‹ Posthumes et revenantsChapitre 32 sur 43 · LA JEUNESSE DE DANIEL STERN · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE DE DANIEL STERN

Il est des revenants qui reviennent sur terre avec toute sorte de mauvais sentiments et de désagréables manières, qui vous tirent par les pieds pendant votre sommeil ou qui, réveillés, vous accablent d^injures posthumes. Cela ra*est arrivé avec un de mes bons confrères de l'Académie, ressuscité un jour sans son aveu par une inconnue^ non sans un certain scandale qui n*a profité ni à Tobscurite de Tanonyme, ni au renom du grand romancier. Sainte-Beuve est aussi parmi les nombreux posthumes qui auraient dû se reposer sur leur célébrité indiscutable, et auxquels les rognures de leurs portefeuilles, fouillés après leur mort, n*ont pas ajouté le plus mince rayon de gloire rétrospective. Ces livres, échappés aux mains décharnées de la mort, n'en sont pas moins recherchés On les publie toujours avec succès, et pour cause. Ds mettent des âmes à nu. Ils révèlent ce que Tauteur vivant, homme ou femme, n'eût voulu montrer à aucun prix.

Ils étalent des faiblesses qui se cachaient. Ils donnent de l'écho à des rancunes qui grondaient sourdement. Ils font Teffet de ces téléphones dont notre ami H. de Parville nous parlait récemment dans un de ses feuilletons scientifiques. Ils tirent du tombeau les paroles des morts, et jusqu'au son de leur voix, jusqu'à leur accent. La vie avait autrefois ses mystères ; elle n'en aura plus. La mort elle-même avait sa pudeur sous le triste linceul qui est sa seule parure. Nous avons supprimé tout cela. Les morts semblent revenir au monde pour recommencer le grand combat, — violents, agressifs et impunis, — sans répondre des coups qu'ils portent, et ne pouvant plus, comme Achille, recevoir de blessure, même au talon.

Aussi quelle surprise, et quelle joiel Une grande dame, qui avait fait beaucoup parler d'elle, une beauté superbe qui était un rare esprit, une fenune séduisante et savante, sans trop de respect, je ne dis pas d'elle-même, mais du monde et de ses préjugés ; une intelligence largement ouverte, un cœur facile ; — patricienne de race et démocrate d'opinion, une Spartiate de Lycurgue, riche et sensible, charmante et pensante ; — aimant les arts, éprise des artistes ; — écrivant des livres de morale, des romans réformistes et des pamphlets révolutionnaires ; — allant dans la philosophie jusqu'à Pierre Leroux, et dans la politique jusqu'à « l'émancipation » des femmes; — restée, malgré tout, à cette hauteur où, en dehors de la société aristocratique, des hommes de grand sens, de vrai talent et de noble caractère se sentaient entraînés vei*s elle comme par un irrésistible attrait ; — eh bien ! cette grande dame, elle vient à son tour se ranger parmi les posthumes; et elle ne rapporte du séjour des morts, alta ostia DiUs^ que d'aimables sentiments et de gracieuses paroles ^ Elle « revient )),elle aussi, mais sans faire la

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grimace à personne. On dirait qu'elle n*a souci» dans cette exhumation volontaire, que d'en sauver l'horreur. Sa tombe s'est ouverte, et il n'en sort qu'un délicieux enfant, tout à l'heure une ravissante vierge; bientôt, quand viendra le tour du mari, une fière beauté dans le radieux et incomparable éclat de ses vingt ans. N'en doutez pas, vous qui ne l'auriez jamais vue ; car c'est elle qui le dit. Elle était belle à ravir. Les morts ne mentent pas toujours quand ils parlent d'eux-mêmes : ils ne se donnent guère cette peine ou cette joie qu'en parlant des autres. Sur l'incontestable beauté de Daniel Stern, je n'ai pas besoin d'invoquer le témoignage de ceux qui l'ont connue. C'est le sien, malgré tout, qui m'inspire le plus de confiance. On ne parle pas ainsi de soi-même sans être profondément convaincu.

Nec mm adeo informis^ nuper me in liUore vidi, Ciimplacidum ventis staret mare

Ainsi parlait le berger Corydon. La charmante femme qui a illustré le nom de Daniel Stern n'a pas besoin de cette rhétorique païenne pour affirmer sa beauté; les détails qu'elle nous en donne nous ramènent à cette époque de grande sincérifé féminine où les dames de la cour, les princesses elles-mêmes traçaient leurs portraits avec une complaisance toujours relevée par une piquante franchise. Qui ne se souvient de l'exacte peinture que la grande Mademoiselle a faite de sa personne physique bien avant l'invention de la photographie?... Relisez-la; rien n'y manque. Daniel Stern n'est pas moins sincère :

i. Mes Souvenirs (1806-1833) par Daniel Stern (madame d'Âgoult). - Chez Galmann Lévy.

