‹ Posthumes et revenantsChapitre 1 sur 43 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

J'ai donné à ce recueil de quelques-unes de mes Études de critique les plus récentes, un titre qui ne serait pas fait pour leur attirer beaucoup détecteurs, si les secrets d'outre-tombe n'avaient, par bonheur, un certain attrait de curiosité maligne et de plaisir défendu qui leur procure très \ite la faveur du public. C*«st mon humble confiance, en dépit de DQon titre et de mon épigraphe.

Oui, ce sont des mânes plus ou moins pâlis par la tombe, des ombres plus ou moins diaphanes, des morts plus ou moins résignés à l'immortalité de leur âme dans l'autre monde, que mon livre évoque pbur celui-ci. Ce sont des morts que je fais revivre {^écartant le linceul qui laîs^ à découvert-, mieux

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qu'en pleine lumière de la vie, leurs défauts ou leurs qualités, leurs vices ou leurs vertus.

Minos juge aux enfers tous les pâles humains,

s'écrie, dans un accès de terreur, la Phèdre de Racine. Les morts sont bien souvent pour eux-mêmes des juges plus sévères et plus impitoyables, quand c'est leur propre témoignage qu'on invoque, leurs correspondances posthumes ou leurs mémoires personnels à la main. Champfort disait: «Les mémoires que les gens en place ou lésions de lettres, môme ceux qui ont passé pour les plus modestes, laissmt pour servir à l'histoire de leur vie, trahissent leur vanilé secrète, et rappellent l'histoire de ce Saint qui avait laissé cent raille écus pour servir à sa canonisation... »

Ce reproche ne s'adresse pas rigoureusement aux mémoires et aux correspondances posthumes qui ont été publiés en si grand nombre, et souvent avec si peu de scrupule, dans ces derniers temps, sans qu'on se soit jamais autorisé du consentement des auteurs avant leur mort; — mais l'effet est le même. Ce sont des pièces de cet interminable procès que la postérité aime à faire, en bien ou en mal, à leur charge ou à leur profit, à tous ceux qui ont laissé trace de leur passage sur cette terre. Mémoires ou correspondances posthumes, surtout ceux de ces écrits qui ne semblaient pas destinés à la publicité f. — on aime à chercher dans

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ces reliques des morts célèbres ce que leur vie n'avait ni révélé, ni trahi, et à les juger sur ces confidences involontaires. Je n'ai pas, pour ma pari, voulu faire autre chose.

J*ai Jugé tous ces mortels dont j'ai rassemblé les ombres, hommes ou femmes, rois ou ministres, romanciers ou moralistes, poètes ou historiens, jeunes galants ou vieilles coquettes, je les ai Jugés presque tous sur leurs paroles, sur leurs écrits, sur leurs confessions plus ou moins complètes, plus ou moins responsables de la publicité qu'elles ont reçue. Si cette publicité a été indiscrèle, ce n'est pas ma faule; j'en ai profité, voilà tout. Tout au plus pourraiton me chercher noise pour mon commentaire. Loin d'avoir gagné plus de considération ou plus d'éclat à cette lumière qui est allée les chercher au fond de leur tombe, la plupart de ces morts y ont perdu. Modis pallentia miris.l.. Oui, leur pâleur est bien souvent étrange, en dépit de ces bruyantes exhumations que la complaisance des familles leur a ménagées. La plupart ne sortent du tombeau que pour se charger eux-mêmes, étaler des ridicules ou des travers ; d'autres (des femmes) pour se draper dans leurs voiles funèbres avec la coquetterie du jeune âge; quelques-uns pour se procurer des revanches faciles cl impunies.

