LE MOT DE LA FIN
Après sa visite à l'hôtel Rivais, Montagny était revenu chez lui furieux d'avoir été éconduit, ne se dissimulant pas que la décision qui lui avait été signifiée par le père d'Alberte rendait vaines ses menaces, quant au résultat qu'il poursuivait. La conduite [de madame Rivais envers lui prouvait qu'elle n'en avait pas peur et qu'elle était résolue à les braver, si désastreuse que pussent être les suites de sa décision. Il n'était donc pas plus avancé à son retour qu'il ne l'était au moment de son départ. Il regrettait de s'être absenté, d'avoir
déserté le combat, et de nouveau, U se demandait ce qu'il allait faire.
Armé, il Pétait, et terriblement. D*un mot il pouvait perdre son alliée d'hier, devenue son ennemie d'aujourd'hui ; mais il en revenait toujours à cette pensée dont il ne parvenait pas à se délivrer, que l'arme qu'il tenait dans les mains n'était pas moins dangereuse pour lui que pour elle. Ce n'est pas de s'en être servi, d'avoir détruit le foyer de Rivais, déshonoré sa femme, compromis l'avenir d'Alberte qui assurerait son mariage.
Les perspectives à l'aide desquelles il avait tenté d'épouvanter madame Rivais étaient restées sans effet. C'était une mère résolue à s'immoler au bonheur de sa fille. Il n^avait rien à en attendre; elle ne céderait pas et c'est sans profit pour lui qu'il aurait joué un rôle odieux.
Si ces réflexions, en se multipliant, accusaient à ses propres yeux son impuissance, elles ne dissipaient pas la violente irritation dont il demeurait la proie en constatant qu'après s'ôtre donné tant de peine, qu'après avoir caressé tant d'espoirs, il était venu échouer au port. Tout en comprenant l'inefficacité de sa vengeance, il n'était pas encore disposé à y renoncer.
S'il hésitait à l'accomplir sur-le-champ, c'est qu'il la redoutait pour lui-même. Il n'eût pas hésité s'il avait trouvé le moyen de l'assouvir en épargnant Alberte et son père. A eux, il n'en voulait pas; il n'en voulait qu'à la mère dont l'inimitié
brusquement déchaînée, au mépris du service rendu, déjouait ses projets. Qu'elle lui échappât alors qu'il avait cru la tenir, l'atteignait dans son orgueil en même temps que dans sa fortune, l'humiliait, et violent, emporté, tel enfin qu'il s'est révélé au cours de ce récit, le rendait incapable de se maîtriser.
La soirée qu'il passa seul, en tête-à-tête avec les pensées mauvaises que lui suggérait la crise qu'il traversait, la nuit qu'il trouva démesurément longue, ne changèrent rien à ses dispositions.
Le matin le retrouva jouet des mêmes perplexités. Il s'agissait de savoir si madame Rivais allait lui répondre et ce qu'elle lui répondrait. Il s'était à maintes reprises posé cette question. Il se la posait encore, lorsqu'au saut du lit il reçut son courrier. La réponse qu'il attendait s'y trouvait. Il s'empara fiévreusement du pli sur lequel il venait de reconnaître l'écriture de madame Rivais ; il l'ouvrit; ses yeux en dévorèrent le contenu.
— Elle met les pouces I s'écria-t-il, se parlant à lui-même.
Il en était tout ragaillardi. Mais la présence de son valet de chambre, qui tournait autour de lui et avait pu l'entendre, l'obligea à se contenir. D'ailleurs, son contentement fut de courte durée. Que prouvait cet appel, sinon que madame Rivais voulait une fois encore tenter de le fléchir, peutêtre même d'acheter son adhésion ? Ce n'était pas le remettre en possession de tout ce qu'il avait
perdu, ot l'avance qui lui était faite ne lui rendait paa l'espoir de le recouvrer.
Le rendez- vous auquel on le conviait était pour dix heures. Il n'avait que le temps. Cependant^ avant de sortir, il tira du coffret où il les tenait enfermées les lettres de madame Rivais à son amant. Depuis le jour où il les avait volées, il ne les avait pas relues; il voulait se rafraîchir la mémoire, les y remettre avecleurs propos passionnés et brûlants, afin d'y puiser des arguments décisifs pour le débat suprême.
