nous une pure et belle fleur d'amour ! ï>
« 28 mars 1882.
» Je veux bien vite t'associer à ma joie, mon cher trésor. Je suis heureusement délivrée. C'est une fille, une adorable petite fille. Lorsque pour la première fois, tout à l'heure, elle s'est suspendue à mon sein, — car j'ai voulu la nourrir, — j'ai tant pensé à toi, le véritable auteur de ce mignon chef-d'œuvre de la nature, qu'il est impossible qu'avec mon lait n'ait pas passé en elle quelque chose de la tendresse reconnaissante que je t'ai vouée pour le beau présent que tu m'as fait. Sûrement, elle aura pour toi un amour filial aussi ardent qu'est l'amour de ta femme. J'ai voulu qu'elle s'appelât Alberte afin de me donner le bonheur de prononcer souvent et librement ton nom.
» Ne t^inquiète pas de moi ni de rien. Mon état physique ne laisse rien à désirer. Quant à mon état moral... Ahl mon Albert, mon Albert à moi, rien qu'à moi, rappelle-toi les heures où tu as pu te croire plus ardemment aimé que la veille et distoibien que je t'aime plus encore. Et surtout, contiens-toi, ne viens pas, ne tente pas de forcer ma porte pour nous voir plus vite. Dès que ce sera possible, c'est moi qui t'écrirai de venir.
» Je voudrais te parler jusqu'à demain. Mais il faut que je m'arrête. Je^suis lasse, bien lasse. Et puis, mon cher vieux docteur, un ami qui m'a qiise au monde, est là^ attendant ce billet que je
Tai prié de jeter à la poste et ne se doutant guère, le pauvre hommey que je fais de lui en ce moment un messager de joie et d'amour..
» A bientôt^ moiï éhéri ».
« 15 décembre.
)) Mom àrûi chef, nous nous soimmes promis un jour de fout nous dire, dé ne nous rien cacher. Pôtrrquoi manques-tu h cette profttesse en une circonstanee de fa vie, si grave, s^i décisive pour ton avenir? C'est à l'improviste, par un lûot de mon mari, que je viens d'apprendre que tu y as manqué. lime dit qu'on t'offre un poste superbe à Alger, un poste irt^espéré, que tu le refuses, que personne ne confiprend pourquoi et qu'en le f efusaM, tu vas & l'eftcontre de tes véritables intérêts.
y> Ce que les autres ne comprennent pas, moi je le comprends. J'ai deviné tout de suite (fue ton refus s'inspirait du désir de ne pas té séparer dé moi. Un tel sentiment est «i naturel que je n'en suis pas surprise. Tu fais ce que j'eusse fait à ta place et je craindrais, en te disant trop vivement à quel point j'en suis attendrie et heureuse, de te faire injure. N'empêche que je t'en veux beaucoup de cette cachotterie et que l'unique moyen d'en réparer le mauraris éflet, c'est de ne prendre aucune résolutiôft déônîfive sans en avoir causé avec moi.
» Quelle femme serais^je m. l'entravais tes pro-i
jets et si je te dannais le droit de me le reprocher un jour? Tu es mon bien, ma lumière^ ma raison de vivre. Je m'affole à la pensée que si tu acceptes ce qu'on te propose, nous serons des mois sans nous voir. MaiS;, ce sacrifice, j'y consentirai, si ton intérêt l'exige. . . Si tu pars, j'attendrai, malgré ma douleur, que le ciel te rende â moi, sachant bien que de loin comme de près, tu m'aimeras toujours.
)) Viens demain dans la soirée. Je suis sûre d'être seule et nous causerons. »
« 16 décembre.
» Ne viens pas ce soir. Notre Alberteest malade. Son état m'inquiète. Température : 39°. Je ne la quitte pas et ne pourrais te recevoir. J'attends le médecin... on me l'annonce. Je finirai ce billet tout à l'heure... Ahl nïonami, quelle épouvantable chose ! Le médecin croit que c'est le croup 1 Ma raison se perd. Tout se paye, et je me demande si en nous aimant, nous n'avons pas attiré sur nous la colère du cieï I Est-ce le châtiment qui commence? »
« 20 décembre.
» Elle est sauvée ! L'opératioïi a réussi. Notre chère mignonne est encore bien abattue. Mais le docteur répond d'elle désormais, et pour la pre-
mière fois depuis quatre jours que je gravis ce calvaire, je renais à la vie, à l'espoir.
» Seulement, comment te dire ce que j'ai fait? Comment t'a vouer de quel prix j'ai payé le salut de notre enfant? Tu vas protester, me maudire peut-être, m'accuser de ne plus t'aimer I Dieu sait cependant si mon cœur n'est pas toujours et uniquement plein de toi, si tu n'es pas toujours pour ta malheureuse femme Pami adoré, l'élu de son âme, Tètre exquis et préféré entre tous les êtres, celui pour qui elle voudrait vivre et mourir?
