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LA RENAISSANCE DU LIVRE

78, Boulevard Saint-Michel, 7^

Entre deux spectacles d'horreur, la guerre m'a donné celui-ci: des paysans français, des hommes arrachés de leur terre limousine pour être j^és, d'abord, à l'enfer des tranchées, tirés de là, soudain promenés au doux soleil de la Méditerranée, conduits en Italie, initiés aux plus nobles et rares paysages dans la lumière incomparable de l'Altipiano, et fêtés par Rome, d &rrant dans Venise...

Quelle illumination pour ces hommes, s^'ils étaient capables de la voir !

L'ont-ils vue ? Et comment ? C'est ce qu'il m'a paru intéressant de noter, en écoutant pœrler l'un d'eux, dont j'ai suivi, d'aussi près que fai pu le faire, le discours ensemble ad/miratif., narquois et ingénu.

Et je l'ai noté, ce discours, avec un sovn mêlé de respect'. Car non seutemend il me

renseigne sur la curiosité ou l'émotion du paysan qui combattait en Italie, mais encore il me montre, mieux que je ne le pouvais imaginer, l'esprit du paysan qui combattait, — tout court. Non point certes aux grandes heures tragiques; mais pendant les longs mois de veille. Je retrouve ici son calme, sa soumission au destin, la pudeur sinon l'inconscience de son héroïsme et surtout, ah! oui, surtout sa haute sagesse et sa divine simplicité.

Le soldat, — le paysan, qui fut le plus nombreux et le plus parfait soldat — n'était point la brute triste que certains ont décrite. S'il V avait été, la France serait morte : car il n'y a pas de raisonnement, ni de désir de récompense, ni de crainte de châtiment qui puisse faire porter à des hommes un pareil fardeau de douleur.

Il était moins encore le misérable loustic sur lequel a vécu une trop nombreuse littérature. Non, sa guerre n'était pas un jeu.

Habités par la force qui ne portait pas le même nom, peut-être, en chacun d'eux^ mais qui les rendait tous mê^nement sur-

humains, les paysans faisaient leur affreux travail, capables seulement, à V heure de détente, s'ils rencontraient la comédie, de la reconnaître.

Le premier titre de ce livre était : Les Visages de la Terre ou La Guerre d'un paysan. Je l'ai rayé. Je ne connais pas d' œuvre qui soit digne de le justifier : il y faudrait le plus haut lyrisme uni à la plus pure simplicité. Que cet ouvrage se nomme donc humblement: Poulot en Italie. C'est par cette humilité qu'il aura chance de se rapprocher de son inimitable modèle.

J'ai ajouté, toutefois, au portrait du paysan peint par lui-même, certains travaux qui le doivent compléter.

Les XIV Stations tracent le cours de la vie moyenne, — moyenne ! — d'un enfanf paysan, dépouillée de toutes anecdotes, revêtue, si cela est possible, de sa seule vérité essentielle.

Nous avons lu trop d'anecdotes, trop d'histoires de tel homme, ou de tel autre. Je voudrais que ce soldat, cessant de porter un nom, cessât, en même temps, de nous être inconnu.

10 AVERTdSSEMEMT

Il vivait là, irœoaillant À ce sillon plus profond de la tranchée^ et si hiùn mêlé à la terre — lui la défendant, elle le protégeant, — qu'elle s'animait de totU ce sang jeune qui la gonflait; et tomme des êtres géants mus, chacun, par san propre génie, il y avait, dressés sur la ligne tragique, l'Artois qui vivait, la Somme qui vivait, la ChoAnpagne qui vivait,, la Lorraine ^t Verdun, — Les Visages de la Terre.

Enfin, j'inscris à la fin de ce recueil une petite pièce en (prose et vers: Le Vieux, qui ne doit pas être réparée de cette étude du soldat paysan. Écrite près de lui, pour lui, jouée par lui y elle lui formulait la raison de son inconsciente fierté, quelle a peutêtre renforcée,

U l'aimait, et il /ne se lassait pas d'elle. Elle a été jouée pour la première fois, à l'arrière du Labyrinthe, dans une baraque Adrian, pendant les sombres jours de l'automne içi^. Le <t Théâtre -aux armées > ne venait pas jusqu'à nous. Les ouvriers regagnaieêU l'usine. Le paysan restait seul, à peu pris^ dans UMie beur^ doulou-

reuse 'et in^agique. 'Cétaii h momeftt de lui parler.

On a donc essayé. Les sapeurs ont dressé le décor. Un doux séminariste a tenu le rôle féminin. Les soldats français savent tout faire.

Et ces simples paroles ont été entendues. En circulant, pendant la représentation, parmi le public honnête mais ombrageux, on surprenait son acquiescement. Les plus hardis se revêtaient de la dignité de critiques : et ils y avaient tous les titres, étant sages et sincères.

Ils n'eussent point été indulgents si le spectacle les eût choqués. Mais ils déclaraient à voix haute que « c'était bien envoyée, que « celui qui avait fait ça n'était pas un bourrevir de crâne» et, encore, «qu'il faudrait s'en souvenir».

On peut donc espérer, à cause de ce jugement favorable, avoir eu l'extrême honneur d'exprimer un peu de leur pensée.

Le droit de vous parler comme je fais, en Maître... ... Je l'ai gagné, jadis, aux sanglantes années Qui vous semblent, à vous, des dates surannées.

Je l'ai gagné lorsque j'ai fait la Grande Guerre ! C'est bien loin, dans le temps, et vous n'y pensez

[guère...

Ainsi s* exprimait, dans mon petit drame, parlant aux siens, un paysan combattant vieilli. Ceux de IÇ15, avant de remonter, applaudissaient déjà, de leurs mains puissantes, cette vérité future, — la nôtre.

Juin 192 1.

Ma foi, quand le cycliste m'a dit :

« Poulot, on part pour F Italie ! » j'ai été content tout de même. Ah ! ce n'est plus l'emballement qui nous prenait quand on parlait d'y aller avant de savoir qu'on irait. A ce moment-là, chaque fois qu'on était relevé, il y avait toujours quelqu'un pour dire : « Paraît qu'on va en Italie ! » Et les autres reprenaient en roulant des yeux blancs : <j Ah ! si on allait en Italie ! »

Maintenant qu'on y va vraiment, ce n'est plus la même chose, bien entendu : on réfléchit ; on raisonne ; mais tout pesé, comme je l'ai dit, je suis content tout de même.

Je ne suis pas un buveur de sang. On a une tâche à faire : on a commencé ; on continue ; on finira. Mais quinze jours, trois semaines, sans entendre siffler les obus, ça ne peut pas déplaire à un honnête homme, hein? Et le temps de s'équiper, de voyager, de se rassembler, je compte qu'il faut ça avant que la fête commence pour nous. Ensuite, s'il faut en mettre un coup, eh bien ! on le mettra !

Aussi, ça fera un changement, ce que j'aime par-dessus tout : ces tranchées-ci, on connaît trop leur figure, et, en Argonne ou en Champagne, ou bien en Flandre, vraiment c'est par trop la même chose.

On va donc voir du nouveau. Et je ne serai pas fâché de goûter le vin qu'ils fabriquent, dans ces régions-là. Il sera peut-être meilleur, en tout cas moins cher que le nôtre, lequel devient hors de prix.

Minute ! Je ne m'emballe pas ! Et quand l'avocat nous raconte qu'à cause de ses tableaux, et de ses histoires et de ses lacs, l'Italie est le plus beau pays du

monde — après la France — , je réponds qu'il faudra voir.

Mais je veux marquer, par le détail, ce qui arrivera, attendu que je crois que ça en vaudra la peine.

L'embarquement, quand on s'est embarqué, était comme tous les embarquements. On a touché une quantité de boules de pain et de boîtes de singe (i). Ah ! pendant quelques jours, qu'est-ce qu'on va manger comme singe ! Mais j'ai tort de grogner : c'est une habitude.

Quand il y a du singe, on grogne toujours ; et quand on le mange, on le trouve toujours bon.

A la gare, il y avait des officiers anglais (2), qui nous regardaient et parlaient à nos officiers. Il paraît que c'étaient des journalistes français. Nous voilà donc intéressants.

Les mieux, pendant le voyage, ce sont les conducteurs de chevaux : ils n'ont pas

(i) Viande de conserve.

(2) On appelle ofi&ciers anglais tous les hommes vêtus proprement de kaki et coiffés de casquettes plates.

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froid auprès de leurs bêtes. Nous, on se tasse comme on peut. Mais pour la chaleur, un homme est loin de valoir un cheval.