— Il faut qu'elle soit folle, cette femme, pensat-il, de s'être déclarée mon ennemie, alors qu'elle sait que je tiens ces papiers et par conséquent le secret de sa vie.
Il les avait mis dans sa poche. Peut-être serait-il utile de les avoir sur lui et de pouvoir les montrer au bon moment. Puis il se ravisa, se disant qu'il allait être sans doute l'objet de suppfications, le témoin d'un désespoir de femme, et que madame Rivais, sincère ou comédienne, se livrerait devant lui à toutes les manifestations propres à l'émouvoir. Pour 3a première fois, il se défiait de lui-mémo ; il craignait de se laisser apitoyer, de ae laisser arracher ces lettres terribles; il no voulait pas s'exposer à être la dupe des surprises du cœur et à abandonner à son ennemie les pièces accablantes dont ilpouvaittirerparti.il les déposa dans le coffret, où elles avaient si longtemps dormi, et il courut au rendez-vous, après s'être mis
hors d'état de céder à un mouvement généreux.
— Madame attend monsieur, lui dit le portier de rhôtel Rivais, en le voyant.
Sur-le-chàmp, on le pria de monter. Il croyait la trouver seule et tomba de son haut lorsque, à côté d'elle, il aperçut son compagnon de voyage, le général de Saint- Jeoire.
Malgré son étonnement, après s'être incliné devant madame Rivais, il alla vers lui, la main teiidue. Le général mit la sienne derrière son dos.
— Vous refusez ma main? fît-il blessé.
— Je dois vous la refuser tant que je ne saurai pas si j'ai affaire à un honnête homme, répliqua durement M. de Saint- Jeoire.
Montagny était devenu blême, non qu'il se fût alarmé de cet'accueil, mais parce qu'il ressentait viveioaerit l'injure qui lui était faite.
— Vous avez tort de me parler ainsi, général, dit-il avec arrogance. J'ignore pourquoi et à quel titre vous êtes dans cette maison. Mais si comme j'ai lieu de le supposer, vous y êtes pour assister nâadaine de vos conseils et l'aider à obtenir de moi que j'adhère à ses propositions, c'est m'y mal préparer que de me traiter ainsi que vous le faites.
— îl dépend de vous, monsieur, 'qiie je vous traite autrement, répliqua M. de Saint-Jeoire. Comme vous l'avez deviné, madame Rivais a désiré que je fusse à son côté dans les circonstances présentés. Quelle que doive être l'issue de cet entretien, il fallait qu'il y eût un témoin; il fallait
aussi que cette noble femme, menacée par vous, eût un défenseur. Pour Vous et pour elle, je souhaite que lorsque nous nous séparerons, vous ayez, par votre conduite, modifié l'opinion défavorable que m*a donnée de vous ce qu'elle m'a raconté.
D'abord déconcerté par cette réponse, Montagny bien vite se ressaisit. Dans sa poitrine battait une âme pervertie; mais ce n'était pas un lâche. L'accueil qu'il recevait avait réveillé ses instincts combatifs.
— Finissons-en. Vous m'avez appelé; que me voulez- vous?
C'est à madame Rivais qu'il avait adressé cette question ; c'est M. de Saint- Jeoire qui répondit :
— J'irai droit au but. Vous avez en votre possession des lettres qui ne vous appartiennent pas. Il importe à madame Rivais qu'elles lui soient restituées. Elle vous les a déjà réclamées et vous les lui avez refusées. Je suis chargé par elle de vous demander si, oui ou non, vous voulez les rendre.
— Les rendre I jamais ! déclara Montagny.
Il lança ce refus sans en calculer les suites, sous le coup de l'irritation que lui avait causée Taccueil du général. Puis, tenant aie justifier, il poursuivit :
— J'ai été de la part de madame l'objet de la plus noire ingratitude. Si, depuis près de viagt ans, elle vit en repos, honorée, en possession do l'estime générale; si elle a pu faire élever par son
mari une fille qui n'est pas de lui et qu'il croit la sienne^ c'est à moi qu'elle le doit. Ce service, elle était tenue de ne jamais l'oublier.