)> Mais tant de pensées déchirantes m'ont assaillie durant ces journées de martyre, où, à toute minute, je croyais que la chère petite allait expirer dans mes bras!... Les médecins n'avaient plus d'espoir. Ce n'est que polir no rien avoir à se reprocher, et sans en attendre un bon résultat, qu'ils ont tenté l'opération... Enfin, mon pauvre aimé, j'ai perdu la tête. Le voile qui mecachaitle caractère coupable de ma conduite s'est déchiré. Ma conscience endormie s'est réveillée, les remords s'y sont déchaînés, et tout ce qui m'avait semblé légitime, l'ardeur de mon amour pour toi, le don de moi-même, le bonheur de m'abandonner à tes caresses, l'espoir d'en jouir toujours, ma ferme volonté de resserrer sans cesse et à jamais les liens qui nous unissaient, tout cela m'est apparu criminel et ne méritant que trop le châtiment que je sentais prêt à éclater sur nous.
» Alors, je me suis jetée aux pieds de mon cru-
cifix ; j'ai prié, prié ardemment, et tremblante, éperdue, demandant grâce, je me suis immolée et toi avec moi, mon ami bien-aimé. Oui, j'ai eu ce courage, et pour fléchir la colère du ciel, je lui ai tout offert en holocauste, ton amour, le mien, notre bonheur à venir; oui, j'ai fait le vœu, non de ne plus t'aimer, — ne plus t'aimer n'est pas en ma puissance, — mais le vœu de ne plus te voir si notre enfant échappait à la mort. J'ai été exaucée ; elle est sauvée et il ne me reste plus qu'à tenir le solennel engagement que j'ai pris en expiation de ma faute.
» Vas-tu maintenant comprendre en quel état misérable est mon cœur, au moment où je te signifie cette sentence qui va briser le tien et envelopper ta vie d'une ombre éternelle ? Entendras-tu mes cris, mes sanglots? Mesureras-tu l'étendue de mon désespoir, désespoir si grand que tout à l'heure, puisse Dieu me le pardonner I j'ai eu le regret que la mort de l'enfant ne m'ait pas déliée de mon vœu ? Verras-tu mes déchirements, mes doutes, mes révoltes, mon sang qui coule par une plaie inguérissable? Je le souhaite et je l'espère, car, alors, tu m'auras en pitié et cette pitié plaidera pour moi, et tu ne me maudiras pas.
» Ah I quelle ironie que la vie, qui n'a mis de l'amour en nous que pour le transformer en souffrance 1 Nous étions créés l'un pour l'autre et elle s'est plu à ne nous le révéler que lorsqu'il était trop tard I Elle nous a permis d'entrevoir le bon-
« 24 mai 1895.
» Mon cher ami, la lettre si délicate, si tendre que vous m'ayez écrite à l'occasion de ma fête m'a comblée de joie. Je sens battre votre cœur sous lés formes conventionnelles auxquelles vous êtes obligé de recourir pour que, si quelque autre que moi lisait ce que vous me dites, ne se réveillent pas des soupçons depuis longtemps endormis. Entre vos lignes, je respire ainsi qu'un parfum délicieux la fidélité de votre souvenir. Me convaincre comme vous le faites de cette fidélité, c'est me verser du bonheur, et l'ayant goûté, je vous remercie de me l'avpir donné. C'est vous avouer que mes sentiments n'ont pas changé, qu'ils sont ce qu'ils furent au cours de nos heures heureuses, ce qu'ils étaient l'an dernier, ce qu'ils seront toujours.
» Vous me demandez des nouvelles de ma fille. Elles sont pour vous réjouir. La chère enfant grandit en grâce et en beauté. Elle vous ressemble, nou seulement par l'intelligence et par le cœur, mais aussi par les traits. Elle a vos yeux et je crains toujours qu'on ne s'en aperçoive. Soyez (Jonc fier d'elle. Vous avez tout lieu de l'être.
)) J'ai maintenant un petit reproche à vous adresser. L'an dernier, à pareil jour, en vous remerciant comme je vous remercie, je vous ai demandé si ma correspondance était détruite. Je vous indi-
quais même par quel signe vous pouviez^ dans une lettre banale, me répondre quatre mots dont j'aurais pu seule comprendre la signification Depuis, vous ne m'avez pas écrite ce à quoi je m'attendais bien, puisque tel est l'ordre que je vous ai donné. Mais^ ma surprise est grande de ne pas trouver dans la lettre que j'ai reçue voici^quelques jours, le signe convenu.
» Je ne saurais vous dire à quel point j'en suis troublée. Alberte a quinze ans; elle est en âge de tout comprendre et je tremble en pensant que le secret de sa naissance, si les lettres qui le révèlent ne sont pas détruites, est à la merci d'un accident, indiscrétion, vol, que sais-je? Je vous supplie de me rassurer. Adressez votre réponse la semaine prochaine poste restante, au même bureau qu'autrefois, sous les mêmes initiales. J'attends avec impatience ce témoignage de votre sollicitude et de votre affection. »
« 31 mai.
» J'ai votre réponse, mon ami; elle ne me satisfait pas. Vous me dites de me calmer, de ne pas m'inquiéter, qu'il n'y a pas de péril, mais vous ne répondez pas à ma question. Je vous la réitère doncet bien précise. Avez- vous détruit mes lettres? Pouvez-vous m'affirmer sur l'honneur qu'elles n'existent plus ? Cette affirmation peut seule me rassurer et encore enjsuis-je[à me demander, tant
est grande mon inquiétude, si tnieux ne vaudrait pas, au cas où elles seraient toujours en votre possession^ que je fusse mise à même de les détruire de mes mains.
» J'irai à la poste restante de demain en huit et j'espère y trouver la réponse loyale que je sollicite de votre affection. »
ou MONTAGNY SE RÉVÈLE
C'était fini. Roger avait tout lu.