N'importe, le temps passe : ah ! on en traverse des gares ! On ne commence à bien regarder que quand les noms deviennent du Midi. Et encore, ça ne nous étonne guère : le pays est sec, ce qui n'est pas surprenant, vu le vent de tous les diables qui souffle dans la vallée. Et pas de culture que des petits arbres gris qui se tordent sous ce vent. Et des pierres, des pierres...

Alors, voilà l'avocat qui s'excite : « Des oliviers ! qu'il dit, des oliviers ! » Eh bien, quoi ? ces oliviers, ce n'est pas si joli ! Il paraît que c'est toute leur culture ; vrai ! drôle de culture ! Et pas une belle maison ! Ça ne peut pas faire avec le Limousin, qui n'est pourtant pas ce qu'il y a de mieux, quoique étant mon pays.

L'avocat ne se démontait point ; il disait seulement : « Pourvu qu'on passe là-bas dans le jour ! » Nous, on ne s'en-

LE VOYAGE IQ

nuyait point : dans Tinstant où le pays était le plus aride, on répétait tous ensemble : < Pourvu qu'on arrive là-bas dans le jour ! » ce qui faisait monter Tavocat. Et Pignerol, qui a le caractère difficile, commençait à le regarder de travers.

Au réveil, c'était encore la même chose, sauf que le ciel était tout bleu. Mais on ne s'en occupait même plus. C'est seulement après la soupe, c'est-à-dire comme on venait de manger sa ration de singe, qu'un de nous a alerté les autres en criant : < Par ici, les gars ! »

Alors, j'ai vu la mer, que je ne connaissais pas. Je dois reconnaître qu'elle ne m'a pas étonné. Je la croyais plus grande.

L'avocat semblait devenu idiot : il marmonnait tout le temps : * La voilà !... la voilà!...» Mais Pignerol a fini par s'agacer et lui a dit : « On le voit bien, que la voilà... Et puis après? Si elle est bleue, c'est à cause du soleil... »

On la regardait donc, sans trop rien penser, tantôt en plein, tantôt à travers

les arbres extraordinaires qui la bordaient, quand le train s'est arrêté pour une demiheure, juste auprès d'elle.

Je n'avais pas posé le pied à terre que déjk une chaleur, douce comme un feu de bois, me couvrait. Et ça sentait...

Bon Dieu ! Qu'est-ce que ça sentait? Une odeur douce, aussi un peu sucrée ; et qui venait d'où ? de ces arbres, de la mer,, ou de cet air-là ?

C'était un vrai paisir de se promener : plusieurs profitaient de l'arrêt pour se laver, ce qui est toujours une bonne chose ; d'autres remplissaient leur bidon à une cantine. J'avoue que moi, je n'ai fait que me promener. C'est curieux ce qu'on était content. Et ce n'était pas la peine de boire ; quand on est remonté dans le train, on jacassait tous, on chantait : une demi-heure de ce soleil, ça vaut au moins trois quarts de vin.

On a recommencé à suivre la côte ; on la connaissait, maintenant. Au fond de tous ces petits golfes, entre ces grandes plantes, si belles qu'on ne pouvait pas dire

leurs noms, et puis à gauche sur les collines, les maisons blanches dans les jardins, on savait que c'était le paradis. Et ça ne s'arrêtait pas : c'était tout le temps et pendant des heures, comme un grand seul jardin qu'on traversait. Mais on ne se lassait pas de le voir. Je vous assure que Pignerol, quand il a dit, à im moment, que « ça devenait la barbe » , s'est fait vivement remettre à sa place.

D'autant que l'après-midi était venue et qu'aux fenêtres de toutes ces villas ou des hautes terrasses, ou même dans leur jardin, pas loin de nous, c'était rempli de femmes — et toutes bien jolies — qui secouaient leur petit mouchoir ou nous envoyaient des baisers. Elles faisaient des signes comme pour qu'on aille près d'elles, — oui, mon ami ! Mais on ne pouvait pas. Et comme aussi c'était dimanche, des bandes d'enfants et des messieurs et dames, qui se promenaient, applaudis* saient sur les chemins et criaient tant qu'ils pouvaient.

Ça a été comme ça toute la journée.

Peut-être qu'on n'y gagnait rien. Bon.

Mais si quelqu'un qui y était vous dit que ça ne lui faisait rien, vous lui répondrez de ma part que c'est un menteur.

Le soir, on a passé la frontière. On a chanté, en la passant, la Madelon.

Ça fait que ce soir-là, on a couché en Itahe.

Quand j'ai voulu, le lendemain matin, acheter du tabac, j'ai essayé de parler italien, d'après la leçon que j'avais demandée à l'avocat. J'ai dit à la marchande : « Donate mi tahaco, — Lequel que vous voulez? » m'a-t-elle répondu en excellent français. Alors j'ai pensé qu'il y avait du bon.

Mais j'ai d'autres choses plus intéressantes à raconter. Étant libre jusqu'à la soupe de dix heures, je suis parti me promener avec le clairon, dans la ville, d'abord. Quelles drôles de petites mes et de petits pavés ! Avec ce soleil si chaud,

il faut croire qu'il traverse les murs; ce n'est point la peine qu'il passe dans les rues ; c'est pour ça qu'on les fait étroites comme des boyaux.

Dès qu'on a été dans la campagne, voilà ce soleil et cette chaleur, et puis cette odeur aussi, qui nous ont repris. Eh bien ! c'est vraiment un pays où je dis qu'il fait bon vivre ! On a mouillé la chemise, tellement le soleil tapait, rien que pour monter sur une petite colline. Mais de là-haut, ah ! mon ami ! on avait sous les yeux toute cette côte que nous avions suivie la veille, bien finement taillée comme une découpure, avec ses jolies montagnes jusqu'aux cinq cents diables, et le ciel qui était bleu, et la mer pareillement bleue. « Non ! mais quoi ! — je pensais — est-ce que je rêve? » Je fermais les yeux et je les rouvrais, et je voyais toujours la même chose : j'étais donc bien éveillé.

Alors on s'est couché sur l'herbe, la tête au soleil, comme deux rois. On avait tout ça, qui semblait trop beau pour être vrai, à nos ordres.

Je me souviens que j'ai dit au clairon :

— C'est-il pas malheureux de faire la guerre, quand il y a des pays comme ça !

Il m'a répondu :

— Poulot, s'il n'y avait, sur terre, que de la moisissure, ce ne serait pas la peine de se battre.

Ce clairon n'est pas un imbécile. C'est pourquoi j'en fais souvent mon compagnon.

On est redescendu. Un Italien, avec son grand bicorne, se promenait les mains dans les poches, son fusil à la bretelle. Il n'avait pas l'air de s'en faire.

Après la soupe, on est parti pour s'embarquer.

Quand on est sorti du cantonnement dans la rue, ah ! qu'est-ce qu'on n'a pas entendu ! Sur les trottoirs, du haut des balcons, ça criait, ça applaudissadt

« Evviva la Francia ! Vivent les Français!, »

Nous, on marchait toujours, comme

si on n'entendait pas. Et je crois que ça défilait ! On était Tarme sur Tépaule, bien alignés. La clique, devant, soufflait tant qu'elle pouvait. Et on voyait des fleurs pleuvoir sur le drapeau. Les fleurs qui restaient, c'est nous qui les recevions. On les ramassait vite, surtout celles qui venaient des femmes ; on se les passait dans l'équipement, ou bien au bout du canon. Pauvre vieux flingue ! Ce n'est pas aux fleurs, non, qu'il était habitué !

Quand ça a été fini, on avait pris une bonne suée. Mais je suis content d'avoir vu ça.

Pour ce qui est d'un embarquement en chemin de fer, c'est à peu près la même chose, en France ou en Italie.

Le commencement du voyage, aussi, c'était la même chose, sauf pour la culture qu'on regardait et qui n'avait pas l'air mal faite, quoique différente de la nôtre. On aurait dit des espèces de grandes vignes, qui s'attrapaient entre elles comme des guirlandes. Mais j 'y reviendrai.

