‹ Poules et œufsChapitre 1 sur 34 · RUE JACOB · texte numérisé non relu

RUE JACOB

(( Estime, cher ami, que le magnifique Mégret ou autre alchimiste, jamais n'a mieux tiré avec ses fourneaux ou alambicqs, la pierre philosophale, que tu feras du ventre de tes poulies, si tu y veux conjoindre le plaisir avec la peine. »

Cette phrase de Prudent le Choyselat était imprimée depuis plus de deux cent cinquante ans, lorsque le hasard la mit sous les yeux d'une toute jeune femme,, resplendissante de beauté et de grâce, devant qui paraissaient devoir se dérouler les plus vastes horizons du bonheur. Elle la relut deux fois pour sa construction originale, puis consulta le titre du petit bouquin qui la contenait, s'arrêta un instant sur le nom de celui qui l'avait commis, et, le rejetant avec négligence sur la petite table où elle l'avait trouvé tout ouvert, elle n'y pensa plus... Autant en emporta le vent... Que de choses sont ainsi oubliées 1

« Discours économiques sur les poulies; » il n'y avait là en effet rien qui pût affriander rinsouciante curiosité d'une femme du monde. De la basse- cour la charmante baronne de Linas ne savait guère que ce que liH en avaient appris deux fables de notre La Fontaine : le Coq et la Perle ; — et la Poule aux aufs d'or. .

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Fille d'un officier supérieur des armées mutilé par le canon de Tennemi et retiré avant l'heure dc^ns ses terres, madame de Linas n'avait pas connu sa mère. Elle fut élevée avec soin sous les yeux d'une tante qui dirigeait avec une grande supériorité l'une des nombreuses succursales du Sacré-CiBur, Libéralement douée par la nature, elle profita largement des bienfaits d'une éducation très-soignée.

Sans être aussi riche de patrimoine que d'honneur, son père lui aurait donné l'aisance sans les fausses spéculations d'un frère dont la mort prématurée entraîna la ruine complète de tous les siens. En mourant, jeune encore, le colonel des Moutiers ne laissa plus à sa fille qu'un nom vénéré, ses qualités personnelles, brillantes et solides, et l'appui d'un mari digne d'elle.

Vingt années passèrent, toute une vie ! Puis un matin la baronne apprit la mort de son mari, subitement frappé loin d'elle, dans le plein exercice de fonctions publiques, que pendant vingt-cinq ans il avait remplies avec une haute distinction.

Au service de l'État les fonctionnaires d*un certain ordre, ce ne sont pas les moins utiles, s'enrichissent peu ; ils font figure, élèvent honorablement les enfants que Dieu leur envoie et meurent, d'ordinaire, plus pauvres qu'ils n'ont vécu. Heureux ceux qui arrivent au terme de leur carrière avec des droits à une pension de retraite I Ce n'était pas le cas du baron : sa veuve n'avait aucun titre à faire valoir. Elle restait avec de très- faibles ressources et quatre enfants : un fils, qui venait d'entrer à l'école militaire de Saint-Cyr, et trois filles, dont l'aînée allait sur dix-huit ans.

De bons amis offrirent à l'envi leurs services; de bonnes- amies furent promptes au conseil. On fit maints

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projets ; on construisit mille et un châteaux sur le sable. . . Tous s'évanouirent sous le même souffle.

Les dernières espérances s'envolèrent vite au pays des chimères.

Un mariage prêt à se conclure, eût presque rendu un chef à la famille ; mais cette fille jeune au cœur noble, à l'esprit élevé, croyant apercevoir quelque hésitation chez un prétendant naguère plus empressé, se hâta de retirer une promesse à peu près donnée.

De nombreuses . démarches furent successivement entreprises : celles-ci en vue d'une nomination dans les postes, celles-là en vue d'un modeste bureau de tabac, d'autres encore, je ne sais plus près de qui ni en vue de quoi... Aucune ne réussit.

Cette existence de solliciteuse, semée d'ennuis, d'écueils et d'échecs, n'était pas du goût de madame de Linas. Elle y renonça facilement, non sans s'attirer le blâme des uns, l'indifférence des autres, et bientôt l'oubli de tous.