Mais si la lecture Pavait passionnément intéressé en l'initiant à une émouvante histoire d'amour, en revanche, elle ne lui avait rien appris quant à l'identité des trois personnages de cette histoire. Il connaissait la figure de deux d'entre eux, mais il ignorait leur nom, leur état dans le monde et encore qu'il eût lieu de supposer que le mari devait être riche^ mêlé aux grandes affaires, ils appartenaient, au moins en apparence, à un rang social si élevé, ils vivaient dans une société si différente de la sienne que probablement, il n'aurait jamais l'occasion de les rencontrer.
Il n'était guère plus avancé en ce qui touchait le troisième, l'amant, celui que la maîtresse appelait Albert. Trop de gens se nomment ainsi pour
que cette indication pût l'aider dans ses recherches. Le fait même que ledit Albert occupait en Algérie un poste important n'était pas plus révélateur. Dans une grande colonie, les postes importants sont nombreux. Il y en a dans les administrations publiques, dans les administrations privées, dans la magistrature, dans l'armée. Comment savoir si le personnage était fonctionnaire civil ou soldat, industriel ou financier?
A se répéter ces choses, Roger était contraint de s'avouer que sa mauvaise action ne l'avait conduit à rien et qu'après sa lecture, il restait dans la même ignoranee qu'avant.
Ce résultat négatif, il l'avait pressenti, au moment même où il se préparait à ouvrir les lettres. Il n'en éprouvait donc aucune déception et pas davantage du dépit. Il se demandait mémo si ce n'était pas un bien qu'il fût impuissant à pénétrer le mystère qui avftit d'abord irrité sa curiosité. En continuant à l'ignorer, il échapperait à des tentations dangereuses auxquelles il eût peut-être succombé ^'il en avait su plus long. Puisque, s'il épousait mademoiselle Tav^rs, son avenir était assuré par d'honnêtes nipyens, mieux valait qu'il ne fût pas incité à le rendre plus brillant en recourant à des procédé» indignes d'un galant homme.
Il semble que la restitution des lettres aurait dû s'imposer à Roger Montagny comme la consé- ! quence logique de son raisonnement. Mais certains^ hommes sont des abîmes de contradictions. Lui-W
même était à leur image et tajidis <jue, soit sage^se^ soit crainte de se comproipettre, soit pitié pour les malheureux amants dont il avait surpris le secret, il se fortifiait dans la résolution de ne pas se servir contre eux de leur correspondance outrageusement violée, d'autre part, maintenant, il ne voulait plus la rendre.
Sait- on ce qui peut arriver, à quelles extrémités on peut être réduit? Et n'est-il pas bon de se garder une poire pour la soif?
— Je garde celle-ci! s'écria-t-il, arraché à ses méditations par le tiutement de sa pendule qui sonnait minuit.
Et remises sous leur enveloppe, les lettres fureat enfouies, sous d'autres papiers, au plus profond du tiroir dont il portait toujours la clé sur lui- Maintenant, du reste, il n'y voulait plus penser, très résolu à n'essayer d'en faire usage que s'il y était contraint et forcé dans l'intérêt de sa fortune.
Néanmoins, le lendemain, lorsque, dès le matin, il se remit en route pour son bureau, une vague inquiétude le ressaisit. La femme ne serait-elle pas revenue afin de réclamer ses lettres ? Qu'aurait-elle dit en apprenant qu'il n'y avait rien pour elle 1 Si elle n'était pas revenue dans l'après-midi de la veille, elle reviendrait ce jour-là, ou le lendemain, et si c'est à lui qu'elle s'adressait, auraitil assez d'aplomb pour mentir, pour soutenir son mensonge ?
Ces questions qu'il se posait le poursuivirent tout
le long du chemin. Mais^ une fois au bureau, lorsqu'il eut constaté par l'accueil de ses camarades qu'aucun incident ne s'était produit, il se rassura. La réclamante pouvait bien se présenter. Elle trouverait à qui parler. Il ne se troublerait pas en lui répondant. Il était trop maître de soi pour se troubler, alors qu'il n'avait rien à craindre.
Que pourrait-elle objecter cette belle dame, lorsqu'en réponse à sa réclamation, à supposer qu'elle osât insister, s'étonner, se plaindre, il lui objecterait que le danger du mode d'envoi dont elle usait, la poste restante sous des initiales, consiste en ce que les lettres dont l'adresse ne porte pas d'autre indication, sont livrées au premier venu qui les réclame et qu'il se pouvait bien que celles qu'elle attendait eussent été détournées ainsi?
A cet argument, elle ne pourrait rien répliquer; elle ne répliquerait rien. Dans sa situation, elle avait tout intérêt à ne pas faire d'histoire pour des lettres égarées. Elle n'oserait donc exiger qu'on les retrouvât. Plus il y pensait, plus il se considérait comme à l'abri de tout danger et il se raillait intérieurement d'en avoir redouté un. Puisqu'il n'avait pas été surpris au moment du vol, c'était une affaire finie. En ces sortes d'aventures, il faut pour constituer une preuve, le flagrant délit, c'està-dire que le voleur soit arrêté la main dans le sac.