Le mieux, c'est que, dans une gare, on

aperçoit sur le quai un employé qui portait un grand plateau chargé de petits verres où il versait à boire. C'était pour nous, oui, mon ami, et gratis pro Deo. Vous pensez qu'on a été vite en bas. On a donc bu chacun son vermouth, — tous ceux qui ont eu le temps d'en avoir. Les verres n'étaient pas grands, mais ça a fait plaisir quand même. On peut dire ce qu'on veut des ItaUens ; Pignerol prétend qu'ils n'ont pas le caractère ouvrier, et je serais assez de son avis sur ce point-là ; mais ce sont des gens qui savent vivre. A une autre station plus grande, toute la musique est descendue, et allez donc ! pendant l'arrêt on leur a donné un concert. On leur a envoyé Sambre-et-Metise, la Madelon, et un autre air que je ne connais pas. Ils écoutaient, les frères, la bouche ouverte. Pour moi, ce qui leur a fait le plus d'impression, c'est encore moins la musique que la manière dont le chef la fait marcher. Moi-même, je ne me lasse pas de le regarder. Il est debout, avec ses grandes moustaches,

devant sa musique bien alignée. Et il n'a pas besoin de bâton. Il lève le bras, et. tout se déclenche comme un tir de barrage : quand ça va bien, il chante ; quand ça ne va pas, il rogne ; et il en remet, et il en ôte ; il les arrête et il les relance. C'est vraiment quelque chose de beau ! Il me semble que cet homme-là, il tient les airs enfermés dans son corps. C'est quand il lève son bras que ça les fait sortir. Et les autres n'ont plus qu'à souffler. Et ça souffle, quand il veut que ça souffle !

Après le troisième morceau, on a demandé au chef de gare si le train allait partir et s'il fallait remonter. Mais il a répondu que non. Il n'avait pas l'air pressé, le gros père à casquette rouge. Alors on lui a joué ï Hymne italien : ce n'est pas vilain, mais j'aime mieux les airs guerriers.

Enfin, ils ont demandé la Marseillaise : « Evviva la Francia ! » Mais les acclamations, ça ne nous trouble plus.

Puis on a apporté du vin rouge pour les musiciens.

A trois ou quatre gares, la chose a recommencé, sauf que le chef de musique a fini par refuser le vin poliment, de peur que les musiciens ne se fassent mal. C'était un peu pénible, mais au fond tout le monde a compris qu'il avait raison.

On a roulé longtemps, dans les cultures toujours pareilles, à regarder les villages blancs qui perchent sur des col- Imes avec leur clocher décollé, posé bien proprement à côté de l'église.

Puis enfin, on est arrivé.

Nous voilà donc dans cette Italie. Je vais tâcher de dire ce que j'en pense. Mais avant toutes choses, je ne veux pas renseigner Tennemi. Il faut que je m'arrange pour ne pas dire où nous sommes, au cas où ces pages tomberaient entre les mains du général boche, ou du général autrichien, qui est aussi crapule que lui.

La ville. — Les villes italiennes ont des rues étroites avec des petits pavés par terre, des arcades ou des balcons sur les côtés et des enfants un peu partout. Quand ça monte, il y a des escaliers. Les églises sont de bonne construction, avec beaucoup de peintures. Il y a quelquefois des peintures, aussi, sur les murs des rues, surtout aux coins, comme des petites

succursales des églises. Ce n'est pas les marchands de vin qui manquent : ils s'appellent albergo, ou trattoria, ou encore de bien d'autres noms : en français ce serait des gros mots que je ne veux pas écrire ; en italien, ça veut seulement dire, paraît-il, que c'est un marchand de vin et qu'il y a du logement. C'est tout ce que j'ai vu d'intéressant comme curiosité. Il est vrai que la ville n'était pas grande. Je passe à la population.

La population. — On ne connaît pas facilement les gens quand on n'est pas de chez eux. A première vue, je pensais, comme Pignerol, que les Itahens n'ont pas le caractère ouvrier. Mais attention ! je ne veux pas être injuste. Un matin qu'on partait pour l'étape, avant que le jour se lève, la rue était pleine de gamins et de femmes qui s'en allaient bien posément à leur ouvrage. Ne disons donc point qu'ils ne travaillent pas. Mais ayant reconnu cela, je peux ajouter que beaucoup sont occupés à ne rien faire, surtout les vieux. On les voit roulés dans leurs grandes pèle-

rines à col en peau de lapin. Pas bien gras, non, ni bien propres. Et ils restent là immobiles, en travers de la rue, comme des Saint- Jean-regarde-moi-donc. Je peux dire ça, quoiqu'ils soient nos alliés. Ce n'est pas un reproche.

Où je les ai le mieux vus, c'est à la musique qu'on a faite un soir, sur la place. A cette musique, il y avait deux musiques : une française et une italienne, à une pièce de cent cinquante mètres Tune de l'autre. Elles jouaient chacime leur tour, bien entendu. Dès que la nôtre avait fini son air, bon, voilà l'autre qui commençait.

Et je me remue ! Et je frétille ! Une vraie musique de fête. Allons ! Les frères latins, comme dit l'avocat, ils ne se frappent pas trop. Nous tous, les gars, on suivait Tair qui se jouait ; chaque fois que ça commençait, on piquait une course à droite ou bien à gauche — histoire de rire, car on n'entendait pas grand'chose. Pendant ce temps-là, mes vieux mal rasés se tenaient sous les arcades, graves comme des sénateurs.

Ça se passait près d'un lac, où on a débarqué : de Teau presque aussi bleue que cette Méditerranée, et entourée de maisons qui s'y reflètent à l'envers. On dira ce qu'on voudra, mais c'est gai et joli.

Une chose dont je n'ai pas encore parlé, et qu'il y avait aussi en quantité, dans cette foule, ce sont les Itadiennes. Je les ai trouvées pas vilaines de figure, et, le l^ifô souvent, fortes de poitrines. Mais je ne leur ai rien dit. Je ne me vante pas de ce que je ferais si elles n'étaient pas comme elles sont. Mais étant comme elles sont, avec leur jupe trop courte, elles ne ressemblent pas assez à nos femmes (i). Je parle pour moi, bien entendu.

Remarquez que si j'avais voulu, je me serais fait comprendre : car en se servant de notre patois limousin, on cause avec l'habitant. Ça enrage l'avocat, qui traîne partout son dictionnaire et fait quelquefois rire de lui.

Avant d'aller plus loin, je veux toucher deux mots d'une importante question»

(i) Écrit en 1918.

Le vin, le tabac et le manger. — Le vin n'est pas mauvais, et on en trouve facilement, à des prix raisonnables, du rouge et du blanc. Moi, je préfère le rouge. Je comprends donc, primo, qu'on aime r Italie.

Je n'en dirai pas autant du tabac. En paquet, je préfère de beaucoup le caporal. Mais eux paraissent s'en arranger. J'ai vu jusqu'à des vieilles femmes qui en fumaient, et dans la pipe ! Quant à leurs cigares, ah ! mon ami ! c'est long, tout tordu, sans grand goût. Et ce n'est point la paille qu'ils passent dans le milieu qui va les rendre meilleurs ! Parlez-moi d'un bon deux sous de la régie...

En fait de manger, ils ne mangent quasiment que de la bouillie qu'ils appellent de la polenta. On trouve à acheter des petites pommes, un peu de charcuterie et du fromage ; sans être mauvais, il ne vaut pas le camembert. Le plus sûr, tant qu'on habitera le pays, ce sera donc la cuisine roulante. Et j'ai idée que son odeur ne déplaît pas aux Italiens. A l'heure de la

soupe, ça sonne, deux fois par jour, le rassemblement des bambini. Savoir, quand ils attrapent une écuellée, si on ne les force point de partager avec les sénateurs (i).

Le voilà, le triomphe de la cuisine française.

La culture et le pays. Nous autres cultivateurs, c'est naturel que la culture nous intéresse. Celle de ces pays-ci, vrai, m'a d'abord étonné. Il y a, dans ces régions, des oliviers. Bon. Dans d'autres, les champs, ce n'est rien que des allées faites avec des mûriers pour nourrir les vers à soie. La vigne, comme je l'ai dit, fait entre eux des guirlandes. Et dans l'intervalle des arbres, eh bien ! il pousse du blé. Ils ont de grands bœufs blancs ou gris qui vous labourent ça tranquillement.

Ce n'est déjà pas si mal pensé : il n'y a pas de terrain perdu. Ils se font du vin, ces

(i) L'auteur entend par là, bien entendu, les vieillards de noble attitude, mais déguenillés, qu'il a vus errant par les rues.

Italiens, du pain et de l'huile. Ils sont habiles, somme toute, pour ce qui est de s'épargner du mal : ainsi, tout au bord de leurs fleuves, ils installent de grandes roues, comme qui dirait des roues de moulin, pour élever l'eau jusqu'aux conduits qui la déversent sur les terres. Les femmes, elles, pour porter leur eau, suspendent de beaux seaux de cuivre à un grand arc en bois qu'elles passent sur leurs épaules. Avec ça, elles marchent droites, comme celles, dans les cirques, qui font les équilibres. Ça paraît vraiment pratique.

