LÉONIDE V£N6É£ PAR ALBERTE
Le jour où Montagny quittait Paris, madame Rivais, non encore avertie de son départ, s'était levée plus rassurée et plus résolue que la veille. La nuit lui avait porté conseil. Après les tergiversations dont on a décrit les péripéties, elle s'était arrêtée enfin à un parti décisif.
Elle était de ces femmes qui, placées dans une situation difficile, hésitent longtemps entre les di-
vers moyens qui s'ofTreat à elles d'en sortir, mais qui, après avoir choisi celui qui leur semble le meilleur, s'y tiennent invinciblement. Elle avait donc résolu de tenter un dernier eiïort auprès de sa fille en poussant cette fois les conûdences jusqu'au point où elle pouvait aller sans se mettre elle-même en cause.
Tout ce qu'elle pourrait dire, de nature à prouver h. Alberto qu'elle n'avait rien exagéré ea accusant Montagny, elle le dirait. Puis, si sa ûlle ne se laissait pas convaincre et persistait & vouloir ce mariage qui ne pouvait cependant lui donner le bonheur, c'est k Rivais qu'elle s'adresserait, afin d'obtenir de lui qu'il usât de son influence sur Alberte pour la décider à renoncer à Montagny.
Elle se préparait à l'exécution de ces plans quand la jeune fille entra chez elle. Elle venait de recevoir la lettre de son Qancé, lui annonçant qu'il s'absentait pour quelques jours. Surprise par la nouvelle de ce départ inattendu, Alberte en était toute émotionnée. Quant à la mère, cette nouvelle lui causa une véritable satisfaction. L'absence de Montagny lui laissait le champ libre pour agir. Elle espérait que, lorsqu'il reviendrait, c'est avec l'assentiment d' Alberte qu'elle pourrait lui fermer sa porte et lui signilier la rupture désormais irrévocable.
Alberto lui lut la lettre de Montagny. Elle éU toute heureuse des sentiments qui s'y manift talent, mais troublée aussi par ce départ qui a
rait dû, lui semblait-il, être précédé d'une visite d'adieu. Que son fiancé eût négligé de venir, elle ne le comprenait pas, et cette circonstance, rapprochée des propos que la veille lui avait tenus sa mère, ajoutait à son mécontentement une visible inquiétude.
Ce qu'elle éprouvait elle ne le cacha pas.
— Pourquoi n'est-il pas venu avant de partir ? demanda-t-elle.
— C'est que peut-être il redoutait des questions auxquelles il n'aurait pu répondre, observa sa mère. Il était prévenu que je ne te laisserais pas ignorer les motifs qui nous obligent à rompre. Il devait s'attendre à ce que tu l'interrogerais et sans doute, il craignait de ne pouvoir se justifier. En partant, il échappe à un interrogatoire et j'ai bien peur, ma pauvre enfant, que cette lettre ne soit un adieu définitif.
— Mais il me dit qu'il m'écrira pendant son voyage, s'écria Alberte; il m'annonce son prochain retour; il me promet d'accourir aussitôt. Est-ce là le langage d'un homme disposé à se retirer?
— Il est bien inutile que tu te le demandes, ma chérie. Quoi qu'il ait voulu dire, quoi qu'il veuille faire, et cette lettre n'eût-elle pas simplement pour but de couvrir honorablement sa retraite, il y a un fait contre lequel toutes ces précautions et toutes ces ruses ne prévaudront pas. Je te le répète, ton mariage avec M. Montagny est impossible; tu
dois y renoncer ; ni ton père ni moi n'y consentirons jamais.
Elle ne l'avait pas dit encore avec tant de force. Cette fois Alberte commença à comprendre que ses parents ne lui permettraient pas d'être juge et qu'elle se trouvait en présence d'une résolution définitive. De ses yeux jaillit un flot de larmes.
— Ce n'est donc pas seulement en votre nom que vous me parlez, maman? C'est aussi au nom de mon père? Il ne m'a rien dit cependant qui me prouve qu'il est du même avis que vous.
— Il ne te Ta pas dit parce qu'il ne sait pas ce que je sais. Lorsqu'il le saura, son avis sera conforme au mien.
Alberte essaya de protester, mais sa protestation ne se manifestait plus avec la même énergie. La persistance de sa mère s'accusait avec trop de vivacité pour ne pas ébranler sa confiance. Quoique non encore résignée à se soumettre, et bien qu'ignorante des griefs invoqués contre Montagny, elle doutait de moins en moins de leur réalité.
— Mais enfin, fit-elle tout à coup, est-il possible, chère maman, que je renonce à un mariage dont j'étais si heureuse, sans qu'on daigne me dire pourquoi on me demande d'y renoncer? Suis-je donc une petite fille ? Vous m'avez jugée assez mûre d'esprit pour me marier : comment se fait-il qu'à présent vous me traitiez comme une enfant et que vous me refusiez la révélation que j'ai bien
cependant le droit de connaître, puisque mon avenir en dépend?
A cette question, madame Rivais n'hésita plus.
— J'aurais voulu, dit-elle, ne pas détruire tes illusions, ma chérie. A ton âge, il est doux et bon d'en avoir. J'avais espéré que tu aurais assez de confiance en moi pour céder à mes conseils sans exiger que jeté dévoile les motifs qui les justifient. Il me répugnait de mettre au seuil de ta vie le souvenir de la perfidie dont nous sommes^ toi et nous, les victimes. Mais puisque tu veux tout savoir, tu sauras tout. Ce n*est pas seulement parce que M. Montagny a dû jadis se marier qu'il est indigne de toi. C'était déjà bien grave qu'il eût aimé ou feint d'aimer une autre femme avant de te connaître ; cependant, ce n'est pas pour ce motif que nous aurions rompu si je n'avais la preuve qu'il s'est conduit alors avec une inexcusable mauvaise foi.
— Qu'a-t-il donc fait? demanda Alberte.