Le même jour, dans l'après-midi, un peu avant l'heure où, à l'approche du départ des courriers,
le public se presse plus nombreux aux guichets^ il vit entrer l'inconnue. Il était en train de libeller un mandat pour un vieux monsieur qui en alignait le montant devant lui. Il feignit d'être absorbé par sa besogne et de ne pas s'apercevoir de la présence de cette femme.
En entrant, elle avait parcouru d'un regard craintif l'intérieur du bureau, puis, paraissant se rassurer, elle était venue au guichet de Montagny, attendant son tour, les yeux fixés sur la porte, ayant à la main un papier qui tremblait au bout de ses doigts.
Ce papier, lorsque la place fut devenue libre, elle le tendit à l'employé, sans prononcer une parole, comme si la veille, en le remerciant avec effusion, elle avait épuisé les témoignages de sa gratitude.
C'est donc qu'elle ne voulait pas le reconnaître. Sans marquer que lui-même la reconnaissait, affectant une entière indifférence, il jeta les yeux sur les initiales^ demeurant aussi froid en apparence que si, entre cette énigmatique personne et lui, rien d'anormal ne se fût passé. Il se leva nonchalamment, alla au casier, regarda les lettres qui s'y trouvaient et revint les mains vides en disant :
— Il n'y a rien.
Ce fut aussitôt, chez Tinconnue, un complet revirement. Toute pâle, tremblante, les traits décomposés, elle murmura :
— Il n'y a rien ! Etes- vous bien sûr, monsieur 1
Avez-vous bien regardé? Hier^ car je suis venue hier, vous vous en souvenez sans doute, il m*avaif semblé que vous mettiez trois lettres de côté et j'avais cru comprendre qu'elles étaient pour moi.
— Je me souviens bien, en effet, madame, répondit Montagny, en affectant plus de bonne grâce que dans sa précédente réponse. Mais, hier, pas plus qu'aujourd'hui, il n'y avait de lettres aux initialei^ que vous m'indiquez et je vous l'aurais dit si je n'avais cru comprendre que vous préfériez qu'on n'en parlât pas devant la personne qui vous accompagnait.
Elle ne releva pas ces propos. Peut-être l'angoisse qu'elle ne dissimulait plus l'avait-elle empêchée de les entendre. D^un accent de crainte et de doute, elle reprit :
— Il est impossible qu'il n'y ait rien. Je suis sûre qu'on m'a écrit. Regardez mieux, monsieur, je vous en prie.
— Je veux bien vous donner cette satisfaction, madame. Mais, il n'y a pas d'erreur possible, à moins que ces lettres n'aient été mises datns un autre casier, ce qui m*étonnerait.
lï alla vérifier, repris maintenant par le désir de savoir, se demandant comment il pourrait contraindre la femme à se confier, à lui, à lui dire son nom. Elle le suivait des yeux, anxieuse, impatiente, et ce fut pire encore, lorsqu'^en revenant vers elle, il lui avoua d'un geste l'inutilité de la vérifilcation à laquelle il venait Aq se livrer.
— On m'a donc volé ces lettres I gémit-elle.
— Quelqu'un savait-il que vous les attendiez?
— Personne n'a pu le savoir.
— Alors, on n'a pu vous les voler. Il est plus probable qu'on ne vous a pas écrit, ou qu'elles sont en retard. Elles peuvent arriver ce soir, demain, et si vous voulez revenir ou les faire réclamer...
— Revenir me sera sans doute impossible et personne ne peut me remplacer...
Un silence succéda à cet aveu. Indécise et terrifiée, la femme demeurait là, ne sachant que faire, interrogeant du regard son interlocuteur, espérant peut-être de lui un secours ou un conseil. C'est du moins ainsi qu'il interprétait son silence et cette interprétation le rendit audacieux.
— Je ne demande qu'à vous servir, comme je l'ai déjà fait, même au mépris de nos règlements, poursuivit-il en baissant la voix, et si vous daignez avoir confiance en moi, me mettre à même devons faire parvenir ces lettres... quand elles arriveront, si elles arrivent...
— Jamais, jamais ! s'écria- t-elle. Oh non, monsieur, pas cela!... Ce n'est pas que je me défie de vous, mais...
Il lui coupa la parole. Il venait de s'apercevoir que la longueur de ce colloque et la physionomie éplorée de son inconnue commençaient à attirer l'attention de ses camarades.
T4 POSTE B1S6TANTB
— N'ea parlons plus, fît-il. Ce que j'en ai dit^ c'est dans votre intérêt.
Elle voulut lui répondre. Mais, des gens entraient, allaient aux divers guichets, à celui de Montagny comme aux autres et Tentretien aurait eu trop de témoins pour qu'elle osât le prolonger. Elle s'éloigna, laissant à l'employé la conviction que c'en était fait, qu'elle ne reviendrait pas.
Alors, croyant nécessaire de donner satisfaction à la curiosité de ses camarades, il se pencha vers son voisin et, gouailleur, assez haut pour que les autres entendissent, il dit :
— C'est un peu fort qu'on s'en prenne à moi de ce que des lettres qu'on attend n'arrivent pas! Comme si j'y étais pour quelque chose I
— Le métier n'est pas toujours commode, observa le voisin, dont les cheveux gris attestaient les vieux services et Texpérience; mais quand vous aurez mon âge, vous ne vous troublerez pas pour si peu.