Ainsi rendue à elle-même et peu soucieuse de la vie de Paris, enfer ou paradis suivant les circonstances, elle résolut de quitter la grande ville, et se tint vite parole en dépit des plus vives instances, des plus chaudes remontrances.

Peu après son mariage, M. de Linas avait acheté, dans un département voisin, une petite propriété d'un i^eul tenant que sa famille se serait difficilement résignée à vendre. C'est là que, escortée de. ses trois filles et de ses plus chers souvenirs, la baronne décida de se retirer pour se recueillir loin du bruit et aviser après mûres réflexions.

Adoptant le précepte du sage, elle voulut consulter dans le calme de la solitude ses esprits et sès forces.

En se rendant à Belair, elle traversa le chef-lieu du département, petite ville proprette et jolie, située au fond d'une séduisante vallée, entourée de gracieux coteaux et dominée par une espèce de montagne couverte de vignes. La fin de mai prêtait à ce riant tableau le rajeunissement, le charme et le prestige particulier d'un printemps précoce. La ville elle-même, d'ordinaire si paisible, avait une animation inaccoutumée. Ce n'était ni dimanche ni jour de grand marché; cependant, il y avait bien là comme un air de fête. Les voyageuses surent bientôt qu'elles se trouvaient en plein concours régional. C'était un spectacle nouveau pour la baronne, emportée jusque-là dans un courant tout à fait opposé. Elle eut néanmoins la pensée de se mêler aux visiteurs. Suivant donc la foule, à la façon des moutons de Panurge, elle pénétra dans l'enceinte ouverte ce jour-là au. public payant, à celui qui vient pour étudier et pour apprendre.

Captivée au delà de toute attente par le splendide ensemble des richesses agricoles réunies et systématiquement rangées sous les yeux, madame de Linas fut toute surprise de se sentir aussi vivement intéressée à l'aspect de ces beaux animaux, espoir de no3 races les plus productives, à la vne de ces engins nombreux parmi lesquels elle ne s avait pas reconnaître les plus utiles entre ceux qui accusaient le plus de puissance et ceux qui se montraient les plus simples; à l'examen attentif de ces produits, dont la variété et la perfection témoignaient des récents progrès accoipplis dans la contrée.

Cette revue achevée, elle revint à la volière, à la partie du concours consacrée à l'exhibition des animaux de la basse-cour.

La collection avait son importance. Madame de Linas Tadmira ou plutôt Texamina avec complaisance, avec plus d'attention sérieuse que de curiosité. A son insu, elle se trouva dominée par une préoccupation étrange. La fameuse phrase du bouquin lui revint confusément à la mémoire. Son esprit était en travail; elle désirait être mieux renseignée. Quelqu'un, devinant sa pensée lisiblement écrite sur son intelligente physionomie, l'aborda, traduisit les questions qu'elle avait sur les lèvres et y répondit de manière à se faire écouter.

Pour lui, il n'était pas complètement satisfait. Les expositions de volailles^, disait-il, n'ont pas encore touché à l'utile. On ne voifr guère ici que des excentriques, et c'est vraiment grand dommage.

— L'éducation des poules, madame, est affaire de mode aujourd'hui; mais, il faut du moins le croire, après nous l'avoir apportée,- la mode ne nous l'emportera pas. On dit la chère déesse capricieuse et changeante. Sans vouloir m'inscrire en faux contre une accusation souvent justifiée, îe ne pense pas qu'on doive toujours la prendre à la lettre. U y a donc quelques bonnes espérances à concevoir en faveur de la continuation de la vogue qui s'est attachée à l'élevage de l'espèce galline. Alors l'expérience succédera à l'enthousiasme ; la réflexion et le raisonnement détrôneront la paresse de l'esprit et la pure fantaisie; alors nos daipes, meilleures ménagères et plus savantes, répudieront les races mé diDcres, quand même elles auraient tendre ramage et brillant plumage, et peupleront nos basses-cours des espèces d'élite ; j'entends désigner les plus productives. C'est ainsi que l'ivraie sera ainsi peu à peu séparée du bon grain.