— A la veille de son mariage, quand la date en était déjà fixée, quand il avait laissé croire à sa fiancée qu'il la chérissait, il s'est brusquement décidé à renier ses engagements, et pour ne pas se donner l'odieux d'une rupture sans cause, il l'a provoquée en adressant à ses futurs beaux-parents une lettre anonyme dans laquelle il se dénonçait lui-môme comme indigne d'entrer dans une honnête famille. Cette lettre qui, pour une part de mensonge, contenait, hélas ! une trop grande part
de vérité, a obligé les parents à lui signifier qu'ils ne voulaient plus de lui.
— Mais comment connaissez- vous cette histoire? Etes-vous sûre qu'en vous la racontant on n'a pas calomnié M. Montagny?
— Je la tiens du père de cette malheureuse jeune fille. Il avait lu dans un journal l'annonce de ton mariage. Il est venu lui-même aussitôt me faire cette révélation. Il a considéré comme un devoir^ quoiqu'il ne nous connût pas, de ne pas laisser se consommer ton malheur^ car^ selon lui^ ce serait un malheur pour toi d'épouser l'homme dont la conduite misérable a tué sa fille. Elle aimait M. Montagny; elle se croyait aimée de lui; elle n'a pu se consoler d'être abandonnée; la douleur l'a tuée.
De plus en plus l'évidence accablait Alberte; cependant elle tentait encore de ne pas désarmer.
— C'est un grand malheur, soupira-t-elle, que cette jeune fille soit morte et je plains ses parents; mais leur douleur ne les a-t-elle pas égarés ? En accusant Roger d'un si grand crime, ne cherchentils pas à tirer vengeance de lui ?
— Qu'importe s'ils disent la vérité ? Ah 1 mon enfant, si tu avais entendu ce père, si tu l'avais vu comme moi, accablé, brisé, partagé entre l'indignation et la douleur, hors d'état de retenir ses larmes, tu ne douterais pas de sa parole.
— Je voudrais y croire, ma mère; mais je connais Roger, et le rôle odieux qu'on lui prête est
si peu vraisemblable que je ne serai convaincue que si Ton me donne une preuve.
— Elle existe, cette preuve, affirma madame Rivais; c'est la lettre anonyme qu'a écrite M. Montagny.
— Etait-elle de lui? Un autre que lui n'a-t-il pu l'écrire ?
— Il a reconnu en être l'auteur.
Un silence succéda à cette déclaration. Comme une forteresse dont les murailles s'écroulent peu à peu sous le feu du canon^ la foi d'Alberte s'en allait^ par morceaux. Chacune des affirmations de sa mère y faisait une brèche et son jeune amour, entrain d'éclore, tombait en ruines.
Le dernier effort de sa résistance s'exprima dans un cri :
— Cette lettre anonyme, je ne croirai qu'elle est de Roger que lorsque je Taurai vue !
Madame Rivais comprit alors qu'elle avait partie gagnée. Pour que s'achevât la destruction totale des sentiments qu'elle avait été contrainte de combattre après les avoir laissés fleurir, il ne fallait plus qu'un dernier coup.
— Tu veux voir cette lettre, dit-elle ; tu la verras et tu verras aussi les parents de la victime de M. Montagny. Après les avoir vus, tu ne me soupçonneras plus de vouloir te tromper.
Alberte s'effondra, agenouillée devant sa mère, la tête sur ses genoux, et, sanglotant, elle murmura:
— Je ne vous soupçonne pas, mère adorée, mais ce qui m'arrive est si affreux que je voudrais être sûre que vous ne vous trompez pas.
Il ne restait plus à madame Rivais qu'à tenir la promesse qu'elle venait de faire, c'est-à-dire à conduire Alberte chez M. Tavers et à obtenir qu'il répétât en sa présence sa dénonciation.
— Habille-toi, dit-elle ; nous allons sortir.
— Où me conduisez-vous? interrogea Âlberte.
— Je te conduis là où t'attend la vérité.
Une heure, après, le coupé qui contenait la
mère et la fille s'arrêta devant la maison qu'habitaient M. et madame Tavers, dans le quartier des Ternes. Ayant demandé à Alberte de l'attendre un moment dans la voiture, madame Rivais descendit la première et entra seule dans la maison. Au bruit de la sonnerie d'entrée, papa Tavers apparut sur le seuil. Avant que la visiteuse fût arrivée jusqu'à lui, il la reconnut. Surpris de la voir, il alla à sa rencontre. En quelques mots, elle le mit au courant de l'objet de sa visite. Sa fille refusant d'ajouter foi aux accusations formulées contre Montagny, elle venait demander à M. Tavers d'en mettre la preuve sous les yeux de la jeune incrédule.
— Très volontiers, madame, dit-il; c'est toujours une grande tristesse pour ma femme et pour moi de remuer ces cruels souvenirs. Mais alors qu'il s'agit de confondre un grand coupable, de l'empêcher de faire une nouvelle victime, nous ne
pouvons hésiter. Où est mademoiselle votre fille?
— Elle m'attend dans la voiture. Avant de vous la présenter, je voulais votre autorisation.
Ils revinrent ensemble vers le coupé. Sur l'invitation de sa mère, Alberte descendit à son tour, et tous les trois se dirigèrent vers la maison, à l'entrée de laquelle madame Tavers les reçut.
Papa Tavers eut vite expliqué à sa femme la raison de cette visite. Elle enveloppa d'un long regard les visiteuses et s'adressant à la plus jeune :
— C'est donc vous, mademoiselle, que ce scélérat voulait tromper, comme il a trompé ma fille ? Vous êtes jolie comme elle et vous êtes plus riche qu'elle. 11 y avait bien là de quoi exciter ses convoitises et je comprends qu'il ait jeté sur vous son dévolu. Mais le bon Dieu n'a pas permis qu'il arrivât à ses fins.
— C'est vrai que l'intervention du ciel ici est visible, reprit papa Tavers qui s'asseyait après avoir offert des sièges aux dames. Il a voulu que quatre lignes d'un journal tombassent sous mes yeux. Je les ai lues. Elles m'ont dicté mon devoir et je ne regrette pas de l'avoir rempli.