« Dans ces rencontres de frères et de cousins germains (qui venaient visiter les pensionnaires du Sacré-Cœur), mon amie Fanny et moi, écrit-elle, nous étions fort remarquées. A. notre entrée au parloir, on faisait silence. Plus grandes que la plupart (du même âge), plus formées, plus usagées; que nos compagnes, d'une beauté que ne parvenaient pas à dissimuler entièrement les laideurs de Tuniforme, nous attirions les regards ; charmés de mon air doux, les parents commençaient à s'informer de ma fortune. Les élèves et même les religieuses me répétaient en récréation les propos flatteurs tenus sur mon compte pendant le parloir... »

Quant à cette vilaine robe, qui luttait vainement contre rindiscrète croissance d une gracieuse jeunesse, Daniel Stern s'en explique nettement dans une fort jolie Note qui complète Tagrément pittoresque de son récit : « Les religieuses nous faisaient faire, à Fanny et à moi, des pèlerines plus longues qu*â nos compagnes. Madame de Marbeuf, à qui Fanny s'en plaignait un jour, lui répondit que pour les enfants qui n* avaient encore rien là, il n'y avait pas d'indécence, tandis que pour nous!... Ce rien là, cette notion d'indécence attachée au développement et à la beauté des formes m*ont paru plus tard, en y songeant, la plus triste des indécences !... »

Au fait, madame de Marbeuf avait peut-être raison contre sa jeune et florissante pensionnaire. I^ mot de Tartuffe :

«... Cachez ce sein que je ne saurais voir !

ce mot si ridicule dans un salon, n'est que de stricte discipline dans un couvent. Aflssi bien, Daniel Stem n'en reste pas, dans la juste estimation de sa beauté physique, à ce souvenir révolté que lui a laissé la règle du Sacré- Cœur. Elle complète ailleurs son portrait dans des termes

OÙ l*idoIâti*ie de sa ressemblance s*étale avec une naïveté moins rétive, et nous cause une de ces sensations auxquelles le plus austère lecteur ne saurait rester indifférent :

«... Les cinq années qui s'écoulèrent entre le jour où je sortis du couvent el le jour de mon mariage (1821-1827) furent, sous les dehors les plus riants de plaisir et de liberté, pleins d'ennui et de mélancolie... A considérer ce qu'il y avait en moi et autour de moi de préparation à la vie heureuse, je devais paraître à tous les yeux la personne la plus enviable du monde. J'étais en toute première fleur de jeunesse et de beauté. J'avais seize ans. Grande, svelte, élancée, avec une noblesse naturelle dans tous mes mouvements, un teint d'un éclat de neige, de grands yeux bleus, limpides, une blonde chevelure, qui ruisselait à longs flots, un regard, un sourire rêveurs, — je semblait une princesse des légendes du Rhin ou des ballades de Schiller. Ce qu'il y avait en moi de Français, la précision dans les lignés du front, des sourcils, du nez, de la bouche, la démarche flère et légère, la facilité du rire et le ph moqueur aux lèvres, ne s'accentua que plus tard. En cette éclosion de mon printemps, en ce crépuscule du matin, tout restait vague encore et comme indéterminé. Apparition, illusion, fantôme aérien, j'appartenais aux songes plus qu'à la réalité...

f Ce qui dominait dans l'impression qu'on paraissait recevoir de moi à première vue, ajoute-l-elle, se traduisait invariablemefit par des exclamations où s'exprimait la sensation de lumière,,, »

C'était bien Tavis de Rossini, esprit positif autant qu'incomparable génie. 11 n'eût pas trop compris, lui, ce rôle de sylphide des bords du Rhin que Daniel Stern semble s'altiûbuer dans quelques-unes des lignes qui précèdent. Uïi jour qu'il assistait à un bal où se trouvait la belle Française avec la non moins belle mais un peu noire comtesse Somaïloff : « Voyez, dit-il, messieurs les Italiens (c'était à Milan), la différence qu'il y a entre le

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cuir de Russie et le satin français... » C*est Daniel Stem, qui cite, sans aucun désagrément, cette anecdote.

N'insistons pas. Rien ne manque plus pour nous au c signalement » complet de Fauteur des Souvenirs; en prenant la peine de caractériser ainsi, aux différentes époques de sa vie, depuis son enfance jusqu'à son âge mûr, les diverses transformations de sa beauté, — il nous donne aussi le portrait de sa personne qui devinait servir à la plus importante période de son exintence, celle dont il s'est refusé à nous raconter Thistoire...