Mais ceci est l'avenir. Tout autre, en effet, est le

présent. Nous pouvons en juger par les échantillons que nous avons sous les yeux, car ce que nous voyons ici, on le voit de même, pour le moment, dans les diverses parties de la France. On s'y est engoué depuis peu, au détriment de quelques-unes de nos excellentes races indigènes, de certaines étrangères qui leur sont inférieures à tous égards, et on les a répandues, multipliées, avec une émulation qu'on ne rencontre pas en général pour les choses réellement bonnes.

En fait de poules, nous avons accepté sans examen tout ce qu'on a bien voulu nous vendre, et nous avons souvent mis à la place des nôtres, dont la valeur était plus ignorée que contestée, des variétés aux noms retentissants, aux qualités douteuses. L'étrangeté du cri a frappé les uns, la nouveauté du plumage a séduit les autres. Le charlatanisme s'en est mêlé. On a accusé des pontes fabuleuses; on a montré des géants et des nains, des géants surtout, et l'on nous a fait adopter de confiance des races, exigeantes et voraces, ossues et de chair peu délicate, inintelligentes et maladroites, car elles ne savent pas toujours élever leurs poussins. Nous avons donc été bien légers ou bien faciles. Mais n'estrcepas un peu la coutume chez nous?

Ceci pourtant est plus sérieux qu'on ne le croirait au pied levé. La France exporte annuellement pour dixhuit millions de francs d'œufs*, et elle* n'en importe pas pour trois millions. Ce chiffre a son éloquence; peu d'industries nous donnent de pareils résultats. Eh bien, madame, répétez-le, c'est notre petite poule commune, bonne pondeuse et mère attentive, qui nous

* En 1815, nos exportations étaient de 100,915 kilogr.'d'œufs; en 1862 elles se sont élevées, en poids, à 14,090,700 kilogr.j ayant la dernière

procure ce gros bénéfice. Il faut améliorer son régime pour la rendrç encore plus productive; il faut bien se • garder de la gâter ou de nuire à sa fécondité en la croisant avec des races qui ne la valent pas.

Au surplus, ce conseil est déjà bien vieux; il n'en est que plus sur. Hier encore, je relisais dans un tout petit volume qui porte, je crois, le millésime de 1569, cette recommandation très-explicite d'un homme fort expert en son temps : a Et afin de ne faire plus longs propos, advise à colloquer ta somme en achapt de poulies, non pas Méléagrides, que Bellon, en sa pérégrination, a voulu dire être nos poulies indiennes, qui sont vrays greniers à avoyne, mais des poulies communes du pays, et y négocie par la fortune cy après escrite, et ne sois si impatient que tu n'attendes le période. »

— Pardon, monsieur, dit madame de Linas, qui a signé ce conseil ?

— Oh 1 madame, un nom d'autrefois, bien ignoré aujourd'hui : Prudent le Choyselat, procureur des Majestés le Roi etla Reine, àSézanne (Marne), de 156T à 1585.

— Mille fois merci, monsieur.

Et, saluant avec grâce, la baronne s'éloigna. Elle venait de prendre un grand parti ; elle avait décidé de se vouer à l'éducation des poules.

La petite propriété qui lui restait lui paraissant es- . sentiellement propre à cette destination , elle avait hâte d'y arriver, de s'entourer de tous les éléments nécessaires à une étude approfondie de la gallinoculture, et,

guerre, en 1868, nos exportations ont atteint le chiffre éuoime de 40 millions de lrancs«

tout bien pesé, tout bien considéré, de se mettre résolument à l'œuvre.

11 y a douze ans qu'elle a commencé. Sa basse-cour, dentelle tire avantage et profit, est un véritable modèle du genre. Le hasard nous l'a fait connaître ; nous voudrions en raconter l'histoire dans ce petit livre, et dire les succès obtenus par madame de Linas dans - l'éducation intelligente et lucrative des poules.

Les poules, cependant, ne composent qu'une partie de l'intéressante exploitation de Belair.

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