Mais revenons à la culture. Le certain, c'est qu'elle ne vaut pas la nôtre, bien entendu. Qu'est-ce qu'ils mangent, direzvous, avec leur vin, avec leur pain, avec leur huile? Eh ! s'ils ne font pas comme chez nous, faut-il donc que ça nous fasse rire? Je vois ce Pignerol qui n'arrête pas de se tordre : je ne trouve pas ça raisonnable.

Pour m'expliquer, il faut que je dise ce que j'ai vu. J'ai vu, près d'un lac aussi bleu que la mer de là-bas, de grands châteaux

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peints en rouge avec des tours découpées, dont les murs tombaient droit dans Teau. Et des terrasses, et des jardins, et toujours des plantes extraordinaires, dont nous ne savions même pas les noms. Une fois j'en ai brisé une tige que j'ai mâchée. C'était si fort que j'ai eu la langue brûlée pendant deux jours.

J'ai vu, au delà des cultures, à même au milieu d'elles, des masses de petites collines rondes portant trois ou quatre cyprès noirs, et dessus, un château, ime tour, ou une église.

J'ai vu plus loin, dressée au fond de la plaine comme un décor pour le théâtre, une grande suite de montagnes si hautes que, quand il pleut, c'est de la neige qui tombe là et qui y reste.

Et sur tout ça, sur les montagnes, sur les collines, sur la grande plaine et sur le lac, j'ai vu quelque chose que je ne peux pas expliquer. Voilà le malheur :

c'est quand c'est le plus beau que je ne peux pas expliquer.

Enfin pour bien dire, dans le jour, c'est

un pays où il fait clair, où il fait bon regarder, bon respirer. La plus vilaine journée, il y avait une sorte de brume : ça imitait, sur toute la plaine, du coton ou du lait répandu.

A Faube, le plus souvent, le fond du ciel est rouge, comme leurs châteaux ; le soir, c'est rose, et c'est joli, quand ça éclaire la neige sur le haut des montagnes. Pour que j'aie remarqué ça, il faut que ça soit remarquable.

Mais ce que j'aime le mieux, c'est le soleil de midi : doux en décembre, comme en avril dans nos contrées. Ceux qui ne réfléchissent pas ne peuvent pas savoir. Moi, ces Italiens, je comprends leur caractère. Qu'est-ce que vous voulez qu'ils fassent? Toujours pas vendre des parapluies : il ne pleut jamais. Alors ils en font le moins possible ; ils restent là à regarder, à boire leur vin et leur soleil — et puis à faire l'amour, si j'en crois le nombre des bambini qui grouillent partout.

Je ne prétends pas qu'après la guerre je vais devenir Italien : non, j'aime

mieux travailler, et puis après, manger mon soûl. Mais à chacun son caractère. Il faut réfléchir.

Ce n'est d'ailleurs pas des mauvaises gens. On l'a bien vu à l'enterrement du bombardier qui est mort dans le village, par un accident malheureux.

Quand un homme meurt loin des lignes, on tâche de lui faire un bel enterrement. Ça fait plaisir à tout le monde : d'abord à cause de ce pauvre camarade. Puis on pense à tant d'autres, qui sont morts ici et là, sans qu'on ait pu les enterrer. Enfin, comme la même chose peut vous arriver le lendemain, ça vous fait plaisir, ces honneurs, pour vous-même. On fait donc du mieux qu'on peut : ce jour-là, il y avait im cercueil bien propre, le colonel et tous les officiers, un piquet en armes et une couronne qu'on avait faite.

Eh bien ! les Italiens ont été très gentils : ils ont prêté leur voiture, avec quatre grands plumets, deux chevaux, un grand et im petit, recouverts de drap, et le cocher coiffé d'im chapeau de pos-

tillon et d'une perruque blanche à petite queue. Il y avait aussi un détachement de soldats italiens conduits par leur officier, le curé de la paroisse flanqué de deux enfants de chœur, qui devaient travailler souvent, les petits gars, car leurs robes noires étaient blanches de bougie. Et il y avait le maire et l'adjoint, et les enfants de l'école, un cierge allumé dans leur main, et les demoiselles du pays. Elles avaient fait aussi une grande couronne.

Tout ce monde s'en est allé, entre les arbres d'un petit chemin, vers l'église dont les cloches sonnaient.

Le pauvre diable ne croyait pas qu'il aurait un si bel enterrement, ni qu'il passerait entre les arbres verts, sous tant de soleil, au mois de décembre.

A l'église aussi, c'était une belle cérémonie : un catafalque comme pour un ministre, et ime grand'messe. J'attendais pour voir, sans cependant être distrait, comment les Italiens disent la messe.

Mais c'est comme chez nous, sauf que le bedeau, quand il quête, passe sous le nez

des personnes un petit sac emmanché d'un bâton. Ça ne fait pas une grosse différence.

Et alors, entassé dans l'église, quel peuple, mon ami ! J 'ai remarqué, debout dans un coin, une douzaine de ces vieux sénateurs et autant de femmes, la tête couverte par un fichu, qui restaient immobiles, arrangés comme pour un tableau.

Enfin, au cimetière, le colonel a dit adieu à notre camarade, et, après lui, le maire italien, qui ne savait guère parler français. A un autre moment, ça aurait amusé de l'entendre. Mais à ce momentlà, il n'y en a pas un qui ait ri.

On voit que les Italiens, comme je le disais, ne sont pas de mauvaises gens.

Je leur ferai pourtant un reproche :

c'est qu'il fait froid dans leurs maisons : le soleil est bon, mais les nuits sont fraîches. Et ils n'ont pas seulement l'idée de monter im poêle. Mais quoi ! c'est leur afîaire. Et puis, à force de faire l'amour, ça les réchauffe peut-être assez.

Ce n'est pas tout ça : il faut que je parle de deux endroits que j 'ai vus. Cane peut pas gêner la défense, puisque, si on est passé là, il y a beau temps qu'on n'y est plus.

Dans les marches qu'on a faites (sur des routes rudement bonnes, preuve que ces Italiens, quand ils veulent travailler, ne sont pas non plus si maladroits), savezvous les noms que le lieutenant lisait sur sa carte, les noms des pays où même, quelquefois, on passait? Des noms que je connaissais, bien sûr : mais je n'avais jamais réfléchi où se trouvaient ces pays-là, ni même si quelque part ils existaient vraiment. Ça me paraissait des noms à mettre dans des livres, ou au-dessous des tableaux

qu'on accroche aux murs. Des noms de victoires françaises, quoi ! Vous, savezvous où c'est Solférino, Arcole, Rivoli ? Moi, je suis passé auprès. Je vous assure qu'en passant par là, le sac ne pèse guère : personne ne baissait la tête, non.

Là-bas, dans le Limousin, au café ou à la manœuvre, c'est bien joli de blaguer! Ici, mon ami, viens-y, je t'attends.

Mais il faut que je raconte Rivoli.

On était sur la hauteur, juste devant ce village qui s'appelle Rivoli, et qui est un village comme les autres, mais bien campé, bien sur le haut. Dans le fond, il y avait la montagne : entre elle et nous, la plaine, et sur la droite, un fleuve qui faisait une boucle avant de partir entre deux murs de rocs.

Alors, ce fleuve, qui est nu et qui coule vite, mais qui ressemble à un autre fleuve, eh bien ! c'est un fleuve de l'histoire : c'est l'Adige. Et sur cette boucle, c'est là que les Autrichiens ont été rejetés dedans, tous à la baïonnette. A l'autre bout de la plaine, il y a des arbres et une

pierre : c'est le tombeau de Napoléon (i).

Voilà. Je ne sais pas si je me fais comprendre. Il y avait donc ça devant nous. A un moment, tout le régiment ensemble a présenté les armes pendant que la musique jouait. Tout le régiment : c'est quelque chose. Le colonel, dressé sur sa jument brune, a fait un petit discours que je n'ai pas entendu, bien qu'il ait parlé fort. Mais ça ne fait rien : j'ai compris tout de même. Il n'avait pas l'air commode. Nous non plus. Menteur qui dirait qu'à cette minute, il ne sentait rien !

Après, on a défilé : et comment 1 Estce qu'on savait, nous autres, si ce n'était pas devant Napoléon qu'on défilait?

L'autre endroit dont je veux parler, c'est une ville oii nous devions passer. L'avocat, à son sujet, recommençait de s'exciter. Mais nous ne nous moquions plus de lui, parce que nous savions que pour la mer, lui ne s'était pas moqué de nous.

