KERN.\ND
L'heure passe... Le Sous-Préfet m'attend... Je suis venu à Colignac, Ernest, afin de renouer nos liens fraternels brisés par un malentendu ; mais je n'avais pas cet unique but : je caresse depuis quelques mois un projet... La Sous-Préfète fait grand cas de ton élixir, sais-tu ?
POTINARD, flatté La Sous-Préfète ? Je ne m'en doutais pas.
KERNANO
.\ tort ou à raison elle attribue à ton produit la cosatinn de
-sises névral,u:ics. En deux mots, voici où je v-eiix en \enir : 'l'u :is trouvé un filon. Il s'agit de l'exploiter. Tu vas jeter à bas ces comptoirs rococos et te faire installer une Officine moderne, imposante.
POTIN.\RD
Non! J'effaroucherais mes clients.
FERNANI)
Justement'.. . . 11 s'agit d'élaguer les meurt-de-faim.
POTIN.\Rl)
Que vont devenir mes pratiques nécessiteuses ?
FERNAM). ri.TUt
Le père Rigolet, par exemple.
D'abord, je n'ai pas les fonds nécessaires pour me lancer dans des transformations grandioses.
FERN.\ND
Jeté remettrai cinquante mille francs, pour commencer... Je t'indiquerai le moyen de gagner deux cents pour cent avec tes Quinquinas et tes Kolas. Je suis en relations avec un négociant en vins qui fabrique tous les crus... Un gourmet s'y tromperait. Je ferai imprimer des prospectus alléchants pour ton éiixir, que nous marquerons 8 fr. 7.5 le flacon.
Huit francs soixante-quinze?... Des herbes que je ramasse en me promenant le dimanche ?
FERNAND
Tu auras la bonté de te fourrer un b<âillon sur la bouche. . . Désormais ton éiixir est fabriqué avec des simples, produit -pécial de l'Inde, qu'on recueille sur un arbre gigantesque, le , /; /() ro.xylo u s ive tenta .
Je ne pourrai jamais prononcer ce nom-là...
FERNAND
Nous l'épélerons ensemble.
L'entreprise est au-dessus de mes forces. Fernand.
FERNAXD
Jai prévu ton inexpérience, ta timidité. Je te donne un caissier entendu. . . mon fils.
POTlN.\RD
Ton fils ? a qui tu confies tes valeurs ?
KERN.WD
A qui je confie mes valeurs. . . Conclu ? Réglé ?
P0TiN.\RD, hésitant Me décider tout de suite, comme ça...
KERNAND
Si tu refuses, mes cinquante mille francs iront fructifier ailleurs.
l'OTINAKD
Cinquante mille francs qui ne m'appartiennent pas... Une responsabilité !
FERNAND
Nous fixerons plus tard ma part dans les bénéfices... D'ailleurs tu ne me devras pas grand chose sur cette somme. . . J'ai si gentiment dilapidé le patrimoine paternel avec mes fredaines d'antan .
l'OTINARD
Tu me troubles, Fernand. Je ne sais vraiment si je dois...
FERNAND
Je t'envoie Gustave dans huit jours avec mes instructions et l'argent... Voyons, Ernest! L'occasion s'offre pour toi d'ouvrir à ton fils un avenir magnifique... Tu refuserais? Toi, l'homme du devoir !. . .
l'OTINARD
Je l'ai élevé d'une façon un peu routinière, c'est vrai. . . lia quelques scrupules... comme moi.
FERNAND
]'.n atïaires, la probité est un mythe.
POriNAKl)
Je l'ai diriiré dans une voie un peu étroite, je le reconnais.
FICRNAND
Te voilà raisonnable... 'Pu commences à ouvrir lesyeu.\... Tope-Ui pour les cini^juante mille.
POTiNARD, /r.7/>/'j;;/ limidemenl Li main de son frère
Somme toute, ta proposition est généreuse. Ce n'est pas à
moi à te retenir quand tu veux accomplir un acte louable...
Ton cœur vaut mieux que tes paroles... Buvons un dernier
coup.
(// sert à boire.) FEKNAND, trinquant
Au succès de ia grande Oiïicine Potinard !
POTINAUn
Dis : Pharmacie... Officine me l'ait peur.
FERNAND
Tu l'y habitueras... Je reviendrai l'an prochain et je trouverai, j'en suis sur! . . . un Ij)) ncst Potinard nouveau, transfiguré, de son époque entin I
C'est étral ! Vnilà bien des soucis, des tracas en perspective!
KKRNAND
Mon cher, il faut se lancer résolument dans la lutte. . .
(// trinque.) Ton vin est délicieux.
.\ ton prochain voyage, il sera meilleur encore.
FKRNAND
.\u revoir!... Dans quelques jours, mon fils sera chez toi pour seconder tun installation nouvelle.
Au revoir !
il'ernan.i sort. Pntiii.irJ va s'ass<'nir .i liroile et reste silencieu.x. rcve.r.)