J'ai dit que Daniel Stern n'était sortie de son tombeau que pour nous montrer une jeune fille pudique et, souriante, d'agréable humeur, au doux langage, nous raconter ses vingt premières années, sauver cette apparition posthume par le charme de son récit, la fraîcheur de ses impressions renouvelées, la délicatesse des nuances, et, sauf sur un point où elle ne transige pas, c'est-à-dire sa beauté, par la finesse discrète des sous-entendus. Un juge excellent qui l'a connue, qui l'a, je crois, fort admirée, lui reproche, à propos de ce volume, de s'en être tenue à ces simples et inoffensives réminiscences, non sans cacher son regret de n'avoir pu pénétrer plus avant, conduit par elle, dans le mystère de sa vie intime au mcnnent de « ces brisements de cœurs » dont il parait, à l'entendre, que sa destinée fut remplies Le grand critique a raison de regretter cette confession, et Daniel Stem n'a peut-être pas tort d'en avoir gardé pour elle le secret. Le silence de la séduisante jeune fille, devenue femme, nous prive de confidences dont l'indiscrétion n'eût peutêtre pas été le moindre charme ; mais comment faire? Une fois mariée, la belle patricienne s'arrête. La fière

1. Revue de France da 15 décembre 1S77 {Daniel Stem, Mo" dame d^AgouU, par H. Désiré Nisard, de TÂcadéinie française).

descendante des Flavigny semble jeter sa plume avec un mélange de tristesse et de dédain. 11 y a comme un mécompte au fond de son cœur, comme une épouvante devant ses yeux. On dirait qu'avant de poursuivre l'histoire de sa vie si agréablement commencée, — qu'après avoir parcouru d'un pied si léger tant de vertes campagnes de son enfance, tant de lieux bénis, tant de chères solitudes, — marchant sur les nuées comme la duchesse de Bourgogne, dans Saint-Simon, — ou, comme la Camille de VEnéide^ courant sur les blés mûrs sans en faire plier la tige, — qu'après cette course charmante et rapide à travers ses premières années, elle est arrivée tout à coup, sans y avoir songé, au bord d'une falaise dressée à pic au-dessus d'une mer orageuse, et qu'elle s'est arrêtée là, le cœur éperdu, le souvenir navré, tremblant de faire un pas de plus vers cet abîme où semble lui apparaître sa destinée... Oui, elle s'arrête, pour nous du moins, lecteurs curieux, critiques indiscrets, moralistes fourvoyés dans cet innocent écrit, et qu'un peu de confession à la Jean-Jacques n'aurait pas trop scandalisés; — d'autant que Daniel Stem a souvent, dans ses autres écrits, l'inspiration de ce grand maître, parfois son style, et bien plus celui-là (j'en demande pardon à mon aimable confrère) que celui de Chateaubriand. N'importe ! Daniel Stern ne dira rien. Une fois- entrée dans le mariage, la porte s'est refermée sur elle, plus inviolable, ce semble, que celle de son caveau sépulcral ; et ce n'est pas seulement notre impuissance qui nous arrête devant cette discrétion d'une femme, c'est notre respect.

« Premier sourire du sort, grâce de mon infortune, orgueil de mes peines secrètes, — écrit-elle un jour à celle qui n*est désignée que par ces deux noms : Claire-Christine; — pardon, récompense et promesse du sévère destin ; enfant de mon cœur, vie de ma vie, que ne puis-je te chanter sur un mode immort<el?

f Pourquoi les dieux n^ont-ils pas donné à ma toîx Taccent des poètes?...

d Je chanterais une jeune ûlle, une enfant'; sa sérieuse innocence ; son front qu'éclaire la pensée ; son œil limpide et bleu ; sa lèvre où le mensonge ne passa jamais....

» Je dirais le tressaillement maternel lorsque l'enfant, née dans kç larmes, grandie dans Tabsence, apparut soudain à mes jeux dans sa grâce virginale.

j» Ainsi, après les ténèbres agitées d'une longue nuit, aux douces clartés du matin, — le lac surpris et charmé contemple le blanc lotus, épanoui sur son sein pendant la tempête... x»

Je trouve la page qui précède, jetée comme sans intention dans l'appendice d'un livre où Daniel Sternne nous raconte pas sa vie après son mariage ; mais elle y laisse voir, dans une série de pensées détachées, le fond de ses sentiments sur toutes les questions qui touchent à la morale, à la société, à la condition des femmes, à l'amour, à la religion. Ce livre a pour titre Esquisses morales. Il fut publié une première fois en 1849, sans faire grand bruit, dans un pays où la révolution de Février en faisait beaucoup. Une deuxième édition, huit ans après, puis une troisième très rapprochée, eurent plus de succès' . Le livre fut apprécié par les connaisseurs, recherché par les curieux. Il a une vraie valeur. Il pourrait suppléer aux lacunes des Souvenirs, s'il nous plaisait de chercher ailleurs que dans l'œuvre posthume que nous avons sous la main les éléments de notre étude. Revenons donc au livre de 1877.

L'ouvrage a deux parties fort inégales. La première, qui forme les deux tiers du volume, s'arrête brusquement, comme nous l'avons dit, après le mariage.... Daniel a vingt et un ans. La seconde partie, écrite en 1867, pendant l'exti^ême maturité de l'auteur, s'en va courant parmi

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