(i) Erreur évidente ; il s'agit du monument élevé, près de Rivoli, à la gloire de l'Empereur,

* Ça, disait-il, c'est la ville de l'amour : il y a un tel — dont je n'ai pas retenu le nom — et \me femme appelée Juliette, qui habitaient là et qui sont restés célèbres, tellement ils s'aimaient tous les deux». Et il racontait leur histoire, où il y avait un balcon et une alouette, et je ne sais quoi ! Toujours est-il qu'ils en sont morts, mais que c'étaient de bons enfants, et qui s'aimaient pour de vrai.

Alors, en abordant cette ville, nous aussi, on commençait de s'exciter. Le malheur, c'est qu'on ne l'a pas traversée dans son milieu : seulement im des faubourgs. Ah ! mon ami ! ça a suffi. Sur tous ces balcons, et tout le long des trottoirs, c'était rempli de jeunesses en jupe courte, et qui n'avaient pas leurs yeux noirs dans leurs poches. Et qu'estce qu'elles nous envoyaient : des fleurs, et des fleurs, et des baisers et des bravos ; et puis : « Evviva la Francia I » qu'elles criaient.

Nous, on les appelait toutes Juliette.

Il faut dire que j'avais la chance d'être

"RWOLl ET iVÉKONE ^

de la garde du drapeau, où nous en rece^ vions plus, que les autres.

Et c'était magnifique, dans la me étroite, tonte la troupe bteue qui défilait L'arme :sur l'iépaule, ferme et d^attaque, sous les femmes qui lui jetaient dfô fleurs.

Il y en a une qui a dit :^« C^ sono robiistî 1 »

Oui, ma petite, tu peux le dire : rabusti ! et comment ! E n'yia qn'jà^voir.

En avant, Sambre-et-Meuse f Evxtiva lu Frauda !

Un qui a pids quelque chose, comme crampe du bras droit, c'est le -porte-drapeau : mais, il -était content tout de imême.

Avant la fin du faubourg, eoi aiformé les faisceaux, en attendant que le cantonnement soit prêt. Alors un habitant est venu sur sa porte, avec deux ou trois ibouteilles devin : vous pensezque les copains, qui venaient de mouiller la chemise, ne se sont pas fait prier. Qui, seulement, une fois là, comme de juste, ils ne voulaient plus s'en aller. Ils étaient sept ou huit qui ne prenaient que le temps de vidser leur

quart et de retourner le faire remplir.

Quand le patron a vu ça, imaginez ce qu'il a trouvé? (Preuve que ces Italiens non seulement savent vivre, mais encore, quand ils veulent, sont rusés.) Eh bien ! il a fait porter sur la route une barrique pleine, avec un tuyau de caoutchouc. Ça n'a pas traîné, je vous prie de le croire, pour l'amorcer ; de sorte que chacun a pu se servir : et non seulement boire son quart, mais encore, s'il savait s'y prendre, garnir un bidon ou deux. Et gratis pro Deo.

Voilà ce que j'avais à dire pour la traversée de cette ville.

Quand on est arrivé à la maison du colonel, on a rendu les honneurs, et le portedrapeau a entré le drapeau ; et avant qu'il le roule, dans la pièce d'en bas où il se tenait, voilà les dames de cette maison qui s'approchent, une vieille et deux jeunes. Elles se mettent à joindre les mains, et à regarder. Puis, la plus vieille d'abord et les deux jeunes ensuite, elles prennent dans leurs mains l'étoffe de notre drapeau, et chacune à son tour, par rang d'ancienneté,

elles l'embrassent bien doucement. Oui, mon ami.

Et j'en entendais une (je n'ai jamais pu savoir laquelle) qui répétait pendant ce temps-là : « Che bellezza ! Che hellezza ! » sur le ton de faire sa prière. L'avocat m*a expliqué que ça voulait dire : « Quelle beauté ! »

Une fois au cantonnement, la soupe mangée, c'était le moment de dormir. On avait bien tiré, depuis le matin, une pièce de vingt-six à vingt-sept kilomètres. Mais ce n'est pas à ça que je pensais. Je pensais : « Me voilà auprès du pays de cette Juliette. Je n'y reviendrai jamais, et je vais m'en aller sans seulement l'avoir vraiment vu. Ce n'est pas possible ».

Alors, j'ai été trouver le clairon. Je ne connaissais que lui d'assez hardi pour venir avec moi. Car il y avait encore trois heures avant l'appel, mais c'était défendu de quitter le cantonnement. Je l'ai trouvé debout, les souliers propres. Il m'a dit tout de suite : « Viens, Poulot ! j'y allais »

52 POULOT EN ITAUE

On est donc parti, comme deux fous, en se dirigeant vers les lumières, vu qu'il faisait complètement nuit. On n'a rien remarqué, d'abord, que les mêmes rues étroites qu'on connaissait déjà. Mais à force de marcher, voilà la foule qui devient si drue qu'on ne progressait plus que lentement : des soldats italiens, et des français, et des femmes et des sénateurs ! Enfin, sur une grande place, on a trouvé un vrai champ de foire, avec des marchands de pommes et des marchands de châtaignes et de toutes sortes d'autres choses. Et tout ce mondelà qui criait. On en était comme étourdi.

Et ça, ce n'est rien : ce que j'ai retenu, c'est qu'en levant le nez, dans les petites rues ou sur les places, qu'est-ce que vous voyez? Des maisons? Ah bien ! Ou si c'est des maisons, il y a tant d'ornements et de balcons que tout le pays a l'air aux ordres de cette Juliette.

Mais ce n'est pas des maisons. C'est des palais, plutôt, ou des architectures, des sortes de cathédrales qui ne sont pas des églises.

On se baladait là-dedans, comme deux imbéciles, sans penser seulement à prendre un verre.

Et je n'ai rien vu, puisque c'était la nuit. Mais je suis bien content d'avoir vu ça. Je n'aurais pas cru que ça existait.

De retour au cantonnement, on a encore été plus satisfait, parce qu'on n'a pas été puni.

Mais en voilà assez : il ne faudrait pas croire qu'on n'est venu ici que pour recevoir des fleurs.

Alors, si on arrive dans le voisinage du Boche ou de l'Autrichien, je me tais : ça ne regarde plus personne.

L'ALTIPIANO

L'ALTIPIANO

Je. croyais que j'avais fini de raconter tout ce qu'il y a de curieux en Italie. Mais j'ai encore vu tant de choses extraordinaires qu'il faut que je continue.

D'ailleurs, maintenant, tous les journaux ont marqué qu'on s'était battu sur l'Altipiano, et puis les Austros nous ont vus d'assez près pour être renseignés làdessus. Alors, je ne sais pas pourquoi je ne dirais pas ce que j'ai à dire.

Mais il faut d'abord q.ue je parle un peu de cette vie dans la montagne qui est bien curieuse. Chez nous, en Limousin, on ne peut pas s'en faire idée.

Il y a d'abord, pour monter là-haut, une belle route quiavec ses lacets n'en finit pas; et ce n'est pas un sentier ni un chemin :

c'est une vraie belle route, où les camions peuvent rouler, même se croiser, sans verser trop souvent.

A mesure que tu montes, tu vois la plaine qui s'enfonce, et c'est joli, cette grande plaine toute régulière avec les rangées de ses arbres, avec des grandes lignes blanches qui sont des fleuves sans eau, comme ils sont dans ce paysci, avec les clochers tout droits, qu'on appelle des campaniles parce qu'ils sont placés, comme j'ai déjà dit, à côté des églises, et puis dans le fond, tout loin, des collines. Il y a un côté où, au lieu de collines, le fond, c'est la ville de Venise, qui est bâtie, paraît-il, sur la mer. Dès qu'on est un peu haut, on la voit très bien. Je dis qu'on la voit, parce que tout le monde le dit. Mais moi, je ne l'ai jamais vue. Et chaque fois que j'ai demandé à quelqu'un de me la montrer, on m'a répondu que le temps n'était pas assez clair.

En arrivant sur la montagne, c'est curieux. Au bas, on croirait qu'il n'y a qu'un rang de montagnes et que c'est fini ; mais

l'altipiano 59

pas du tout : derrière ces premières montagnes, il y en a d'autres. Tout un pays, avec d' autres montagnes encore qui commencent sur celles-là, et, entre ces montagnes, bien tranquillement, des plaines. Je ne l'aurais jamais cru.

Voilà donc où on est installé.