Alberte se taisait, très impressionnée par ce qu'elle voyait et entendait. Madame Rivais prit la parole pour elle.
— Ma fille est telle qu'était la vôtre, madame et monsieur. Elle ne croit pas au mal et quoique accoutumée à ne jamais douter de la parole de sa
mère, elle a supposé, d'ailleurs bien à tort, que j'avais exagéré en lui racontant ce que j'avais appris par vous. Elle craint que vous-mêmes, aigris et déchirés par votre malheur, n'en accusiez à tort M. Montagny.
— Je n'ai dit que la vérité ! s'écria fougueusement papa Tavers. Cet homme est un assassin.
Il s'est servi de l'arme des lâches : une lettre anonyme. Voici cette lettre, mademoiselle. Lisez-la. Peut-être l'écriture vous en est-elle connue. Supposerez-vous encore que j'ai exagéré ?
Il l'avait tirée d'un tiroir, cette pièce accusatrice; il la mit sous les yeux d'Alberte. Les trois années qui avaient passé sur ce papier l'avaient jauni^ en avaient blanchi l'écriture et déchiré, çà et là, les bords. Mais tel qu'il était, il fut pour la jeune fille comme une lumière foudroyante à la clarté de laquelle la vérité qui s'en dégageait l'aveugla...
Et ce qui plus encore que cette preuve inéluctable acheva de la convaincre, c'est l'attitude désespérée des deux vieillards qui attendaient silencieusement qu'elle eût fini de lire.
Quand elle leva les yeux, ils y purent voir qu'elle ne doutait plus et s'avouait vaincue. Alors madame Tavers recommença le récit de la triste histoire de sa fille, comment elle avait connu Montagny, par quels procédés il s'était emparé de son cœur et avec quelle perfidie il avait feint d'être ardemment épris; puis comment un jour il avait
brutalement rompu, sans pitié pour Léonide et sans égard pour ses parents.
Enfin, quand ces confidences furent épuisées, madame Tavers alla prendre sur le piano deux photographies. L'une représentait une belle adolescente de vingt ans^ dont un radieux sourire animait le visage.
Elle la montra à Alberte en disant:
— Voilà ma Léonide telle qu'elle était quand ce misérable est entré chez nous.
Elle mit ensuite la seconde sous ses yeux ajoutant :
— Voilà ce qu'il en a fait.
Cette seconde photographie montrait la même adolescente étendue sur un lit tout blanc, jonché do roses et ses traits aux lignes si pures^ figés dans l'immobilité de la mort.
Ce fut le coup final. Les visages étaient baignés de larmes. Sur celui des parents se lisait un inconsolable désespoir. Alberte prit dans ses mains les mains toutes ridées entre lesquelles elle voyait trembler ces funestes images et murmura :
— Merci, madame, je prierai pour]celle que vous pleurez et je ne lui ferai pas l'injure de lui succéder dans le cœur de Thomme qui l'a trahie.
Peu après, la voiture ramenait chez elles madame Rivais et sa fille. Alberte se faisait violence pour étouffer ses sanglots; sa mère versait sur elle la bienfaisante rosée des douces paroles que trouvent les mères pour consoler leurs enfants.
— Tu es jeune, lui disait-elle; tu avais obéi plus encore aux entraînements de ton imagination qu'à ceux de ton cœur, où l'amour n'a pas eu le temps de prendre racine. Tu oublieras cette épreuve et la vie t'en dédommagera en te donnant bientôt un compagnon digne de toi.
Alberte laissait dire; elle ne protestait pas. Toute sa personne attestait que la légitime indignation qu'éveillait en elle la conduite de Montagny aurait promptement raison de ses sentiments et qu'elle ne succomberait pas^ comme la pauvre Léonide, à sa première déception d'amour.
Tout n'était pas fini, cependant. Il fallait maintenant avertir Rivais des dispositions nouvelles de sa fille et se préparer à répondre aux questions qu'il ne manquerait pas de poser, afin d'avoir l'explication d'un changement si peu prévu. Alberte ne voyait aucun inconvénient à lui dire toute la vérité et à lui raconter comment, après avoir cru trouver en Montagny l'époux de ses rêves, elle en était arrivée à se détacher de lui et presque à le mépriser.
Mais sa mère lui objecta les suites funestes qu'aurait pour ce malheureux la rupture, si en en révélant à Rivais les véritables causes elle l'obligeait à le considérer comme un homme indélicat et malhonnête. Il serait alors tout à fait perdu. Les protections qui avaient contribué à sa fortune se retireraientde lui. Robert Valmontlui-même cesserait de Testimer, et l'effondrement de sa situation
serait la conséquence de la décision d'Alberte.
Madame Rivais ne voulait pas pousser si loin la rigueur. Ayant tout à craindre de cet homme, pour des motifs qu'elle ne pouvait révéler ni à son mari ni à sa fille, elle n'avait aucun intérêt à l'exaspérer ; elle se plaisait à penser qu'avec un peu d'habileté, elle parviendrait à éviter la vengeance dont il Pavait menacée.
Tout en se gardant de trahir les raisons qui la déterminaient à n'agir qu'avec prudence et circonspection, elle insista auprès de sa fille pour que celle-ci colorât d'un prétexte sa décision en en faisant part à son père.
Alberte ignorait la haine. Peut-être même à cette heure, y avait-il dans son cœur moins de ressentiment que de pitié. Elle se rangea donc sans peine à l'avis de sa mère et décida de ne pas ajouter à l'arrêt qu'elle venait de rendre des explications qui consommeraient la perte de Montagny.
Lorsque son père rentra, elle alla vers lui plus câline et plus tendre que de coutume, le contraignit doucement à s'asseoir, se mit sur ses ge* noux et, lui enlaçant le . cou, elle l'embrassa en disant :
— Père chéri, votre fille a une communication très grave à vous faire. Promettez-moi de l'écouter sans vous fâcher.