Au même moment, le receveur du bureau se montra au seuil de son cabinet. Les figures devinrent graves, les nez plongèrent sur les pupitres et personne ne souffla plus mot.
— C'est une affaire manquée, pensait Montagny, ne sachant encore s'il devait le regretter ou s'en réjouir.
Jusqu'au soir, ce doute l'obséda. Il n'en fut délivré que lorsque en rentrant, il vit sa mère accourir rayonnante et l'entendit dire :
— Ça y est. Le père sort d'ici ; la mère te trouve charmant ; la fille t'adore. Ils sont tous emballés.
La bonne nouvelle que lui donnait sa mère acheva de dissiper le malaise moral auquel depuis quelques heures, était en proie Montagny. Les nuages qui voilaient son ciel se fondirent et son visage s'illumina. ,
Cependant, il n'osait croire encore à son bonheur.
— Alors, à quand la noce? fit-il ironiquement, d'un air de doute.
— Oh î une fois la chose décidée, ça ne traînera pas, répondit sa mère. On fixera la date dès que nous aurons arrêté les conditions du contrat. Nous en avons déjà causé, M. Ta vers et moi. Nous sommes à peu près d'accord. Vous vous mariez sous le régime de la communauté réduite aux acquêts.
— Pourrai-je disposer de la dot? demanda vivement Montagny.
A cette question, dans les yeux de sa mère parut une inquiétude.
-— Sans doute, tu pourras en disposer. Mais à quoi bon? Cette dot te sera comptée en valeurs de tout repos, m'a dit M. Tavers. C'est un homme prudent, sérieux, il n'a pu faire que de bons placements. Tu n'as donc pas intérêt à. les changer, ni à toucher au capital.
— J'ai intérêt à ce que ce capital me rapporte mieux que les trois pour cent qu'on relire de ces prétendues valeurs de tout repos. Ce n^est qu'en
tout juste à ne pas crever de faim. Le lendemain de mon mariage, je donnerai ma démission, tu peux te le tenir pour dit.
Il parlait avec emportement, marchant de long en large, soulignant de grands gestes chacune de ses phrases. Dans l'ambitieux qui se révélait à elle, madame Montagny ne reconnaissait pas son fils.
Affalée au bord d'une chaise, elle soupirait :
— Tais-toi! Ne parle pas ainsi. Tu m'épouvantes.
Il acheva de la confondre en haussant les épaules et en répliquant :
— 6'est s'épouvanter sans raison.
Puis, allant vers elle, il lui saisit les mains et, radouci, continua :
— Tâche de te calmer et écoute-moi. Ce n'est pas à la légère que j'ai pris la résolution dont je viens de te faire part. Je ne t'en ai pas parlé plus tôt parce que je savais qu'elle t'inquiéterait et que je ne voulais pas t'inquiéter sans nécessité, quand les moyens de réaliser mes projets me manquaient encore. Mais voilà longtemps que j'y pense et qu'en fréquentant la Bourse dès que j'ai un moment de liberté, qu'en étudiant les valeurs, les cours, le mécanisme de la hausse et de la baisse, je me prépare en vue de la carrière que je veux embrasser. Si j'avais eu des capitaux et fait en réalité toutes les opérations que j'ai conçues par la pensée et que j'ai vu réussir, il y a beau temps
qiie nous serions riches. A défaut de pratique, je stiis du moins très fort en théorie et Tétude, l'attentioUj l'observation me tiennent lieu d'expérience. Je serai sage, avisé, je m'entourerai de bons conseils et tu ne me verras pas faire de bêtises. Par conséquent rassure-toi.
— Et ce n'est pas moi qu'il faut rassurer, objecta madame Montagny dont les raisonnements de son fils ébranlaient l'incrédulité et calmaient les alarùies; c'est ton futur beau-père. Je le tiens pour un homme pratique, qui ne se paie pas de mots. Comtae il me le disait lui-même tout à l'heure, si ta situation est modeste, elle est sûre; elle occupe ta vie et la régularise. Et comme ton mariage va te rendre riche, il se contente de te savoir l'outil en main, pensant avec raison que l'application, la persévérance assureront ton avancement. Réfléchis, Roger, et ne perds pas de vue qu'en te révélant à lui comme un esprit mobile, imprudent, aventureux, tu t'exposes à décourager ses bonnes dispositions.
— Mais sois donc tranquille, protesta Montagny. Je ne suis ni un enfant ni un imbécile. Je ne vais pas commencer par lui communiquer mes desseins. J'attendrai d'être marié. Du reste, tu me prouves que j'ai eu bien tort de ne pas attendre pour te les communiquer à toi aussi. C'est vrai que je te croyais d'autres idées, des idées moins terrp.-à-terre. Je vois que je me suis trompé. N'en parlons plus. Fais comme si je ne t'avais rien dit
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et ne songe qu'à te réjouir du bonheur qui nous arrive.
— Justement parce que c'est du bonheur je ne voudrais pas que tu le gâches à plaisir^ insista madame Montagny. Tu vas le tenir. Tâche de t'en contenter tel qu'il se présente et d'en profiter.
Montagny ne répondit pas. Une discussion plus longue lui semblait inutile. Il préférait y couper court en renonçant à soutenir ses dires et en imprimant une autre direction à l'entretien.
Après un court silence, il reprit :
— Enfin, ce qu'il y a de plus clair en tout ceci, c'est que les Tavers consentent à me donner leur fille.
