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POULES

BELÂIR

Un terrain de configuration asez régulière et d'une superficie d'environ dix hectares formait le fond du joli village de Chamy, qu'il dominait un peu. On y arrivait par une allée de quatre rangées de platanes à pente douce, mesurant quelque deux cents mètres en longueur, et relevée en trottoirs gazonnés sur les bords des deux côtés de la chaussée réservée aux voitures.

Cette magnifique avenue n'est que le commencement d'une de ces voies de petite vicinalité aux divisions multiples qui s'enfoncent dans les terres et desservent les champs. Le sol, mélangé de calcaire et de sable, avec une petite proportion d'argile, en est solide et propre : grâce à son inclinaison naturelleet à quelques travaux d'entretien peu dispendieux, l'eau de pluie s'en échappe assez vite pour qu'on n'y voie jamais de boue. Ce serait là une agréable promenade, mais les promeneurs manquent à Chamy, dont toute la population est exclusivement adonnée à la cidture des terres.

Au delà des platanes, l'œil embrasse un panorama splen-

dide ; l'air est pur, le paysage est plus riant que sévère : on

comprend alors ce grand nom de Belair.

Des nécessités de partage entre héritiers éloignés, qui ne

s'entendaient guère, mirent un jour en vente ce jolin lopin de terre que beaucoup , dans le village, convoitaient. La transaction se fit à Tamiable, et le baron de Linas devint Tacquéreur à la grande surprise des richards de l'endroit. Chacun pourtant en prit son parti. M. de Linas n'était pas tout à fait étranger pour les bons habitants du pays; il y venait au moins une fois l'an, depuis une vingtaine d'années, visiter une sœur de lait, mariée à un pauvre jardinier, qu'il aimait beaucoup et qui le lui rendait à plein cœur : ses façons avenantes lui avaient bientôt concilié la bienveillance de tous. Son premier soin avait été d'enclore la propriété; de désigner l'emplacement de la maison qui fut promptement bâtie, de dessiner et de planter un jardin d'agrément , et un magnifique potager à l'intention du. mari de Jeanne, la sœurette, ainsi que l'appelait fraternellement le baron. Tout cela se fit comme par enchantement, avec une entente parfaite et un goût raisonné. La commune , qui n'avait point de château , fut charmée de voir s'élever à l'extrémité de l'allée des platanes une habitation aussi coquette, et lui^ appliqua tout d'une voix l'appellation significative que nous avons déjà écrite.

On félicita Jeanne de la bonne fortune, d'ailleurs méritée, qui lui advenait. Son excellent frère de lait l'avait joyeusement installée avec son homme, l'honnête et laborieux Simon, dans un pavillon isolé , qui ne manquait pas d'une certaine élégance. Jeanne était constituée gardienne, femme de charge, intendante de la maison ; Simon devenait jardinier en chef, régisseur du petit domaine; le baron avait mis dans l'étable une vache prête à faire veau, un cochon à moitié gras sous le toit, et dans le poulailler une quarantaine de bonnes pondeuses, sans parler des approvisionnements des greniers. Jeanne, émue jusqu'aux larmes, voulait gronder, mais le frère de lait sut l'apaiser en lui disant qu'il aimerait les œufs frais de ces poules, le lard de ce cochon, le beurre et le fromage de cette laitière. La paix fut promptement scellée

Ceci pourtant n'est pour nous qu'un accessoire. Nous ne devons nous arrêter davantage ni à ce gracieux nid construit sur les plans du baron en vue des besoins bien définis d'une famille assez nombreuse, ni à ce beau jardin séparé du reste du

BELAIR n

champ par des massifs d'arbres et d'arbustes bien venants, voire par une certaine pièce d'eau vive, traversée et alimentée par un clair ruissau qui touchait en un point à Belair, et auquel on l'avait dérobé en vue des soins futurs de la petite exploitation.

Près de neuf hectares encore étaient libres et s'étendaient de l'autre côté de la maison.

C'était là que madame de Linas voulait installer successivement les diverses parties* d'une basse-cour nombreuse, aux aménagements commodes et complets,

Paris, se dit-elle, n'a pas été fait en un jour. Cela signifie apparemment qu'il faut mettre à toutes choses nouveUes le temps nécessaire. Ce n'est pas ici le cas d'improviser. Donc réfléchissons, et que le premier établissement soit néanmoins une installation définitive, le véritable commencement d'un tout qui devra s'achever, sans avoir, à revenir sur les travaux précédemment accomplis.

Ces idées de saine économie générale et particulière avaient d'ailleurs été appliquées par le défunt à la création des jardins et à l'édification de la maison. L'exemple fut suivi; il eut son utilité pratique, tout en prévenant les pertes d'argent qui auraient eu leur source dans l'exécution de plans mal conçus. La baronne se proposait d'élever des poules, des dindons, des canardô, des lapins, des pigeons Elle commencerait naturellement par les poules, mais avant de se mettre en route elle entendait éclairer son parcours d'une vive lumière.

« Tout ce que nous voulons au delà de ce que la nature peut nous donner est peine, et rien n'est plaisir que ce qu'elle nous offre. » Pour se conformer à cette observation de Buffon, madame de Linas se mit à étudier avec soin, elle fit une sorte d'enquête théorique et pratique sur tous les points de l'élevage des petits animaux de la basse-cour, apprit à connaître leurs mœurs et leurs besoins, afin de satisfaire dans une large mesure ces derniers, sans jamais contrarier en rien les autres ; elle soumit toutes choses, et ce ne fut pas un mince travail, au crible de son excellente judiciaire, se tint en garde contre les promesses exagérées qu'elle lut en gros caractères dans quelques livres, mais resta convaincue aussi que la pratique usuelle, arriérée à beaucoup d'égards, pouvait être améliorée

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et deviendrait aisément plus profitable. En supputant avec rigueur et la dépense et la recette d'éducations bien dirigées, elle trouva, dans le résultat presque assuré, de sérieux motife d'encouragement et persévéra dans son dessein.

Douze années d'expérience, d'intelligente pratique sont un précieux trésor ; on l'ouvre devant nous avec une libéralité toute gracieuse et sans seconde; et nous n'avons qu'à y puiseï à pleines mains.

-Ainsi ferons-nous dans les pages qui vont suivre.

La production des œufs et subsiâiairement de la viande dans les meilleures conditions économiques, tel était ici le problème posé. On ne pouvait le résoudre qu'en prêtant une égale a;ttention à ces quatre termes.

V Le logement et ses dépendances ;

Le choix des animaux ;

Une nourriture appropriée ; '^ Les soins d'une hygiène éclairée.

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