Il prit d'abord la chose en plaisanterie :
— Voilà un préambule, dit-il, qui ne m*annonce rien de bon. Qu'y a-t-il, mademoiselle?
— Il y a que je vous prie de renvoyer cette bague à M. Montagny et de lui apprendre avec tous les ménagements possibles que je renonce à Tépouser.
Elle avait ôté de son doigt sa bague de fiançailles, une émeraude superbe entourée de perles fines et la glissa dans la main de son père.
— Que me chantes-tu là ? s'écria-t-il stupéfait...
— Je vous chante la vérité, papa; accusez-moi si vous voulez d'être capricieuse, mobile, fantasque. Il n'en est pas moins vrai que j'ai changé d'avis et que je ne veux pas me marier.
Rivais écarta sa fille de lui et se leva.
— Mais on ne se conduit pas ainsi, gronda-t-il; on n'amène pas un galant homme au point où tu as amené celui-là, pour lui déclarer ensuite, à rimproviste, qu'on ne veut plus de lui.
— Il faudra cependant bien le lui déclarer, objecta Alberte. Je ne serai jamais madame Montagny.
— Pourquoi? Tu as au moins une raison?
— Ma raison est bien simple ; j'ai cru quo j'aimerais ce jeune homme, et je m'aperçois que je ne l'aimerai jamais. J'ai été trompée par les apparences. Il m'avait semblé réunir quelques-unes des qualités auxquelles j'attache le plus de prix. Mais en le pratiquant, en le connaissant mieux.
je'ne les ai pas retrouvées. Je me suis aperçue que sur beaucoup de sujets nous avons des opinions différentes, et nous accordons si peu qu'il est à prévoir que par la suite, nous ne nous accorderions sur rien. Ne vaut-il pas mieux se séparer lorsqu'il en est temps encore, que de s'exposer à être malheureux ensemble ? Vous ne pouvez ne pas m'approuver, mon père.
— Ce que je n'approuve pas, c'est la légèreté avec laquelle tu as agi. Lorsque tu m'as parlé de ton désir d'épouser Montagny, j'ai dû croire en t'écoutant que ton opinion était définitive. Si j'avais pensé qu'elle fût si fragile, j'aurais agi moimême avec moins de précipitation.
Madame Rivais, qui n'avait pas assisté à cette partie de l'entretien entra sur ces mots. Son mari l'interpella.
— Saviez-vous ce qu'elle vient de m'apprendre? demanda-t-il en désignant sa fille. Vous avait-elle avertie de ce coup de tête?
— Oui, déclara madame Rivais, elle m'a même consultée.
— Et vous l'approuvez?
— Je lui ai conseillé, et c'était mon devoir, de n'épouser qu'un homme qu'elle pourrait aimer. N'êtes-vous pas de cet avis et lui auriez- vous donné un autre conseil ?
Rivais ne trouva rien à répondre. Sa tendresse pour sa fille était trop entière, il s'était toujours trop appliqué à lui plaire en tout pour tenter
de la contraindre. Mais il n'était pas satisfait.
— Tout de même, fit-il^ me voilà, moi, dans un grand embarras. Que vais-je lui dire à ce garçon? Comment lui expliquer sans m'exposer à l'offenser ?...
Alberte l'interrompit.
— Ce que je fais, père, d'autres jeunes filles l'ont fait comme moi sans avoir l'intention de causer un chagrin ou de témoigner du mépris.
Vous saurez bien trouver de bonnes raisons pour que M. Montagny ne s'offense pas.
— Il à d'ailleurs trop besoin de vous, intervint madame Rivais^ pour ne pas se résigner à ce qui est d'ailleurs inévitable. Le plus simple serait de lui écrire...
— J'aime mieux lui parler^ déclara Rivais ; en lui parlant, j'adoucirai la rigueur de la décision plus que je ne pourrais le faire en lui écrivant. J'attendrai son retour.
Les choses restèrent ainsi décidées. L'attitude d'Alberte ce jour-là fit croire à ses parents qu'elle prenait son parti de la rupture. Mais le lendemain, lorsqu'elle parut devant eux, son visage trahissait si visiblement le désarroi de son âme qu'ils s'en inquiétèrent. Rivais fut d'avis qu'il serait bon de la faire voyager.
Il proposa d'aller passer quelques jours à Biarritz ; il était disposé à l'accompagner en attendant que madame Rivais, qui invoquait divers prétex-
tes pour ne pas quitter Paris, pût aller les rejoindre.
En ces conditions^ il fallait bien se résoudre à écrire à Montagny. C'était d'autant plus nécessaire qu'il était arrivé successivement trois lettres de lui, qui révélaient toute sa quiétude et combien ilétait loin de supposer qu'en son absence, l'échafaudage de ses combinaisons tombait en ruines.
Une lettre alla donc lui porter à Aix la décision des Hivals. Mais lorsqu'elle arriva, il était déjà parti, e^c'est à Paris où elle lui était renvoyée qu'il allait en avoir connaissance au lendemain de sa rentrée chez lui.
ON RETOUR QUE n'aV\IT PAS PRÉVU MONTAGNY
Vers cinq heures de [l'après-midi, au déclin du jour, le paquebot PélusCy venant d'Alger débarquait ses passagers à Marseille. L'un d'eux, un homme portant allègrement la cinquantaine visible seulement à ses cheveux et à sa moustache qui commençaient à grisonner, laissant son domestique s'occuper de ses bagages, après lui avoir donné Tordre de les transporter à la gare où il de-
vait prendre le rapide de Paris, se dirigea vers les bureaux de la Poste.
Sa mine fîère, son allure délibérée, la rosette qui étoilait sa boutonnière désignaient si clairement un officier de haut grade, malgré sa tenue civile, que les gens groupés autour du guichet de la poste restante s'écartèrent pour lui faire place, sans lui laisser le temps de leur demander de le laisser passer avant son tour.
Il remercia d'un geste et montrant à l'employé sa carte, il réclama une lettre qui devait être arrivée pour lui. Sur cette carte il y avait ce nom : <c Général, marquis de Saint-Jeoire. » L'employé procéda à la recherche, trouva la lettre et la remit. Se retirant à l'écart, le général la lut.