— Je crois vous l'avoir payé, monsieur, interrompit avec douceur madame Rivais. J'ai fait tout ce que vous avez souhaité ; vous occupiez une situation bien humble, quand je vous ai connu; grâce à moi, vous en occupez une dont les plus exigeants seraient satisfaits; vous étiez pauvre, menacé de le demeurer toujours, et vous êtes sur le chemin de la fortune ; tout cela est mon œuvre ; oui, j'ai le droit de dire que je vous ai payé.
— Pas assez à mon gré, reprit Montagny. Un jour est venu où vous pouviez couronner cette œuvre, dont vous parlez. Vous m'avez promis de la couronner. Vous m'avez accordé la main de votre fille.
— Je ne savais pas alors de quoi vous étiez capable.
Il n'entendit pas, ou feignit de ne pas entendre. De plus en plus excité, il continuait :
— Puis, brusquement, vous avez détruit de vos mains ce que vous aviez fait, vous avez repris votre parole et après avoir encouragé mon amour, vous avez voulu me contraindre à y renoncer.
Sans m'avertir, sans crainte de me causer un dommage irréparable, sans craindre aussi de me déchirer le cœur, vous avez détaché votre fille de moi ; vous l'avez décidée à me fuir ; vous m'avez aliéné les bonnes grâces de M. Rivais.
— J'ai rempli mon devoir. Ce que j'ai fait, je le ferais encore.
— Oui^ vous êtes impitoyable; vous entendez m'accabler jusqu'au bout, alors que pour vous justifier^ vous ne pouvez invoquer que des accusations calomnieuses contre lesquelles je n'ai pu me défendre.
— Elles n'étaient que trop fondées, dit encore madame Rivais.
— Quoi qu'il en soit, après m'avoir traité ainsi, comment avez-vous pu espérer que je désarmerais? Si vous n'avez autre chose à me dire que ce que vous me dites; si vous ne voulez pas réparer le mal dont vous êtes l'auteur, pourquoi m'avez- vous appelé?
— Pour m'adresser une dernière fois à votre raison, à votre cœur. Vous m'avez trop souvent menacée de vous servir contre moi de ces lettres pour que je puisse vivre tranquille si vous continuez à les détenir. Je les veux. J'ai le droit de les vouloir. Aucune femme placée dans la situation douloureuse où je me trouve ne consentirait à vous les laisser.
— Il faudra cependant que vous y consentiez, madame, car, je vous le répète, je ne vous les rendrai pas. Je les ai, je les garde. Mais rassurezvous, ajouta Montagny, achevant de se démasquer; je n'en ferai pas usage. Elles me resteront seulement, comme une garantie contre votre malveillance dont je mesure de nouveau toute l'é-
tendue. Ce sera ma vengeance de vous [obliger à iïié craindre et à voir toujours en moi l*homme de qui votre sort dépend. Je sais que je ne dois rien espérer de votre bonté. Si tout à l'heure encore je pouvais penser que je trouverais auprès de vous pius de justice, je Vois bien maintenant que c'était une illusion, ih n^ai donc rien à changer au parti que j'ai pris, et comme vous, je serai impitoyable.
Tandis qu'ils échangeaient ces propos intimidants, le général était resté silencieux, se faisant violence pour ne pas intervenir. Mais en entendant la déclaration qui lui révélait dans Montagûy un homme sans pitié, résolu à ne pas se laiisser apitoyer, il s'abandonna à l'emportement auquel il n'avait résisté jusque-là que par un héroïque eiEfort de sa volonté.
Il marfcha sur Montagny le bras levé, comme pour frapper, lui jetant ces mots, qui aggravaient l'insulte de son geste :
— Il ïaudra donc vous arracher de force ce que vous ne voulez pas livrer de votre plein gré.
Madame Rivais se précipita au devant de lui en murmurant :
— Albert, Albert, ayez pitié de moi! Contenez-vous.
En entendant ce nom, Montagny tressaillit; la surprise éclatait dans son regard ; un sourire sardoniquey succéda. lise le rappelait, ce nom; c'était celui qu'il avait lu dans les lettres de madame
Rivais, c'était le nom de Tamant de cette femme et du père d'Alberto.
— Parbleu! ricana-t-il. Je comprends maintetenant, monsieur, pourquoi vous êtes ici; il était naturel que vous fussiez le défenseur de votre maîtresse.
Il ne put achever sa phrase. Avant qu'il en eût dit le dernier mot, la main du général s'abattit et lui aurait cinglé le visage s'il n'eût reculé. Elle tomba dans le vide.