Aussi bien, ce n'est pas 15 ce qui diminue l'intérêt de ces confessions posthumes; au contraire. L'esprit en effet, ni la malice, ni la passion ne font défaut

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d'ordinaire dans les peintures du monde où ces revenants de l'histoire ont vécu, ou dans les portraits que leur tardive sincérité nous laisse. Qui voudrait trouver Saint-Simon moins prévenu contre son temps, moins irritable, moins personnel ? qui voudrait faire des Confessions de Rousseau un de ces. livres dont « la mère permettra la lecture à sa fille » V Et pour ne parler que des morts que la librairie parisienne a si généreusement ressuscites depuis deux ou trois ans, et que ma critique arrête un instant au passage, qui voudrait une comtesse de Sabran moins ardente et un chevalier de Boufflers moins transi ? Madame Geoffrin moins ridicule et Poniatowski plus vraiment roi?r/nconnue moins compromettante et Mérimée plus parfait? Ampère moins naïf. Madame Récamier moins coquette, Daniel Stern plus modeste ? Qui voudrait Lamartine plus sage, lord Palmerston moins impétueux, Odilon Barrot moins entêté? Je résume ainsi, dans une sorte de réduction plastique, toutes ces physionomies que mon livre a rassemblées ; aucune n'a gagné à cette redoutable épreuve du rajeunissement par la mort ; il s'en faut ! Mais qui sait si le malin public leur aurait su gré de valoir mieux ou autant que leur renommée? A ces sortes d'exécutions où les morts font sur euxmêmes, par une sorte de suicide posthume, roffice de bourreaux, la malignité des survivants trouve mieux son compte qu'à ces apolhëosjBs triomphantes dont Champfort fait si spirituellement justice. Quant à moi, je n'ai pas choisi, ni trié mes justi-

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ciables. Le courant de la publicité littéraire et historique me les a successivement amenés, et ma conscience me dit que je n'ai apporté à ce jugement ni parti pris, ni ressentiment personnel, ni rigueur mélancolique. La comédie humaine, celle-là surtout qui se joue sur les hauteurs, prête plus à rire qu'à pleurer. L'envers de la passion la plus violente est bien souvent un ridicule. Tout char de triomphe à son moqueur aposté, comme l'esclave antique, pour avertir le vainqueur. Toute gloire mondaine a sa grimace tout près de son auréole. Les correspondances posthumes où l'auteur n'a pas mis le bon à tireTy les « revenants » involontaires, replongés à tout risque dans la mêlée orageuse des vivants, tout cela c'est la proie légitime non moins que l'intarissable source de la critique, bien ou mal intentionnée. La mienne, je le crois, n'a pas à se défendre sur ce dernier point.

Et puis, la curiosité des chercheurs d'œuvres inédites a quelquefois la main heureuse. 11 en est, parmi ces posthumes, qui s'étaient résignés à mourir tout entiers, et que l'indiscrétion de leurs amis bien inspirés a grandement servis ; un, entre autres, dont le nom, la vie et les œuvres remfJissent un certain nombre des pages de ce volume. Celui-là ne songeait pas à la publicité et ne courait guère après la renommée. Sa correspondance est aujourd'hui dans toutes les mains. Son nom est connu. Sa mémoire est honorée. Sa confession inconsciente, celle de ses idées,

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de ses principes, de ses goûls, même de ses caprices, l'a fait voir sous lê plus beau jour, sans que sa modeslie ait rien à retrancher au succès de sa sincérit(^. J'en ai joui pour ma part, car je l'aimais beaucoup ; e\ je l'ai montré. Il est rare qu'un écrivain entre ainsi de toutes pièces et avec cette soudaineté irrésistible dans la gloire de l'esprit,

Et qu'un laurier si beau n*ombrage que sa tombe !

Dans un degré inférieur, ni M. Sauvage, le spirituel moraliste de Toulouse, connu pour le grand succès de ses Pensées inédites, ni Frédéric Bastiat dont quelques lettres posthumes font revivre la physionomie originale et douce, ne sont des rencontres désagréables à faire dans le royaume des ombres. On les trouvera sans déplaisir, je l'espère, dans celte revue si disparate, malgré ma prétention peut-être bien chimérique à une certaine unité.

J'ai complété le livre, dans ses dernières pages, en exhumant à mon tour de l'oubli, qui les reprendra bientôt, deux de mes discours en réponse à d'éminents récipiendaires de l'Académie française. L'un de ces élus est mort récemment, embaumé dans sa gloire poélique et dramatique par son spirituel successeur, M. Victorien Sardou; l'autre est vivant. Pieu merci ! et donnant chaque jour à la cause libé-

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