Elle était ainsi conçue :
<( Mon ami cher, mettez- vous en route sans retard après m'avoir télégraphié à l'orphelinat de Popincourt pour me dire où vous descendrez en arrivant à Paris. Je vous ferai savoir si vous pouvez venir chez moi ou si c'est moi qui dois aller chez vous. — Denise. »
Il rédigea séance tenante son télégramme :
a Je serai demain matin au Grand-Hôtel. — Albert. »
Après l'avoir expédié, il gagna pédestrement la .^are quoiqu'il eût près de trois heures devant lui -avant le départ du train. Il ne voulait pas se mon-
trer dans Marseille où il aurait pu être rencontré par quelques-uns de ses anciens camarades de régiment, qui y tenaient garnison.
En recevant à Alger l'appel de madame Rivais, il n'avait pas hésité à y répondre. Pour qu'elle le mandât de façon si pressante et désirât le revoir, alors que depuis près de dix-huit ans, elle le tenait volontairement éloigné d'elle, il fallait qu'elle eût des motifs bien graves, peut-être même qu'elle courût quelque péril. Plus il approchait du terme de son voyage et plus augmentait l'anxiété que cette dépêche mystérieuse avait éveillée en lui.
A cette anxiété s'ajoutait l'émotion qu'il devait nécessairement ressentir au moment de se retrouver en présence de cette femme qu'il avait tant aimée, qu'il chérissait toujours, malgré le temps et la distance, avec la même ardeur, et de cette jeune fille qu'il ne ^connaissait pas, dont tous les ans une lettre affectueuse de son amie venait lui vanter les progrès, la grâce, la beauté, l'âme charmante et dont il se savait le père.
Tous ces souvenirs du passé subitement ranimés par l'appel de madame Rivais lui revenaient en foule. A l'idée de la revoir, il était bouleversé, se demandant avec une vivacité poignante quelles causes inattendues rendaient tout à coup néces* saire sa présence à Paris.
11 se forgeait mille suppositions, prêt à tout pour porter secours à son amie, si elle avait besoin de lui, se plaisant à penser que leur réunion
accidentelle serait le point de départ de réunions nouvelles et plus fréquentes.
En arrivant à la gare, il s'enquit d^une place de coupé. On put lui en assurer une^ quoiqu'il dût y avoir ce jour-là encombrement de voyageurs. Mais, on le prévint qu'il ne serait |pas seul. Dans l'unique [coupé qui restât disponible, une place avait été retenue. Il dut se résigner au voisinage d'un compagnon. Jusqu'au départ du train, il erra autour de la gare ; puis il dîna au buffet et alla enfin occuper la place qui lui était réservée.
L'inconnu avec lequel il devait faire route était déjà installé. C'était un jeune homme dont le visagCj les manières et la voix le prévinrent en sa faveur. Lui-même s'installa pour la nuit, après avoir échangé avec son compagnon quelques paroles de politesse ainsi qu'il convient entre gens à qui les circonstances imposent un long tête-àtête.
Quoique le général ne fût de sa nature ni parleur ni communicatif, il ne laissa pas d'être bientôt séduit par la bonne grâce de son compagnon.
Ils ne s'étaient nommés* ni l'un niTautre et chacun d'eux ignorait à qui il avait affaire. Mais, il y a entre gens de même éducation et de même milieu social une sorte de franc-maçonnerie qui les fait promptement se deviner. Ils avaient allumé des cigares et causaient.
Si le général parlait peu, en revanche, son compagnon parlait beaucoup, comme désireux de se
faire coanaitre et de donner de lui à son voisin de hasard l'opinion la plus favorable. A la clarté de la veilleuse de nuit, la conversation qui s'était engagée entre eux, banale d'abord^ devint peu à peu cordiale et confiante.
Le voisin du général était familiarisé avec la vie de Paris, il comptait dans la société de nombreuses relations^ il s'occupait lui-même de grandes affaires. Il donna à entendre en passant qu'il était à la veille de se marier et il affecta de prononcer comme sans intention quelques noms — des noms d'amis — propres à marquer que ces relations étaient toutes choisies et distinguées.
L'un de ces noms, celui du banquier Rivais^ frappa le général.
— Vous êtes en rapports avec Rivais ? interrogea-t-il.
— Je dois épouser sa fille.
— Alors vous êtes M. Roger Montagny ?
— Vous connaissez mon nom?
— J'ai lu dans les journaux la nouvelle de votre mariage.
Dès ce moment, Montagny devint pour M. de Saint- Jeoire un sujet d'observations et d'étude. Ce jeune homme que le hasard mettait sur sa route allait devenir l'époux de cette délicieuse Alberte dont le nom lui rappelait les plus belles heures de sa vie et qui lui tenait aux entrailles. La rencontre était bien pour l'étonner et pour Témouvoir. Cependant, il sut le dissimuler et si sa voix.
ses questions, toutes ses paroles trahirent une bienveillance plus marquée pour Montagny, il s'abstint de lui faire part des raisons dont elles s'inspiraient.
Il n'avait rien fait pour provoquer les confidences de son compagnon; il n'eut rien à faire pour les rendre plus complètes. Montagny semblait s'être emballé en parlant de sa fiancée. Dans la chaleur qu'il mettait à vanter ses mérites et à chanter ses louanges, le général ignorant les incidents qui venaient de décider les Rivais à rompre le mariage de leur fille, ne put voir qu'un louable témoignage des sentiments d'un fiancé ardemment épris.
Ce qu'il ne devina pas, ce qu'il ne pouvait deviner, c*est que les confidences de Montagny étaient calculées. Sans savoir encore à qui il avait affaire, il flairait dans le général un homme du monde et se plaisait à lui parler de son mariage comme d'une chose définitivement décidée, se flattant de l'espoir que plus il en parlerait, que plus il en répandrait la nouvelle et plus, il en assurerait la réalisation.