— Le soufflet n'en est pas moins donné I s'écria M. de Saint-Jeoire.
— Il était inutile, répondit Montagny. Il vous eût suffi de me dire que vous cherchiez une affaire.
— Je ne la cherchais pas, mais vous m'obligez à la vouloir en ne me laissant pas d'autre moyen de mettre un terme à vos brigandages.
Cette fois, madame Rivais n'essaya pas d'intervenir. Les choses en étaient à ce point où elles ne pouvaient plus se dénouer que par une rencontre. Elle le déplorait; elle déplorait surtout que l'indignation du général se fût ''manifestée avec cette violence. Mais elle reconnaissait que l'heure était venue où la justice de Dieu pouvait seule prononcer.
A la pensée du dénouement tragique qui devenait de plus en plus imminent, elle était en proie à un véritable affolement. Sa pâleur, ses larmes silencieuses, ses yeux où montait la terreur rêvé-
Assurémeat l'aventure pouvait se dénouer avec honneur pour lui. Il pouvait en sortir victorieux. Mais la victoire ne le rapprocherait pas du but qu'il avait poursuivi. Qu'il blessât M. de Saint- Jeoire, ou môme qu'il le tuùt, il n'en aurait pas
pour cela gagné la partie. Dès ce moment, il devait la considérer comme définitivement perdue.
En même temps que se fortifiait à cet égard sa conviction, il commençait à concevoir un doute sur l'opportunité de la résistance qu'il avait opposée aux prières de madame Rivais. Peut-être eûtil mieux valu céder à ses prières, et puisqu'il n'avait rien à attendre de cette résistance, se donner le mérite d'une générosité qui eût réparé les effets de sa conduite antérieure en substituant au rôle qu'il avait joué jusque-là un rôle plus honorable.
Mais s'il éprouvait des regrets, il dut s'avouer en même temps qu'ils étaient tardifs. L'altercation qui avait eu lieu entre lui et le général, l'injure qui lui avait été faite ne lui laissaient plus la faculté de s'abandonner à une inspiration généreuse qu'on n'aurait pas manqué d'interpréter comme une preuve de lâcheté. Il était contraint d'aller jusqu'au bout et d'avancer sans défaillance dans la voie où l'avaient jeté les circonstances qui le conduisaient. Néanmoins, tout en se le disant, il ne pouvait se défendre contre les pensées contraires qui l'assaillaient en foule.
Il n'y a pas d'âme, si ténébreuse, si tortueuse qu'elle soit, dans laquelle ne jaillisse, à un jour donné, un peu de lumière. Regrets, prudence, remords, repentir, toutes ces choses y font irruption et fréquemment il arrive que la perversité la plus invétérée ne tienne pas devant les raisonnements qu^elles y déchaînent.
On a vu jusqu'ici Montagny comme un homme sans préjugés, dépourvu de conscience, apportant dans la lutte pour la vie une rare indépendance de cœur et l'oubli de tous les principes de morale^ tel enfin qu'on se figure les ambitieux. Mais voilà que subitement, il se métamorphosait, comme s'il commençait à comprendre qu'il est des règles qu'on ne foule pas impunément aux pieds ; que les plus forts, quand ils ne doivent leur force qu'à des procédés que réprouve la conscience, rencontrent fatalement devant eux l'obstacle qu'ils n'avaient pas prévu.
Depuis trois ans, il marchait d'un pas ferme vers le but qu'il s'était marqué. Pour l'atteindre il avait violé les lois les plus sacrées de l'honneur. Il ne s'était inspiré que de l'excès de son audace. Les degrés qu'il avait gravis étaient faits pour la plupart d'une mauvaise action. Où l'avaient-ils conduit?
Cette question le laissait en désarroi, désarçonné par l'enseignement soudain que lui apportait la vie, et qui lui prouvait qu'il s'était grossièrement trompé. Il ne suffit pas de se conduire comme un coquin pour réussir. La Morale est éternelle. Tôt ou tard, elle prend sa revanche. C'est de cette revanche qu'il était à cette heure la victime. Sous l'influence nouvelle qu'elle exerçait sur lui, sa pensée se formula claire et précise.
— Décidément, j'aurais mieux fait de restituer ces lettres.
