Caractèreit chapitre III
POSTHUMES ET RETENANTS. 281
être ému en la Toyant, ne pas perdre la tête en lui parlant, ne pas divaguer comme Jean-Jacques Ampère en lui écrivant, c'était presque manquer de politesse à son égard. Ne pas tomber amoureux d'elle à. la première rencontre, c'est comme si on fût entré dans son salon le cliapeau sur la tète ou un sac de nuit à la main. L'uniforme de l'Abbaye, pour les honunes, c'était Tadoration ; on n'y restait qu'à ce prix. Qui ne ressentait ni le trouble de sa présence ni cette fièvre de l'admiration continue, devait en jouer le rôle, bien ou mal. J.-J. Ampère avait, dans la gaucherie d'un premier émoi, brisé un bijou favori. C'était bien commencer.
Quel est donc le naïf qui demandait un jour à la charmante vieille, vers 1840, de quelle couleur avaient été ses cheveux? et qui joutait : v A'ous qui avez connu nos pères... » Il ne reçut pas de réponse; le lendemain, madame Bécamier dit à une de ses amies : « Comprenezvous M. ***9 qui m'a demandé hier des nouvelles de ses aïeux? »
Madame Récamier est là tout entière.
Et maintenant, que ma critique lui soit légère, et que mon arrêt ne me charge pas trop auprès de ceux qui l'ont connue mieux que moi et qui l'ont aimée I Car je ne l'ai jugée que d'après eux, sur leurs confidences, sur la foi de leurs lettres. Je n'ai rien inventé, rien supposé. Je n'ai abusé ni du nombre des témoignages que j'avais entre les mains, ni de la valeur des témoins. Je ne me flatte pas d'avoir substitué à l'aimable figure que tout le monde connaissait un portrait moins sympathique et moins séduisant. Je ne l'ai pas voulu. Je n'y aurais pas réussi. Madame Récamier gardera sa place respectée et sa physionomie sans rivale, sous ces voiles pudiques que le mariage lui-même n'a pas soulevés, et qui l'ont protégée contre les amoureux, les orgueilleux et les fous.
J.-J. Ampère s*est brisé contre ce rempart inexpugnable et charmant. C*est de son amour seul que j'avais à rendre compte au public ; je n'ai pas songé à autre chose. Sa vie, ses travaux durables, sa noble nature» son honorable carrière eussent mérité plus de justice, si j'avais eu à le juger tout entier. Je n'ai regardé qu'à sa correspondance.
Madame Rëcamier morte, J.-J. Ampère, quoique déjà vieux, remplit encore de sa destinée particulière un bon tiers de cet agréable ouvrage, si hautement recommandé par le nom de madame Gheuvreux. Je ne dirai rien pourtant de la grande passion qui s'est presque aussitôt substituée, dans le cœur d'Ampère, à celle qui avait rempli trente années de sa vie. Jeune, il avait eu un amour de tête ; vieux, il a laissé, le dirai-je ? prendre son cœur comme un enfant. L'histoire est touchante, de cette passion si pure, si peu encouragée, si détachée de tout retour personnel et de toute espérance inavouable... Laissons-la, sans la livrer aux lecteurs d'un journal, sous le linceul de mort qui la couvre. Ce livre qui nous a charmés jusque-là, — ici nous arrête dans un sentiment confus de sympathie, de surprise, d'émotion et de douleur.
15 juin ^juillet 1875.