— Comment n'y consentiraient-ils pas, puisqu'elle leur a déclaré qu'elle n'aurait jamais d'autre mari que toi I Je ne sais comment tu t'y es pris ni ce que tu lui as dit, mais tu l'as ensorcelée, son père me l'a avoué.
— Le coup de foudre ! minauda Montagny qui était en train de rire. Elle est inflammable, cette jolie Léonide I
— Ajoute aussi que tu as été charmant comme tu l'es quand tu veux en prendre la peine, déclara sa mère. Il s'agit maintenant de l'être jusqu'au bout et dès ce soir, pour commencer. Nous sommes invités à aller passer la soirée chez les parents. Avant de dire le oui définitif, Léonide a voulu causer encore une fois avec toi et il a été convenu qu'on vous ménagerait un tête-à-tête.
Nous allons dîner, tu t'habilleras et en route ! On nous attend à neuf heures.
Au milieu d'une rue aboutissant à l'avenue des Ternes, la mère et le fils s'arrêtaient quelques instants plus tard devant une porte à claire voie, pratiquée dans un vieux mur qui s'étendait en façade de la rue sur une longueur d'environ cinquante mètres.
— C'est ici, dit madame Montagny.
Roger, qui n'était jamais venu chez les Tavers et qui les croyait installés à quelque quatrième étage, dans un petit appartement, tomba de son haut en apercevant à travers la grille un vaste jardin, empli d'ombrages, au milieu duquel une antique et étroite maison semblait atttendre qu'on la mît par terre pour y substituer un bâtiment mieux en rapport avec ce cadre verdoyant.
— Cette propriété est-elle à eux, demanda-t-il, ou ne l'occupent-ils qu'à titre de locataires ?
— Je l'ignore, répondit sa mère. Cela importe peu.
— Mais cela importe beaucoup, au contraire, maman. Si elle leur appartient, M. Tavers est encore plus riche qu'il ne le dit. Au prix qu'ont atteint les terrains dans ce quartier, cette propriété représente beaucoup d'argent et pour que le propriétaire laisse improductif un si gros capital, il faut qu'il jouisse d'un revenu 'considérable. — Il mesura d'un regard l'espace boisé et enclos qui s'étendait sous ses yeux et murmura : — Il y en
a pour trois ou quatre cent mille francs, au bas mot.
— Crois-tu ?
— Je ne crois pas, je suis sûr.
— C'est alors une chose à éclaircir. Je n'en avais pas été frappée jusqu'ici et je suis hors d'état de te renseigner.
A l'appel d'une sonnette, une bonne vint leur ouvrir. A travers le jardin, elle les guida jusqu'à la maison qui, dans la lumière grisâtre de ce soir d'été, semblait plus décrépite encore qu'elle n'était en réalité. Sur la petite terrasse qui y donnait accès, M. et madame Tavers, assis, se laissaient bercer par les accents d'un piano, qui tombaient sur eux d'une fenêtre ouverte au rezde-chaussée.
: — Voilà l'image de la vie qui m'attend si je n'y mets bon ordre, et des soirées monotones qu'on me réserve, se dit Montagny trop rebelle aux idées de repos pour être impressionné par l'atmosphère calme et sereine qui, tout à coup, l'enveloppait. Moi sur le perron, ma femme au piano. J'en ai le frisson.
Il souriait dédaigneusement, se promettant de ne pas croupir dans cette existence bourgeoise et de métamorphoser la maison si quelque jour il en devenait le maître. Mais il n'eut pas à s'appesantir longtemps sur ce projet. M. et madame Tavers se levaient pour recevoir leurs visiteurs. Tandis qu'après les avoir salués, ils les ramenaient
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vers le pefron et les invitaient à s'y asseoir, au seuil de la maison apparut la jolie silhouette de Léonide dont une robe blanche dessinait le buste souple et la taille ronde et fine.
— Il fait si doux ce soir que nous avons pensé que vous préféreriez être dehors que dedans, dit alors M. Ta vers.
— Nous serons bien partout puisque nous y sommes avec vous, répliqua courtoisement madame Montagny.
Elle avait serré la main du père, embrassé la mère et la fille, devant qui son flls s'inclinait très cérémonieux. Ces devoirs remplis, elle s'assit et les dames, comme elle. M. Tavers et Montagny s'étaient rapprochés Tun de l'autre, témoignant de leur désir réciproque de causer un moment seul à seul.
Entraînant doucement Montagny [à l'extrémité de la terrasse, M. Tavers ouvrit l'entretien en allant droit au fait.
— Votre présence ici, mon jeune ami, me prouve que madame votre mère vous a fait part de ma visite d'aujourd'hui, dit-il avec bienveillance.
— Oui, monsieur. Elle m'a répété vos bonnes paroles et j'en ai conclu qu'il ne m'est pas défendu d'espérer l'honneur de votre alliance.
— Nous avons en effet résolu, ma femme et moi, de ne pas nous opposer à ce mariage si notre fille, comme cela paraît être, le désire. Vous ne réalisez pas absoluiûent, je dois vous l'avouer.
l'idéal du gendre que [nous souhaitons. Quoique Léonide soit assez riche pour épouser l'homme de son choix, nous aurions préféré qu'il apportât une fortune égale à la sienne et que se trouvât écartée ainsi la crainte très naturelle de la voir épou* sée non pour elle-même^ mais pour sa dot.