En même temps, se déroulèrent à ses yeux toutes les conséquences de son refus de les restituer. Il ne pouvait les livrer à Rivais sans encourir, avec la naine de celui-ci, le mépris de tous les gens qu'il avait à ménager dans Tintérèt de son avenir. Il songeait aussi à Alberte. C'est sur elle, innocente et pure, que tomberaient surtout ces misérables représailles. Ne le mépriserait-elle pas, lorsqu'elle apprendrait que le souvenir des doux propos échangés entre eux n'avait pas désarmé son bras ?
Enfin, il n'était pas jusqu'à l'image des malheurs qu'il déchaînerait sur la tête de madame Rivais et sur celle de Saint-Jeoire qui ne vint s'offrir à seisyeux et ne contribuât à l'émouvoir. Elle était si touchante, la fidélité réciproque que s'étaient gardée ces anciens amants, el si louchante aussi leur hiistoire : leur ardent amour volontairement immolé au salut de leur fille 1 Au lieu de se coiiduire envers eux comme un ennemi implacable et déloyal, ne valait-il pas mieux leur faire grâce et les onliger à lui rendre leur estiiné ? Ce n'est pas seulement le mal qu'il leur avait fait qui serait, de la sorte, réparé, mais aussi celui qu'il s'était fait à lui-même par sa conduite envers eux...
Ces idées le poursuivirent durant le chemin qu'il avait à faire jpour revenir chez lui. Quand il y rentra, à ses résolutions vengeresses l'indécision avait succédé. Il n'y était plus, il ne savait plus.
et ce qui survivait en lui, encore inavoué, mais visible déjà, c'était un besoin de réparation, suggéré par la certitude désormais acquise de l'inutilité de la vengeance.
Sous le coup des impressions qu'il subissait, il rédigea sur l'heure [un petit bleu à l'adresse du général :
a Comme je vous l'ai annoncé, lui disait-il, vous allez recevoir la visite de mes témoins. Quoique je me considère comme l'offensé, ils auront le mandat d'accepter toutes vos conditions. J'y souscris d'avance, et, comme je tiens à vous prouver mieux encore que je ne suis pas l'homme infâme que vous croyez, je leur demande ^engageme^t de ne jamais parler de cette rencontre, dont ils ignoreront, d'ailleurs, les causes réelles. Je n'aurais pu les leur faire connaître qu'en mettant en cause une personne qu'il convient de laisser en dehors de ce débat, et dont le nom ne pourrait être prononcé sans que fût divulgué, du même coup, le secret que vous devez tenir, l'un et l'autre, à cacher. Elle, vous et moi, nous serons seuls à savoir comment vous m'avez mis dans la nécessité de vous demander des excuses ou une réparation par les armes. »
Cette dépêche expédiée, il lui sembla qu'il avait repris le beau rôle et que, quoi qu'il advint, sa conduite ne pourrait donner lieu à des interprétations accusatrices.
Il eut ensuite à se préoccuper de trouver des
témoins. Le nom de Robert Valmont fut le premier qui vint à sa pensée. Mais il ne s'y arrêta pas. Il eût été trop difficile de taire au meilleur ami de la famille Rivais les causes du duel. Quelque effort qu'il fît pour les lui cacher, il devrait craindre de les lui laisser deviner. D'ailleurs, le choix d'un témoin que sa situation dans le monde mettait en vue eût donné, à la rencontre, un retentissement que, dans la pensée de Montagny, elle ne devait pas avoir. Il préférait s'adresser à des personnes demeurées étrangères aux événements qui l'appelaient sur le terrain.
Deux habitués de la Bourse auxquels il présenta l'affaire sous le jour qui lui convenait consentirent à le représenter. Munis de s^s instructions, ils se rendirent chez le général, qui les attendait et avait constitué ses témoins. La rencontre ayant été jugée inévitable, les conditions ne furent pas longues à régler; l'arme choisie était le pistolet; on devait se battre le lendemain matin aux étangs de Villebon.
Lorsque Montagny en eut été prévenu, la pensée lui vint qu'il ne pouvait aller s'exposer à la mort sans avoir embrassé sa mère. Il partit sur l'heure pour Versailles. Au couvent, il trouva d'abord la porte close. Les ordres de madame Montagny étaient formels. Elle avait déclaré ne -vouloir jamais plus recevoir son fils. Mais un mot tracé au crayon et qu'il lui fit passer eut raison de sa rigueur.