Vers minuit, M. de Saint-Jeoire fit remarquer que le moment était venu de dormir. Il prépara sa couchette, s'y allongea une couverture sur ses jambes et ferma les yeux. Montagny ne se hâta pas de l'imiter. Il était intérieurement trop agité pour avoir envie de dormir. Le silence gardé par Alberte, depuis qu'il Tavait quittée, le préoccupait
et le tourmentait. Il s'inquiétait d'être sans nouvelles et son imagination enfiévrée s'abandonnait à toutes les suppositions.
Qu'allait-il apprendre en arrivant à Paris? Ses menaces avaient-elles intimidé madame Rivais? Etait-elle résolue à les braver? S'était-elle, au contraire, résignée à la soumission, à laisser le mariage s'accomplir? Cette incertitude était torturante. Les hypothèses diverses et contradictoires qu'elle lui suggérait le mettaient hors d'état de trouver un moyen de sortir de peine.
Lorsqu'il s'arrêtait à celle d'une rupture, ce qu'il ressentait le plus vivement, c'était un besoin de se venger, de ne pas tolérer que les manœvres dont il était victime demeurassent impunies. Le [sommeil vint enfin interrompre ses réflexions; il fit comme son compagnon et ne tarda pas à s'endormir.
Il ne se réveilla qu'au jour. On approchait de Paris. Il y eut encore quelques propos échangés entre les deux voyageurs. Mais leur entretien n'eut pas le même caractère de confiance que la veille, comme si, au moment de se séparer, ils eussent eu l'un et l'autre la conviction qu'ils ne se reverraient pas. Cependant, avant de descendre de wagon, ils se donnèrent leur carte.
Montagny sut alors qu'il avait voyagé avec un des plus brillants généraux de l'armée française. Il en fut vivement flatté sans attacher d'ailleurs à la rencontre aucune importance. Il ne se doutait
pas quXÎ allait se retrouver en présence du général dans la circonstance la plus grave de sa vie.
;Son domestique était Venu l'attendre avec une Voiture.
/ — M'apportez- vous mes lettres? lui demandatil.
Le domestique lui remit un volumineux courrier, papiers d'affaires, félicitations, offres de fournisseurs que lui attirait la nouvelle de son mariage, mais aucune lettre d'Alberte ou de ses parents. Violemment déçu et plus inquiet que jamais, il rentra chez lui de fort méchante humeur.
Son premier soin fut de téléphoner à Robert Valmont sous prétexte de lui annoncer son retour, mais en réalité parce qu'il espérait obtenir par lui quelque information intéressante. Ce fut un domestique qui lui répondit. M. Valmont était sorti de bonne heure et cette source de renseignements lui fut fermée.
Il n'avait plus qu'à se présenter à l'hôtel Rivais. Mais là, une nouvelle déception l'attendait. Le portier lui apprit que le banquier et sa fille avaient quitté Paris. Montagny insista pourvoir madame Rivais. Autre déconvenue. Madame Rivais était souffrante et ne pouvait le recevoir.
— Je suis condamné, pensa-t-il. On m'a condamné sans m'entendre, c'est la mort sans phrases.
Il ne fut pas maître de sa colère. Dans la loge du portier, il écrivit un court billet à madame Rivais.
« Votre conduite envers moi, madame, est indigne. Elle constitue une offense que je ne subirai pas sans protestations. Vous savez quelles armes j'ai dans les mains. Il dépend de vous que je n'en fasse pas usage. Je veux espérer encore que vous ne me contraindrez pas à m'en servir et que vous vous prêterez à une entrevue nécessaire. J'attendrai jusqu'à demain votre réponse ; elle décidera de ma conduite. »
Il signa cette menace de ses initiales, la glissa sous une enveloppe et après s'être assuré qu'elle allait être remise à son adresse, il s'éloigna la rage dans le cœur. C'était l'heure de la Bourse ; il s*y rendit, désireux d'échanger quelques mots avec Robert Valmont. Il reçut de lui l'accueil auquel il était accoutumé ; mais les paroles qu'il entendit étaient des condoléances. L'agent de change savait déjà, et par conséquent d'autres aussi, que les Rivais avaient renoncé à marier leur fille. Il ne connaissait pas la cause de leur décision et n'en accusait que le caprice d'Alberte.
Montagny comprit alors que tout en empêchant le mariage, madame Rivais cherchait à le ménager lui-même. Il se rappela qu'elle lui avait promis de tout faire pour que la rupture ne le déconsidérât pas parmi les gens d'affaires au milieu desquels il vivait. Elle lui tenait parole. Mais cette précaution n'atténuait en rien la cruelle rigueur de l'arrêt.
— Puisque vous ne vous mariez pas, dit Valmont à Montagny, vous me restez, mon ami. Votre place est toujours chez moi. Venez la reprendre dès que vous serez remis de la tristesse où vous a jetéce qui vous arrive.
Il remercia en s'engageant à réintégrer bientôt son emploi. Mais il n'y était pas encore décidé. Si réelle que fût sa défaite, il ne voulait pas la croire définitive et sans remède tant que la décision dont il était victime ne lui aurait pas été signifiée par Rivals.^Le silence que gardaient envers lui Alberte et ses parents l'exaspérait et en même temps lui laissait un espoir.
Dans la soirée^ la sentence qu*il redoutait lui arriva. C'est Rivais qui la lui envoyait en des termes dont la forme affectueuse, propre à ménager ses susceptibilités, ne dissimulait pas le caractère irrévocable.
— C'est la guerre 1 s*écria-t-il; ils l'auront voulue ou plutôt c'est cette femme qui Taura voulue. Tant pis pour elle !