— Oh! Monsieur, je suis au-dessus d'un tel soupçon I s'écria Montagny, en affectant une indignation contenue par le reapect.
— Elle en est convaincue^ reprit M. Tavers; et comme c'est une personne de sens droit, de jugement sain, aussi raisonnable dans ses appréciations qu'obstinée dans les partis qu'elle prend, elle n'a eu aucune peine à nous ralliera sa conviction. Vous avez su lui plaire, et quelques heures ont suffi pour cela. Elle croit qu'elle sera heureuse avec vous. C'était assez pour nous déterminer à ne pas lui refuser notre consentement.
Montagny esquissa un beau salut et murmura comme se parlant à lui-même :
— Je n'oublierai jamais que c'est à elle que je le dois. Ce souvenir me la rendra plus chère.
— Tout à l'heure, vous causerez ensemble et si l'impression qu'elle a gardée de vous, à la suite de l'entrevue d'hier, ne se modifie pas, vous pourrez lui faire votre cour. Mais, avant de vous laisser tous deux en tête-à-tête, j'ai voulu parler moi-même avec vous, vous dire ce que nous sommes... Il faut se bien connaître avant de s'engager.
— C'est même de toute nécessité, affirma Montagny,
— Alors, asseyez-vous, poursuivit le père, en prenant pour lui-même une chaise, après s'être assuré que les dames devisaient entre elles, familièrement, comme de bonnes amies. Nous sommes des gens simples, mon cher garçon, poursuivit-il ; jamais, quoique en possession d'une honnête aisance due, pour la plus grande partie, à nos laborieux efforts, nous n'avons cherché à chanter plus haut que notre lyre, comme on dit. Humbles nous étions à nos débuts, humbles nous sommes restés. La fortune ne nous a pas changés.
— Cela se voit, pensa Montagny, chez qui l'attention avec laquelle il écoutait son futur beau-père ne paralysait pas l'esprit critique qni lui était naturel.
— Nous aimons notre intérieur ; nous avons de vieux amis, de braves gens comme nous ; nous fuyons les relations nouvelles. C'est vous dire que nous serions désolés si notre gendre n'était pas à notre image, s'il ne s'accommodait pas de notre manière de vivre ou tentait de nous en faire changer.
Montagny protestait de nouveau.
— Mais votre manière de vivre est fort agréable, monsieur, fit-il, et ce n'est pas moi qui vous demanderai de la modifier.
— Alors, permettez-moi [de vous exprimer un autre désir, qui nous est commun, à madame Ta-
vers et à moi. Notre vœu le plus cher, monsieur Roger, c'est que notre fille, une fois mariée, ne nous quitte pas. Nous voudrions que le ménage s'installât ici, dans cette maison. Avez-vous quelque objection à y faire?
— Aucune, et tant qu'il vous plaira de nous garder, j'en serai, quant à moi, très heureux.
— Grâce à cet arrangement, vous n'aurez rien à dépenser. Vous serez défrayé de tout, et vous pourrez économiser la presque totalité de vos revenus.
— On ne pourrait demander davantage, déclara Montagny décidé à céder, quoi qu'il pensât. Seulement, continua-t-il d*un air capable,, en affectant de redoubler de condescendance et de respect, je me permettrai, monsieur, de vous faire observer que continuer à vivre ici, c'est aliéner à plaisir un capital considérable dont vous pourriez tirer meilleur parti. Le terrain sur lequel est construite cette maison représente uue grosse valeur. Si vous le vendiez, ou si vous y faisiez construire un immeuble de location, vous augmenteriez sensiblement votre revenu.
— A qui le dites-vous? répliqua M. Tavers. Je sais ce que vaut cette propriété. A plusieurs reprises, j'ai trouvé l'occasion de m'en défaire avantageusement. Mais, j'ai toujours refusé. Je suis en situation de me donner le luxe d'une maison où je suis seul, sans voisins gênants, et d'un jardin qui plait à ma femme et à ma fille. Ma femme est
née ici ; elle a eu ce bien en héritage^ après la mort de ses parents ; il était alors loué à des rentiers ; nous l'avons repris en quittant le commerce, et nous nous y sommes installés ; elle veut y mourir, et j'aurais mauvaise grâce à tenter de l'en déposséder. Tant que je serai vivant, il ne changera ni d*usage ni de maîtres.
— Et vous aurez bien raison, approuva Montagny, modifiant soudain sa tactique. Ce que j'en disais n'était qu'en prévision du désir que vous auriez pu naturellement concevoir d'augmenter votre fortune.
— Telle qu'elle est, elle suffit à tous nos besoins et conserver cette propriété dont chaque jour augmente la valeur vénale constitue d'ailleurs une excellente opération. Après nous» ma fille et son mari s'en déferont, s'ils veulent. Ils ne perdront rien à avoir attendu.
C'était la vérité même. Montagny en convint et de ce qu'il venait d'entendre, tira cette conclusion que, pour que son futur beau-père renonçât à capitaliser, dès ce moment, ce terrain improductif, il fallait qu'il eût beaucoup de foin dans ses bottes.
Tout réjoui de l'avoir constaté, il reprit :
— Je n'ai donc plus, monsieur, qu'à vous renouveler ma promesse. Votre fille ne vous quittera pas et nous vivrons près de vous.