Elle ne tint pas^ lorsque, sur un lambeau de papier, la malheureuse mère lut ces deux lignes : « Je me bats en duel demain, me refuserez-vous le pardon que je persiste à solliciter de vous ! » Ce qu'il n'avait pu obtenir à Taide de protestations trop bien jouées pour être sincères, il l'obtint par une attitude plus naturelle et plus simple. Quand sa mère le vit, elle lui ouvrit les bras. Devant le péril qu'il allait courir, elle oubliait le passé.
L'explication qui eut lieu entre eux fut émouvante autant que brève: la mère, soucieuse surtout de savoir pour quels motifs son fils allait se battre; lui, plus soucieux encore de les lui dissimuler, les dénaturant, afin qu'elle les ignorât toujours. Si elle les avait connus, elle Saurait supplié de rendre les lettres avant le combat, et cette restitution anticipée lui semblait encore impossible.
Il s'attacha à prouver à sa mère que la rencontre était due à des causes futiles et que la réconciliation s'opérerait sur le terrain, assez à temps pour empêcher le duel. Ignorante comme elle l'était de la procédure des affaires d'honneur, il n'eut aucune peine à la convaincre de la probabilité d'un arrangement.
— Quoi qu'il arrive, lui dit-elle, j'ai l'espoir que cet événement, si douloureux pour moi, sera pour toi une épreuve salutaire et le point de départ de ta transformation que j'ai tant demandée à Dieu. Je vais le prier encore, lui demander de
ne pas me prendre mon fils, de permettre qu'il vive et de faire de lui un honnête homme.
Cette entrevue devait être le dernier coup porté aux résolutions antérieures de Monlagny, déjà bien ébranlées. Quand il se retrouva seul, heureux d'être réconcilié avec sa mère, il n'était plus, au même degrés en éiàt de résister aux suggestions de sa conscience. Tout lui criait qu'il avait maintenant îm dernier devoir à accomplir ; il se résignait peu à peu à cet accomplissement, préoccupé surtout dé ne pas donner à la conduite qui^ de plus en plus, s'imposait à lui, la physionomie d'iine reculade.
Il reprit les lettres, il les relut de nouveau. Tenté de s'en dessaisir, il ne voyait encore que le côté humiliant de son action. Jusqu'à ce moment, il l'avait jugée impossible et pour ne pas s'infliger un désaveu, il se demandait si, en les détruisant lui-même, il ne mettrait pas d'accord ce que lui demandait sa dignité avec ce que lui dictait le désir de réaliser le vœu expriiné par sa mère et surtout de paraître aux yeux du monde comme n'étant pas sorti des voies de l'honneur.
Il se surprit tenant au bout de ses doigts la liasse de ces lettres dont il renonçait enfin à se faire un instrument, prêt à les livrer aux flammes qui brillaient dans sa cheminée. Mais il changea d'avis. S'il consentait à s'avouer vaincu, il fallait au moins être beau joueur et avoir le courage de
ne recourir à aucun subterfuge. Ce fut ce dernier parti qui l'emporta.
Le souvenir de son père qui lui revenait en ce moment;, celui des torts qu'il avait eus, envers lui^ envers sa mère, un rapide coup d'oeil sur sa vie passée, sur les espoirs d'avenir que la mort allait peut-être briser^ autant d'impressions successives par lesquelles il s'était peu à peu laissé attendrir et qui le conduisaient comme par étapes à la solution que, jusqu'à ce moment, il avait écartée. La rédaction de son testament par lequel il laissait tous ses biens à sa mère détermina enfin le parti définitif.
Il enferma les lettres dans une enveloppe qu'il cacheta à la cire et sur laquelle il inscrivit le nom de madame Rivais. Le lendemain, dès qu'il fut habillé, il donna l'ordre à son valet de chambre de porter lui-même, sur-le-champ, ce pli à son adresse et de le remettre en mains propres. Quand le domestique revint, la commission faite, Montagny était déjà parti pour se rendre, avec ses témoins, sur le terrain du combat.