Ici, il ne fait pas chaud comme en bas ; dans la journée, du soleil ; mais les nuits sont fraîches. On vit dans le nuage. Je ne croyais pas que c'était possible, et je suis content d'avoir vu ça : je comprends mieux maintenant comment les choses se passent. Il fait beau : tout d'un coup, crac ! tu es dans le nuage et dans l'humidité. Il ne pleut pas sur toi : la pluie tombe sur ceux d'en bas ; toi, tu es dans le nuage tout neuf, tout frais ; c'est après qu'il est passé sur toi qu'il tombe sur ceux de la plaine. D'autres fois, c'est l'orage qui vient, et comment ! Tu ne sais même pas de quoi il s'agit : allez ! voilà l'orage ! Et raide ! Tu le touches. Les orages de la plaine; qu'on voit de loin, ce n'est plus la peine d'en parler.

Aujourd'hui, je sais ce que c'est qu'un orage.

E± le soir, avec ces nuées qui naviguent autour des montagnes, le soleil fait des couleurs extraordinaires : ça flambe, et c'est doux.

Mais ce sont des choses trop belles que je ne sais pas raconter.

Quand la nuit est tombée, on voit les lucioles : des espèces de vers luisants qui volent. Ça s'allume dans le buisson, ça vole, ça s'éteint et ça se rallume. Tout ça clignote, tout ça file dans cette nuit.

Depuis que je suis dans ce pays, je m'aperçois tous les joins qu'en dehors du métier de paysan, je ne connaissais pas grand'chose.

Mais parlons un peu du ravitaillement, qui reste une question de premier ordre.

Les Italiens se servent beaucoup d'une sorte de bagnole suspendue à un câble et qui monte de la plaine au sommet de la montagne. Je l'ai déjà dit : pour ce qui est de s'éviter du mal, ces ItaUens sont des malins. Et c'est leur droit ; ils appellent ça

l'altipiand 6i

le téléférique. Oui; seulement, leur machine, moi, je l'ai vue suspendue, pendant des heures, au-dessus d'un ravin. La panne.

Nous, on se sert des mulets. Voilà des bêtes que j'estime. Elles passent où on veut, partout où un homme passe. Et jamais un mot. Ça ne se plaint pas : ça porte tout, des outres pleines de vin, ou même d'eau, puisqu'il en faut quand même im peu, pour se laver, et que la montagne n'en fomnit pas ; ça porte du matériel, des planches deux fois plus longues qu'elles. Ces bêtes-là, je les embrasserais. Du reste, j'en ai déjà embrassé. Et tout le monde pense comme moi. Elles sont populaires.

Elles pourraient se présenter à la députation : sûres d'être élues.

Alors, de ces montagnes oùnous sommes, nous voyons les tranchées des Austros comme, du clocher de chez nous, on voit les maisons du village.

De pauvres types, ces Austros ; des

espèces de Sous-Boches, aussi crapules, pas si malins.

Il faut tout de même que j'en dise un mot.

D'abord, ils ne tiraient pas un obus, alors que nous, on leur envoyait de temps en temps d'assez bonnes distributions.

Même, un matin, où on leur a fait un coup de main : rien ; ils n'envoyaient rien. On aurait pu croire qu'ils avaient vidé leurs tranchées, si les camarades ne nous avaient pas ramené une vingtaine d'abrutis, autant dire des sauvages, puisqu'ils ne parlaient même pas l'allemand. Ils étaient jaunes de peau, comme ceux qui font, dans les foires, les marchands de cacahouètes.

Un beau matin, en voilà un qui rapplique au petit poste et qui fait camarade. Un autre jour, en voilà un autre : c'était un officier, avec son ordonnance qui portait le linge de monsieur. Et ainsi de suite.

Ils racontaient que les Austros allaient faire une attaque, et qu'eux étaient.

l'altipiano 63

comme nous, les ennemis des Austros, et qu'ils ne voulaient pas se battre pour eux.

Nous, on ne comprenait pas bien. Mais il paraît qu'ils avaient raison et que tous ces braves gens-là étaient des Tchécoslovaques ou bien des Yougo-Slaves, je ne sais plus au juste, bref, comme qui dirait les Alsaciens-Lorrains de TAutriche.

Toujours est-il que l'attaque qu'ils nous avaient promise, nous l'avons eue.

Un matin, à trois heures, nous qui ne recevions pas d'obus, qu'est-ce que nous avons pris 1 A six heures, mes Austros s'amenaient.

Le matin, on ne s'est pas amusé, non.

Tout ce que je peux dire, c'est qu'il n'y a pas une seule patte d'Austro marquée sur la terre de nos tranchées ; mais il y avait des morts, par le bombardement.

Après-midi, la bonne vie a commencé.

Les Austros se baladaient dans là plaine, comme une bande d'imbéciles. Nous autres, sur les positions, on s'offrait une

chasse qui valait tons les pri^s:. Jafmais je n'ai tant sué que cette après-midi -là.

En même temps, les camarades qui se tenaient près d'un petit ouvrage abandonné par ordre, en cas d'attaque, allaient y cueillir les Austros qui se iiguraient l'avoir conquis. Ils en ont pris trois cents, pas un de moins. Douze copains en ont pris deux cents. Quel troupeau ! les pauvres diables ! Ça crevait de faim. Ils pâturaient sans s'arrêter le pain qu'on leur donnait. On n'avait pas envie de leur faire du mal.

Il n'y en a qu'un. Un qui était officier. Je ne lui ai rien fait parce que je n'ai pas pu m' approcher de lui : et puis, bien qu'Austro, c'était un officier. Mais sans ça, le pied me démangeait. Croyez-vous que cet animal s'était mis aux mains des gants jaunes avec des raies noires sur le dessus ! Est-ce que c'est convenable pour un prisonnier?

LA PALME DE SOLFÉRINO

LA PALME DE SOLFÉRINO

Mais assez parlé de la guerre. Chacun sait qu'on a fait son métier ; c'est Tessentiel.

Maintenant, je vais parler de la palme que nous avons portée à Tossuaire de Solférino, et puis des villes d'Italie que j'ai vues.

La palme, c'est une belle palme en bronze que le régiment a achetée parce que, dans le temps, il s'est déjà battu en Italie à la grande bataille de Solférino. Alors le colonel a pensé que ce serait une bonne chose de donner un souvenir à nos camarades qui sont morts ce jour-là. Tout le monde a pensé comme lui et payé de bon cœur ses deux sous (c'était la somme fixée).

Restait à faire la cérémonie.

Il y a eu une délégation avec le colonel, la musique et le drapeau. J'en étais. On nous a conduits en autos jusqu'à l'endroit de la bataille, où on nous avait dit qu'il y avait un ossuaire.

C'était un beau dimanche du mois de juin.

On s'arrête et on nous fait entrer dans une chapelle où, dans le fond, il y avait une grande quantité d'os rangés bien proprement. Mais ce n'étaient pas les nôtres. C'étaient les os des Italiens tombés à San-Martino ce même jour où les Français tombaient un peu plus loin.

On est donc remonté dans les autos, et on est arrivé chez nous, à Solférino. La différence n'était pas grande : une fois que les hommes sont morts — surtout depuis si longtemps — on ne reconnaît plus guère un Français d'un Italien.

Mais pendant la cérémonie, j'ai vu quelque chose d'extraordinaire. On présentait les armes devant côtte chapelle, le drapeau sorti, la musique jouant. Tout à

LA PALME DE SOLFÉRINO 69

coup, la musique s'arrête, le colonel commence à parler : « Morts de Soif érino , réveillez- vous ! » Alors voilà que sur les marches, à côté de la palme qu'on avait posée là, un vieux paraît, tout blanc, vêtu d'un uniforme qui était une grande redingote et un pantalon trop large, un shako sur sa vieille tête. Tout pareil aux soldats de ce temps-là, qu'on voit sur les images. Je ne sais pas ce que ça a fait aux autres, mais je sais bien que j'ai failli en laisser tomber mon fusil. D'où est-ce qu'il sortait, ce vieux ? Est-ce que c'est les clairons qui l'avaient réveillé, ou l'ordre du colonel? Dans les moments pareils, on ne raisonne pas. C'était le gardien de l'ossuaire, à ce qu'on m'a dit, et il était bien vivant.

Du reste, même quand j'ai su que c'était un vrai ancien soldat, ça m'a fait plaisir de le voir. Il faisait la liaison entre ces os tout blancs qui ne ressemblaient plus à des hommes et puis nous autres. J'ai vu que c'était toujours la même chose. On était comme en famille. Dans les temps

OU bien aujourd'hui, il ne faut pas que les Austros s'y frottent. C'est la même chose qui continue.