Tandis que Montagny était ainsi précipité du haut de ses rêves, le général de Saint-Jeoire se préparait à revoir madame Rivais. Quelques heures après son arrivée à Paris, il avait reçu un billet qui lui donnait rendez-vous chez elle, dans l'après-midi. Elle lui disait:
a Ma fille et mon mari sont absents. J'ai le bonheur de pouvoir vous recevoir chez moi et de pouvoir causer librement avec vous. »
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Ce vaillant soldat que sa vie et son métier avaient souvent exposé à de redoutables périls, les avait toujours affrontés avec plus de bravoure qu'il n'en montrait au moment de se retrouver en présence de son amie. Le cœur lui battait ferme quand il descendit de voiture à la porte de Thôtel Rivais.
Il y était venu jadis et chaque fois, tout vibrant de Tamour qui l'unissait à cette femme et des espoirs qui lui montraient alors sa propre existence à jamais enchaînée à celle de la divine créature dont il était épris. Puis la tourmente s'était déchaînée. Elle avait passé, dévastatrice, sur son bonheur. Elle avait tout ravagé, tout brisé et substitué aux ivresses de l'amour heureux la désolation des ruines.
Mais ce qu'elle n'avait pu détruire, c'était l'amour lui-même, cette immense tendresse allumée en lui le jour où il avait connu madame Rivais. Le culte qu'il lui avait voué, le dévouement qu'il lui avait promis, ni la séparation, ni l'âge n'étaient parvenus à les ralentir. Malgré tout, il demeurait tel qu'il était lorsqu'il avait juré à madame Rivais de lui consacrer toute sa vie.
Ces sentiments non seulement l'animaient encore, mais semblaient le subjuguer plus fortement alors qu'il se préparait à la revoir. Comment allait-il la retrouver? Quelle impression produiraitelle sur lui? Qu'avait-elle gardé de sa beauté d'autrefois? Serait-il déçu en la revoyant? Autant de
questions qui redoublaient son émoi et activaient les battements de son cœur.
En entrant dans la maison» il avait fait passer sa carte. Il attendait le retour du valet de pied chargé de la porter lorsque, du haut de l'escalier, une voix qui le fît tressaillir laissa tomber ces mots :
— Qu'il monte, qu'il monte I Montez, mon cher général.
Il la reconnaissait, cette voix ; c'était toujours la même, toujours aussi caressante, toujours aussi harmonieuse. Il leva la tète et il vit sur la dernière marche, penché à la balustrade, un visage où il put lire que tout ce qu'il éprouvait, son amie l'éprouvait aussi.
Il monta lestement, comme à l'assaut. Sa main tomba dans celle qui lui était tendue et qui se referma pour l'entraîner jusque dans un salon où ils se trouvèrent seuls. Alors l'impérieux attrait auquel ils ne résistaient plus fut plus fort que leur volonté. Avant de s'être rien dit, ils tombèrent dans les bras l'un de Tautre. Ce fut comme une reprise de possession, résultant fatalement de leur impuissance à se défendre contre le charme que réciproquement ils subissaient.
— Denise, chère Denise, ma bien-aimée I murmurait M. de Saint-Jeoire.
Et elle, la tête sur son épaule, répétait doucement:
— Albert ! cher Albert !
Puis, lui livrant toute sa pensée, elle osa lui dire que bien souvent elle Tavait appelé, que bien souvent saisie du besoin de le voir, de lui parler, de sentir autour de son cou la chaîne de ses bras, elle avait dû se faire violence pour ne pas tout quitter afin de le rejoindre. Elle Taimait toujours, toujours avec la même ardeur ; elle était sûre qu'il l'aimait de même ; et de ne pouvoir le lui dire, elle le considérait comme un sacrifié.
L'étreinte fut longue. Peu à peu, elles les entraînait sur la pente glissante au bout de laquelle les anneaux du passé se renoueraient, s'ils n'avaient le courage de réagir contre eux-mêmes. Là était le danger; tout à coup, clairement, ils le virent.
Madame Rivais fut la première à se dégager de cette étreinte fiévreuse.
— Assez, assez I fit-elle d'un accent révélateur de sa défaillance. De grâce, Albert, épargnez-moi. Ayez pitié de ma faiblesse. Ne m'obligez pas à rougir devant notre fille.
Les bras d'Albert se détendirent. Mais ses'mains gardèrent celles de Denise, qu'il avait laissée s'écarter de lui.
— Permettez au moins que je vous regarde, que je m'assure que vous êtes toujours vous ; près de moi vous êtes en sûreté. Vous savez bien que votre volonté sera toujours la mienne.
A se contempler ainsi, peu à peu, ils s'apaisèrent.
— Vous avez voulu me parler, reprit-il alors ; me voilà.
— Le récit que j'ai à vous faire est un peu long, commença madame Rivais. Asseyez-vous là, près de moi et accordez-moi toute votre attention. L'heure est ^grave, Albert, et ce ne sera pas trop de toute notre prudence ni de toute notre sagesse pour nous tirer tous les deux des circonstances difficiles où nous nous trouvons.
Il obéit et se mit à côté de madame Rivais, la tenant captive sous son regard qui ne se lassait pas de l'admirer. Elle commença alors pour lui l'histoire de ses relations avec Montagny, de leur origine, des incidents qui les avaient traversées et de leurs conséquences. Il sut comment Denise Rivais avait connu le commis des Postes. Elle lui apprit comment, sans s'en rendre compte, elle était devenue victime de sa confiance dans ce jeune homme, ce qu'elle avait fait pour lui, comment, grâce à elle, il était entré en relations avec Robert Valmont d'abord, avec Rivais ensuite, comment il avait su capter la faveur d'Alberte et enfin les causes pour lesquelles, le mariage étant décidé, elle s'était trouvée dans la nécessité d'intervenir à ses risques et périls pour l'empêcher, s'exposant ainsi à la vengeance de Montagny.
Au cours de cette narration, elle ne l'avait pas nommé. Ce ne fut qu'en finissant qu'elle le nomma.
Le général sursauta :
— Quel nom avez-vous prononcé là ? s'écriat-il...
— Montagny, Roger Montagny, répéta Denise.
— Mais je connais ce monsieur; je le connais^ j'ai voyagé cette nuit avec lui. Nous nous sommes rencontrés à Marseille ; il avait fait ma conquête. Comment ai-je pu me tromper à ce point ? C'est un forban, un vrai forban.