De son côté, le général avant de se rendre à Villebon, avait passé chez madame Rivais, afin de lui dire adieu. Il obéissait, en le faisant, à la prière qu'elle lui avait adressée la veille, au moment où ils se séparaient. 11 la trouva fiévreuse et agitée. Elle n'avait pas dormi. La responsabilité qui lui incombait dans l'événement, la crainte d'une issue tragique qui ne permettrait pas de ca-
cher les caUses réelles de la rencontre, causaient et entretenaient ses alarmes. Elle eût donné dix années de sa vie pour conjurer les conséquences qu'elle prévoyait. Et puis, elle considérait comme un devoir de supplier le général d'épargner son adversaire et de ne pas aller au delà de ce que son honneur exigeait.
Mais avant qu'elle eût exposé ses désirs, M. de Saint- Jeoire lui montra le petit bleu qu'il avait reçu de Montagny. Il en était tout surpris, et elle en fut surprise comme lui. Ils n'attendaient pas, d'un tel homme, ce trait de délicatesse. Dès ce moment, ils devaient le juger avec moins de sévérité. Madame Rivais y trouva prétexte pour disposer M. de Saint-Jeoire à la clémence.
— Il faut cependant que vous rentriez en possession de vos lettres, répétait celui-ci, ou que ce Monsieur soit mis dans Timposibilité de s'en servir contre vous. Comment nous flatterions- nous de l'espoir d*y parvenir, si je prends, par avance, la résolution de l'épargner? Ce langage trahissait l'étrangeté de la situation et l'embarras dans lequel se trouvait le général, quant à la conduite qu'il devait tenir, si la fortune des armes le rendait maître de la vie de Montagny. — Je ne puis rien promettre, dit-il enfin : je m'inspirerai des circonstances. Il regardait sa montre : — Il faut que je parte, ajouta- t-il; mes témoins m'attendent.
— Allez donc, mon ami, soupira madame Rivais, et que Dieu vous garde.
Il l'avait prise dans ses bras pour l'embrasser. Comme elle se dégageait, toute dolente, de cette étreinte, on frappa à la porte. C'était un domestique qui apportait un pli à l'adresse de madame.
— De M. Montagny ! s'écria-t-elle en reconnaissant l'écriture sur l'enveloppe. Fébrilement, elle la déchira. — Mes lettres 1
— [Il les renvoie! dit M. ^e Saintjeoire, dont la ptupéfactiou égalait celle de son amie.
— Les voilà ! Elles y sont toutes.
— Qu'est-ce que cela veut dire ?
— Je ne le comprends pas. En me les renvoyant, il n'y a ajouté aucune explication.
Elle les feuilletait, cherchant s'il ne s'y trouvait pas quelques lignes de l'expéditeur. Mais il n'y avait rien, rien que les lettres elles-mêmes, dont la restitution semblait, à madame Rivais, tenir du miracle.
— Vous voyez bien que vous ne pouvez le tuer, fit-elle.
— Je le tuerai d'autant moins, observa railleusement le général, qu'il a trouvé un bon moyen de ne pas aller sur le terrain. Au dernier moment, il a eu peur; il a réfléchi, et il s'est exécuté. C'est vraiment un triste sire.
— Pourquoi ne pas crpire à la sincérité de son repentir ? demanda madame Rivais. Le télégramme que vous avez reçu n'en était-il pas déjà une preuve? Il ne dit pas qu'il refuse de se battre.
Peut-être n'a-t-il voulu que mettre sa coascience en repos avant d'aller exposer sa vie.
— Oui, tout est possible, avoua M. de Saint- Jeoire; nous avons affaire à un personnage bien énigmatique.
— Ou que l'expérience est en train de corriger.
— Je parierais cependant qu'il ne sera pas au rendez-vous et que je n'y trouverai personne. Mais enfin, il faut être correct jusqu'au bout ; allons-y.
Ils se séparèrent après avoir convenu de se revoir aussitôt après le dénouement.
Lorsque le général arriva sur le terrain avec ses témoins, il fut presque étonné d'y trouver Montagny. A son attitude, il devina que son adversaire ne se doutait pas qu'il eût déjà connaissance de la restitution des lettres. Froid et hautain, Montagny répondit à son salut et se tint à l'écart, pendant que les témoins conféraient ensemble.
Ces pourparlers eurent bientôt pris fin. Les adversaires se mirent en place, attentifs au commandement du directeur du combat.