Après, on est revenu en autos, sous le soleil, le long du lac de Garde qui était tout bleu. Bon sang ! malgré la poussière, qu'on était bien !

LES PETITES VILLES

LES PETITES VILLES

Je veux parler, à présent, en attendant que je parle de Rome, des petites villes d'Italie. J'en ai vu plusieurs grâce à l'avocat qu'on a nommé officier et qui m'emmène dans ses missions ou dans ses courses, chaque fois qu'il a un soldat à emmener.

Je ne dirai rien de Castelfranco ni de Citadella, qui ne sont que des bourgs avec des fortifications toutes rouges, et pas laides, mais trop anciennes ; ça ne résisterait pas à un 150.

J'ai revu Vérone. Elle ne m'a jamais paru plus belle que le premier soir où je l'ai seulement traversée. Je l'avais à peine vue, oui. Mais tous ces balcons, ces colonnes, ces vieilles maisons extraordi-

naires me faisaient un effet ! Je croyais qu'il y en avait encore bien plus que je n'en voyais et que c'était encore plus beau.

Quand je les ai revues dans la journée, bien sur, c'était joli, Mais ça m'étonnait moins. Et quand j'ai été certain que j'avais tout vu, je n'étais pas beaucoup plus avancé.

Pour Vicence et Padoue, que j'ai visitées aussi, c'est à peu près la même chose : autour, il y a de vieux murs, et dedans c'est toujours des balcons, et des maisons extraordinaires, et de grandes églises, et des arcades qui n'en finissent plus. Je suis bien loin de dire que c'est laid, mais ça ne m'étonne plus.

Voulez-vous savoir, au fond, ce que j'en pense? Toutes ces petites villes, il faut les voir le soir : les fenêtres sont fermées ; à la place des portes, il y a des étoffes qui pendent. Derrière, un peu de lumière, et dans une sur trois au moins de ces maisons, on entend des chansons, des guitares ou des accordéons. Et c'est bien

LES PETITES VILLES 75

rare, en glissant un œil, si tu ne vois pas là-dedans une ou deux signoras qui s'occupent.

Alors tout ça, pour moi, c'est des villes de l'amour. Je ne les méprise pas, et je ne dis pas ça pour mal dire. Mais c'est toujours la même chose.

Milan, ce n'est pas une petite ville. Mais elle ressemblerait plutôt à une ville française qui serait vaste, bien douce et bien jolie. Il y a de beaux cafés, dans des sortes de galeries vitrées. Et la cathédrale est garnie d'au moins un régiment de statues. Je serais monté sur le toit, sans la guerre. Mais il est vrai que sans la guerre, je ne serais pas là. On m'a raconté que cette cathédrale était faite tout en marbre ; naturellement, je ne l'ai pas cru.

Il y a aussi, à Milan, un grand cimetière qui est comme un musée de statues. Il y en a ! Il y en a ! Il y en a trop. Moi, si j'étais mort, dans ce cimetière je ne saurais où me fourrer. Les statues tiennent toute la place.

Ce que j'ai vu à Rome est autrement intéressant.

On avait décidé d'envoyer à Rome, pour la fête nationale du 14 juillet, un détachement avec musique et drapeâU.

J'en étais encore.

Si on me choisit pour ces fêtes-là, personne ne doit s'étonner. C'est que (soit dit sans honte) j'ai une bonne tenue et plusieurs décorations. J'en ai même une de Serbie, qui est presque rouge comme la Légion d'honneur. Tellement qu'à l'ambassade, une dame m'a demandé si ça ne l'était pas. « Non, ai-je répondu. Si pourtant on me la donne, je saurai bien la porter aussi».

Mais n'anticipons pas.

En route, on est passé par Firenze :

c'est le nom qu'ils donnent, en Italie, à une ville bien connue, dont le vrai nom est Florence. Il y avait dix minutes d'arrêt. Les officiers se promenaient sur le quai de la gare, en regardant les murs, et ils avaient l'air de rogner, parce qu'ils passaient sans s'arrêter dans cette Florence qui, paraît-il, est curieuse.

Moi, ça m'était égal : ce n'était pas pour voir Florence que je m'étais embarqué, mais pour voir Rome. Comme il faisait excessivement chaud, je me suis seulement inquiété de chercher de l'eau fraîche.

Quand on est arrivé à Rome, il était deux heures du matin. « Bon sang !

qu'on disait, on est capable de se perdre ! A cette heure-ci, il n'y aura peut-être seulement pas un agent de liaison pour nous montrer le chemin... » Un agent de liaison ! Le train marchait encore que la Marseillaise, oui, mon ami, jouée par une musique itahenne, commençait à taper sous les vitres de la gare.

ROME 8l

« Vite, le drapeau, disent nos officiers, réquipement, la clique et tout 1 »

On était là à se frotter les yeux parce qu'on avait dormi, mais on s'est vivement mis en rang ; il y avait Un étatmajor qui venait nous recevoir, comme si c'était le Président de la République. Et qui est-ce qui marchait en tête? Le général commandant la ville de Rome!

Pendant ce temps-là, une petite dame bien gentille s'occupait déjà à nous distribuer des cigarettes.

Quand on a vu ça, on a sorti le drapeau, et on a rendu les honneurs ; puis, musique en tête, avanti I on s'est lancé dans les rues de Rome. Aux environs de deux heures et demie du matin !

C'est une chose qui ne s'était jamais faite, mais ce n'est pas tous les jours non plus qu'un drapeau français passe par là. La petite dame aux cigarettes le sentait bien : elle marchait tout près de lui, seulement un peu derrière, pour qu'on ne la chasse pas. Le porte-drapeau, qui n'est pas très commode, la regardait

du coin de l'œil. Moi, je me disais : « Il va la remballer ». Pas du tout. Il ne lui a rien dit.

L'après-midi, notre musique jouait dans les jardins du Pincio. C'est une espèce de Bois de Boulogne, planté de beaux pins, avec des lauriers-roses en fleurs et tout gonflés d'un sang riche, à cause du soleil. Ce qu'il y a de beau encore, dans ces jardins, c'est qu'ils sont au-dessus de Rome : de là, tu vois toute la ville, blanche et par place jaunie comme par son soleil, avec des dômes d'églises plus que tu ne peux en compter.

Donc, la musique a joué, d'abord des airs ordinaires ; la foule applaudissait poliment. Mais voilà que la clique s'y est mise : elle leur a soufiié le Chant du Dépari et Sambre-et-Metise. Ah ! qu'est-ce qu'il y a dans ces airs-là? Dès que les clairons faisaient leur tourniquet, avant la reprise, ça s'agitait : on sentait tout le monde prêt à marcher au pas.

Du Pincio, on descend dans Rome par

des pentes, sous les arbres. La foule s'y est massée : et nous, on est passé au milieu des bravos. On marchait vers la ville.

Parce que c'était le soir, elle devenait dorée. C'est encore un moment trop beau pour que je puisse le raconter.

Je vais pourtant tâcher de m'expliquer sur la fête qui a eu lieu, le lendemain 14 juillet, à l'ambassade de France. Car elle n'était pas ordinaire.

Il faut d'abord savoir ce que c'est qu'une ambassade : c'est un endroit dans un pays étranger, où on est en France. Celui qui commande, c'est l'ambassadeur. Tu penses que c'est quelqu'un.

A Rome, l'ambassade de France s'appelle le Palais Famèse. C'est une grande vieille maison avec un beau balcon ; elle tient tout un côté de la place Farnèse, qui, elle aussi, paraît-il, est de la France.

Donc, ce 14 juillet, à 11 heures, l'ambassadeur recevait chez lui les Français de Rome. Il s'est mis à son balcon, avec un général et un amiral français et quelques autres personnages. On a formé

le carré au milieu de la place qui était noire de monde.

Le drapeau, qu'on avait entré dans l'ambassade, en est sorti comme de chez lui. La musique a joué Au Drapeau. Et on a rendu les honneurs.

C'est tout. Après, le drapeau est rentré. Il n'y a eu que ça. Mais qu'est-ce que vous voulez de plus?

Qu'est-ce qu'ils devaient sentir, les autres, sur leur balcon, quand ils voyaient ce drapeau qui était venu exprès pour eux !

Nous, c'était naturel qu'on soit ému.