— Voilà qui dissiperait mes dernières hésitations, si j'en avais encore, ajouta M. Tavers visiblement satisfait, mais je n'en ai plus, mon jeune
ami; et c'est en toute sincérité que je vous tends la main en signe d'accord. Le reste regarde ma fille. Vous avez l'agrément des parents. Tâchez d'enlever le sien. Je crois que vous n'aurez pas beaucoup de peine.
Et, se tournant, jovial, du côté des dames, le brave homme appela Léonide.
Elle accourut avec tant d'empressement que Roger ne douta pas qu'elle ne s'attendît à cet appel.
— Que veux-tu, père?
— ^^M. Roger désire visiter notre jardin. Faislui en les honneurs, mon enfant.
• Quel que fût son cyaisme, Montagny ne put se défendre d'un peu d'émotion lorsque, cette jolie fille à son bras, il s'enfonça sous une avenue de tilleuls qui occupait un côté du jardin, au long du mur. La nuit était claire. La lumière du ciel, tamisée par les arbres, argentait le sol où s'allongeaient deux ombres mouvantes, la sienne et celle de Léonide dont il sentait battre le cœur,
A cette minute, il eut la vision de ce que serait sa vie et de tout ce qu'elle mettrait de joies à portée de sa main, s'il voulait résolument rester honnête homme et jouir des bienfaits dont il était soudain comblé, encore qu'il ne les eût guère mérités. En pensant que ce cœur virginal, candide et pur, venait vers lui, s'offrait avec tous les trésors d'amour, de dévouement et d'innocence qu'il renfermait, il s'attendrit.
Peut-être même, eut-il alors la volonté d'entrer
sans hésitation dans la voie droite qui s'offrait et d'y marcher sans défaillance. Peut-être les dessous de son âme tortueuse, obstrués jusque-là par tant de pensées basses et de vils calculs, s'éclairèrentils d'un rayon purificatetir.
A le voir, à l'entendre, on devait croire qu'il ne songeait plus à rien de mauvais et que, jouet de la mobilité de ses impressions, il devenait meilleur qu'il n'avait été jusque-là, converti à des idées nouvelles, aussi sincère en cette transformation subite et accidentelle que lorsque, quelques années avant, devant le cadavre de son père de la mort duquel il s'accusait alors, son cœur s'était ouvert au repentir comme aux nobles résolutions qu'il engendre. Tel fut ou parut être l'effet immédiat du charme qu'exerçait sur lui la délicieuse créature qui se livrait, confiante, à son amour.
Ensemble, ils avaient fait quelques pas sans se rien dire, chacun d'eux voulant laisser à l'autre le soin de parler le premier. Ce silence se prolongea durant quelques intants. Puis, d'une voix qui trahissait son trouble, Montagny parla.
— Vous avez désiré, mademoiselle, vous entretenir avec moi. Vos parents vous ont permis de m'interroger. Ils m'ont autorisé à répondre à vos questions, sans me dissimuler que de mes réponses et de l'impression qu'elles produiront sur vous, dépendait mon sort à venir. Je me soumets volontiers à cette épreuve et j'attends que vous me questionniez.
S'il eût observé en ce moment Léonide, il eût compris à l'expression de ses traits, au nuage rose qui se répandait sur ses joues, que cette manière d'engager l'entretien la jetait dans un embarras égal à son ravissement et qu'après avoir voulu causer en toute liberté avec ce jeune homme, elle ne savait comment commencer.
Mais, promptement, cet embarras se dissipa et surmontant sa timidité elle répondit :
— C'est vrai que mise en demeure de me prononcer, monsieur, j'ai tenu à savoir si hier, en me laissant envelopper par les choses aimables que vous m'avejz dites au point de souhaiter, avant même de vous mieux connaître, que mon mari vous ressemblât, je ne m'étais pas trompée. Une conversation entre nous me paraissait d'autant plus nécessaire que je sais bien peu de vous et que vous ne savez rien de moi.
Elle s^arrêta, perdant le souffle, tant elle était émue, avouant ainsi à Roger qu'elle était déjà toute à lui. Ayant constaté sa victoire, il en fut positivement grisé. Il serra plus étroitement le bras qui tremblait sous le sien et d'un accent pénétré, les yeux au ciel, il soupira :
— Qu'ai-je besoin de savoir de vous puisque je vous aime ? Oui, je vous aime, affîrma-t-il de nouveau. Je vous ai aimée en vous voyant.
— C'est comme moi, avoua Léonide qui défaillait sous ces paroles brûlantes.
— Ne me dites rien devons, continua Montagny
avec exaltation. Ce que vous me diriez ne m'apprendrait rien que je ne sache déjà^ n*ajouterait rien à l'ardeur des sentiments que j'ai conçus. Vous avez voulu m'interroger. Je suis prêt à vous répondre. Mais, ne vous y méprenez pas, c'est de la tendresse que vous respirerez dans toutes mes réponses.
Jouait- il une comédie? Etait-il sincère ? Léonide ne songea pas à se le demander* Elle avait le ciel dans le cœur. Tout son être palpitait de cette béatitude infinie, qui s'empare de l'âme des vierges lorsqu'elle s'ouvre à l'amour et un foyer de reconnaissance et de foi s'allumait en elle en l'honneur de l'homme à qui, dès ce moment, elle se donnait en toute simplicité, en pleine candeur, et pour toute sa vie.