— Etes-vous prêts. Messieurs? demanda- t-il. Et sur leur réponse affirmative, il reprit : — Feu, un, deux, trois.
Les deux coups partirent en même temps. Montagny entendit siffier à son oreille la balle du général. Mais il resta debout : il n'avait pas été atteint. Quant à lui, il avait tiré en l'air, révélant
ainsi qu'il n'était venu là que pour n'être pas accusé d'avoir forfait à l'honneur et non poussé par une pensée de vengeance.
Sa conduite acheva de dissiper les préventions de M. de Saint-Jeoire. Il s'élança la main tendue, ps serra celle de Montagny, disant de façon à n'être
entendu que de lui : ^
— Vous avez noblement réparé. Monsieur.
Montagny ne répondit pas; il était violemment ému, et l'on doit supposer qu'en cette minute solennelle, les perplexités de conscience par lesquelles il avait passé depuis quelques jours aboutissaient à une résolution définitive qui effaçait le passé et faisait de lui un homme nouveau.
A l'heure où s'achève ce récit, l'ancien commis des Postes continue sa marche ascendante; la fortune n'a pas cessé de lui être favorable. Il est devenu l'associé de Robert Valmont et sans doute il lui succédera. De temps à autre, on annonce son mariage; mais jusqu'ici ces rumeurs n'ont pas été suivies d'effet. Il a dit un jour à sa mère qu'il ne se marierait jamais.
Le cœur de l'homme est un abîme de contradictions. On ne saurait expliquer autrement la métamorphose morale de Montagny. Peut-être aussi n'avait-il commis tant de mauvaises actions qu'à l'instigation de sa misère; et n'est-il devenu meilleur que parce que ses ambitions réalisées n'exigeaient plus l'emploi de moyens indélicats.
Le lecteur est libre de se livrer, à cet égard, à toutes les suppositions. Le romancier décrit ce qu'il voit et raconte ce qu'il a observé. Il n'est pas tenu d'aller plus loin. Les causes intimes qui, dans tout dénouement^ déterminent la conduite des acteurs, lui échappent. Il lui est rarement donné de les définir. Il ne peut que prendre et présenter ces acteurs tels qu'ils sont.
Montagny est resté en relations avec le banquier Jacques Rivais. Ce dernier, en rompant les projets de mariage, s'était efforcé d'adoucir la décision et de lui enlever tout caractère offensant pour l'homme qu'il avait appelé son fils. Montagny n'a revu ni madame ni mademoiselle Rivais, Alberte a trouvé un époux digne d'elle. Son bonheur présent lui fait oublier la courte mais amère épreuve dont elle a souffert à son entrée dans la vie.
Dans ce bonheur qui est son œuvre, madame
Rivais a trouvé la récompense de son héroïque
immolation d'autrefois. Elle avance, entourée
d'hommages, dans une existence qu'ennoblissent
la bienfaisance et le culte du devoir. On dit d'elle
que c'est une religieuse dans le monde, et à la voir
passer simple, digne, calme, comme en révolte
contre sa beauté qui ne veut pas mourir et que
l'âge môme n'affaiblit pas, il semble qu'en effet
elle a renoncé à plaire autrement que par les
qualités morales qu'ont développées en elle les
tourments qu'elle a subis.
SbO POSTE RESTANTE
Cependant, si l'on pouvait lire dans son àme, on constaterait combien est fragile l'enveloppe de froideur et d'austérité sous laquelle elle en dissimule les ardeurs ; on y verrait profondément gravée l'image du seul homme qu'elle ait jamais aimé, & qui elle conserve un pieux souvenir, accompagne d'espérances confuses qui ne se réaliseront peut-être jamais, qu'elle s'efforce de chasser dès qu'elle sent leur influence la ressaisir, mats qui s'obstinent à demeurer en elle avec l'invincible force des sentiments qui ne meurent pas.
Tel est aussi l'état d'àme du général marquis de Saint-Jeoire. Il poursuit sa glorieuse carrière, rigoureusement fidèle au devoir. Ceux qui le voient passer, au jour des solennités militaires, à la tête de ses escadrons, sont bien loin de se douter que, dans ce regard martial, montent encore des larmes quand vient s'y refléter le portrait inoublié de la chère bieù-aimée en qui se résume, pour lui, toute une vie d'amour et de Gdélité,