— Je suis bien obligée d'en convenir, avoua madame Rivais. Le service qu'il m'a rendu explique seul que j'aie pu le tenir pour un honnête homme et que je n'aie pas été frappée par certains de ses actes qui^ dès le début de nos relations, auraient dû m*ouvrir les yeux.
— C'est une erreur que d'autres que vous auraient pu commettre, répondit le général. Il est habile, dépourvu de préjugés et je comprends trop que vous soyez tombée dans le piège qu'il vous tendait. Il faut cependant en sortir, déclara le général en se levant. Pendant quelques minutes il resta silencieux, marchant la tête penchée en proie à ses réflexions. Il reprit ensuite : — Je ne vois qu'un moyen, c'est que vous me chargiez au titre d'ami de faire auprès de lui une démarche,
— Elle échouera, répliqua madame Rivais. Je n'ai rien à attendre de la générosité de M. Montagny. Il est venu tout à l'heure ; sa visite a précédé la vôtre. Comme j'ai refusé de le recevoir, voici les quelques lignes qu'il m'a écrites.
Elle mettait en même temps sous les yeux de
son ami le billet laissé par Montagny chez le portier.
— Un ultimatum, une mise en demeure, une véritable déclaration de guerre... Décidément le personnage est complet.
— Je vis depuis huit jours sous cette menace, continua madame Rivais. Vainement, je me demande comment je peux en conjurer les effets. Si elle est exécutée, je suis perdue. Mon mari saura tout ce que nous avons pu lui cacher jusqu'ici, tout ce que, dans l'intérêt même de notre fille, il devrait toujours ignorer; et ce qu'il y a de plus affreux, c'est que le danger suspendu sur ma tête^ sur celle d'Alberte, l'est aussi sur la vôtre, mon ami. M. Montagny ne sait pas encore à qui étaient adressées les lettres qu'il a dérobées; il ne vous soupçonne pas; mais s'il fait à mon mari les révélations qu'il annonce, celui-ci devinera la vérité. Il sera repris de ses anciens soupçons et c'est votre nom qui naturellement se présentera à son esprit.
— C'est à prévoir, remarqua philosophiquement Albert.
— Il était donc nécessaire que vous fussiez averti de ce qui se prépare, déclara madame Rivais ; c'est pour vous en avertir que je vous ai mandé. J'ai espéré aussi que vous m'aideriez à trouver un moyen de salut.
— Je n'en vois qu'un. Mais il est radical, et c'est le seul d'ailleurs qu'on puisse employer con-
tre le bandit auquel nous avons affaire. J'irai le provoquer et je le tuerai.
— A moins qu'il ne vous tue, protesta fougueusement Denise en se précipitant sur Albert comme si déjà elle voyait dans ses mains une arme meurtrière et voulait la lui arracher. Un duel est impossible. S'il y avait une victime, son souvenir mettrait éternellement dans ma vie un remords. Je vous supplie de me l'épargner. Renoncez à vous battre^ je ne veux ni vous perdre ni que cet homme, si coupable qu'il soit, tombe sous vos
coups.
— Mais alors que faire? interrogea le général. Vous êtes convaincue qu'il ne vous restituera pas vos lettres et vous me défendez de le mettre hors d'état de s'en servir, A quoi puis-je vous être
bon?
Madame Rivais eut un élan vers lui. A demivoix, comme si elle redoutait que quelqu'un entendît Taveu qu'elle ne pouvait retenir, elle lui
dit :
A quoi vous pouvez être bon ? Vous le demandez? N'est-ce donc rien pour moi de savoir qu'en ce grand péril, vous êtes à mon côté et que si mon mari me chassait, vos bras m'offriraient
un refuge.
Sans répondre, il les lui ouvrit et de nouveau, elle s'y jeta comme tout à l'heure, quand il était entré, lui marquant de la sorte qu'elle le considérait comme son ami le plus cher et le plus sûr.
le seul par qui elle pût être dédommagée de tout ce qu'elle était menacée de perdre.
Mais ces explications émouvantes ne leur apportaient pas la solution qu'ils cherchaient. Longtemps encore ils discutèrent. Puis ils tombèrent d'accord qu'il fallaitt enter une démarche nouvelle auprès de Montagny et essayer d'obtenir qu'il restituât les lettres. Peut-être ne refuserait-il pas au général ce qu'il avait refusé à Denise.
M. de Saint-Jeoire voulait aller chez lui. Elle s'y opposa. Elle redoutait qu'une querelle éclatât entre eux et rendît une rencontre inévitable. Puisque l'absence de sa fille et de son mari lui assurait pour quelques jours la liberté de ses mouvements, elle exigeait que l'entrevue eût lieu chez elle et en sa présence.
Le général y consentit. Sur son conseil, elle manda Montagny pour le lendemain dans la matinée. Mais tout en se prêtant à cette tentative, M. de Saint-Jeoire ne dissimula pas à son amie que, comme elle, il n'en espérait rien.
— Toute la conduite de cet homme, dit-il, révèle une âme scélérate. Il ne cédera pas plus à mes prières qu'il n'a cédé aux vôtres. Soyez convaincue, ma pauvre amie, que si vous voulez être à l'abri de ses coups, il faudra recourir aux moyens violents et c'est bien pour vous plaire que je consens à essayer d'en employer un autre. Il échouera, vous l'avez dit vous-même.
— Nous serons alors dans le cas de légitime dé-
fense, répondit madame Rivais, et, quoi qu'il arrive, ma conscience sera en repos.
Lorsque madame Rivais eut rédigé le billet qu'elle destinait à Montagny et chargé M. de Saint- Jeoire de le mettre à la poste afin qu'il arrivât à son adresse le lendemain matin, ils renoncèrent à parler plus longtemps de ces tristes choses. Mais ils ne se séparèrent pas sur-le-champ. Ils en avaient tant d'autres à se dire, alors que depuis dix-huit ans ils ne s'étaient vus !