Après une bataille, je ne peux pas le regarder sans revoir ceux qui sont morts. Quand ce même gamin de capitaine qui, l'autre jour, ramassait tant d'Austros, a baissé son épée pour le salut, je lui disais tout bas, à notre drapeau : « Oui, mon vieux, redresse-toi, va, gonfle-toi, dans ce beau vent-là ! Laisse-toi saluer par les hommes, laisse-toi embrasser par les femmes. Tu as le droit... ♦

Quand ça a été fini, vous croyez peut-

être que l'ambassadeur nous a renvoyés, ou qu'il nous a fait descendre dans sa cour, par ses domestiques, un verre de vin ou même un tonneau de bière? Non.

Dans la cour on a formé les faisceaux, et puis tous, tant qu'on était, la musique, la clique, le détachement, on est monté dans le Palais Farnèse et on l'a traversé jusqu'à l'endroit qu'il fallait.

Je ne dirai pas tout ce que j'ai vu làdedans, parce que je n'en sais rien ; c'est plus grand qu'un musée, et mieux décoré que certains que je connais : des peintures, des tapisseries, des statues I Il paraît qu'elles sont faites par des auteurs connus, et ça ne m'étonnerait pas, car elles sont belles.

Mais le plus beau de tout, c'est que, dans la dernière pièce où on est arrivé, il y avait un grand buffet servi, avec l'ambassadeur, au milieu d'officiers et de messieurs, qui nous attendait pour nous offrir à boire. Et du Champagne ! Et quand je dis lui, ce n'était pas ses domestiques : c'était lui en personne,

habillé comme tout le monde, et tout souriant ; avec ses amis et des officiers, et des jeunes dames bien jolies qui nous donnaient les verres et nous disaient tout ce qu'il y a d'aimable. On a causé tranquillement. L'ambassadeur nous demandait ce qui se passait sur le front : on lui répondait franchement, sûr que ce n'était pas un espion.

Tout s'est très bien terminé. Personne n'a pris plus qu'il ne fallait. Et on est reparti par le même chemin ; on osait regarder les tableaux mieux que la première fois.

Après celle-là, je ne parlerai pas des autres fêtes ni des défilés par la ville, où, pourtant, la population s'écrasait pour nous voir. Les fleurs pleuvaient ; les hommes saluaient, les femmes envoyaient des baisers ; et tout le monde criait ; une femme s'est jetée sur moi pour me prendre, en souvenir, deux œillets que j'avais ramassés et posés dans mon équipement. C'est beau, quand on représente la France !

Il faut aussi que je dise ce que j'ai vu dans la ville de Rome, puisqu'on a eu quelques heures pour la visiter. C'est une belle ville, quoique très abîmée. Sans doute que, dans le temps, les Boches sont passés par là.

D'abord, la villa Médicis. Je ne savais pas ce que c'était : c'est une école pour les peintres, les sculpteurs, les architectes et les musiciens. Il y a un grand jardin avec des pins bien arrangés d'oii on voit Rome comme du Pincio, et une maison un peu jaune avec des sculptures dessus.

C'est le patron lui-même, le plus fort de tous les peintres, naturellement, qui nous a reçus :* un homme pas fier. Il nous a fait visiter son atelier : je voudrais savoir boucler le portrait comme lui. Sa dame aussi est très aimable. Elle fumait des cigarettes en nous accompagnant dans les jardins.

Pour les élèves, ils sont à la guerre, comme les camarades. On n'en a vu que deux ou trois, blessés ou malades. Ce n'est pas une usine à embusqués, cette

maison : on y aime le soldat, on y a du sang. J'ai vu l'atelier d'un jeune homme qui est sculpteur, un vrai Français, oui ! Il arrivait tout droit de Normandie. Il travaille joliment bien : il y avait dans son atelier un petit gars grand comme nature, sans uniforme, Tair un peu fripouille : Ephèbe, qu'il s'appelle. Je vous garantis que pour être bien tourné, il se pose un peu là. Et puis, c'est gai, ça a de drôles d'idées : est-ce qu'il ne s'est pas amusé, le Normand, à fabriquer im gosse, qui représente l'Amour, avec les ailes liées, et les autres autour, qui se f... de lui? Moi, je trouve ça tordant. C'est curieux ! Dieu sait que je ne suis pas un artiste ; mais à vivre dans ce jardin, ma parole d'honneur ! ces travaux finiraient par m'intéresser.

Ce que j'ai vu surtout, dans Rome, ce sont les églises ; elles sont toutes pareilles et ne ressemblent guère à celles du Limousin. Elles sont grandes, hautes, pas obscures, avec beaucoup de peintures et parfois de jolis "ornements, qui sont des

mosaïques. Il n'y a pas de chaises au milieu. C'est tout juste si on se rend compte qu'on est dans une église. Ça ferait des salles de fête magnifiques. La plus belle, parce que c'est la plus grande, c'est l'église Saint-Pierre, au-dessus d'une place très grande qui est la place Saint- Pierre et tout à côté du Vatican où demeure le pape. Le pape, j'aurais bien voulu le voir : mais on m'a dit qu'il était en voyage.

J'ai visité le musée du Vatican, puisqu'il y a aussi un musée : c'est riche. Je ne peux pas tout me rappeler, il y en a trop. Les sculptures ne m'ont pas beaucoup étonné : ce sont à peu près les mêmes qu'on trouve dans les musées ; un homme qui lance un disque, un autre qui est étouffé par des serpents. Il paraît que, ici, ce sont les premières faites et que ça leur donne du prix. Je veux bien, mais je ne vois pas la différence.

Par exemple, il y a des peintures qui sont jolies : des grandes peintures sur les murs, tout à fait douces et jolies, du

peintre Raphaël. Et dans une chapelle qu'on appelle la Chapelle Sixtine, une espèce de grand mur peint par le sculpteur Michel-Ange à vous donner le froid dans le dos. C'est donc un sculpteur qui savait peindre, aussi. C'est curieux, un homme qui peut faire plusieurs métiers ; et pas des métiers faciles, non !

A côté du Vatican, il y a le trésor de Saint-Pierre. Ah ! mon ami, comme vêtements, comme chandeliers et comme vases d'or, qu'est-ce qu'il y a là? Pour des millions !

Ce que j'ai trouvé de plus beau, c'est un petit vase bruni sans ornement aucun, qui servait dans les caves quand on torturait les chrétiens. Ça m'a ému, de voir ça.

J'ai vu aussi, dans une autre église, une statue du Petit Jésus qu'ils appellent le Bambino, pas très très belle, mais bien curieuse. Ceux qui ont des enfants malades viennent la visiter ou peuvent même la faire porter chez eux. Ensuite, comme récompense, ils lui donnent des

bijoux qu'ils posent sur elle, de sorte que sur cette petite statue, on voit des bracelets, des montres, des pierres précieuses, tout un bazar. Je trouve ça curieux.

En sortant de cette église, nous étions sur le Capitole, qui est la place la plus connue qu'on connaisse. Dans le temps, il n'y montait que les généraux qui avaient gagné la guerre. Elle n'est pas bien grande, mais ça domine tout, avec, dans le milieu, un général en bronze sur son cheval.

L'endroit était bien choisi. A côté, on voit une louve et des aigles en vie, qu'on garde là non pas pour la curiosité, comme au Jardin des plantes, mais pour le souvenir, parce que ce sont les animaux qui représentent Rome.

Et c'est un peu plus loin, tout à coup, au détour d'une rue, que nous avons vu à nos pieds, en bas de la colline sur laquelle nous étions, un grand champ couvert de colonnes, de portiques et de grands pans de murs. C'est le quartier le

plus abîmé, qu'on appelle le Forum, et c'est là que les Romains vivaient. Je ne sais pas beaucoup l'histoire. Mais quand même, ces Romains, depuis le temps qu'on en parle, c'est intéressant de voir l'endroit où ils vivaient. Et ces ruines, rassemblées comme elles sont, ont bien l'air encore d'être le reste d'ime ville, et d'une très grande ville, bien que ce ne soit pas fort étendu.

Elles ont l'air de garder quelque chose. Elles ont l'air d'être une église.

Après, on a vu le Colisée qui est un cirque immense, et des arcs de triomphe et une pyramide, et les Thermes de Caracalla, qui sont des espèces de bains douches oh tout un corps d'armée pourrait passer ensemble. Ces romains étaient de rudes hommes.

Puis, en auto, on m'a mené dans la campagne romaine, sur une route qu'on appelle la «Via Appia». Partout, dans la plaine, jusqu'aux collines, tu aperçois des morceaux d'arches ou de travaux de pierres. Et le long de cette route qui

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s'en va toute droite, des restes de tombeaux. Il y en a un qui est une grosse tour et qui ne sert que pour une seule femme.

Ainsi, avant d'arriver dans cette ville, on avait passé la revue de tous ceux qui étaient puissants. C'est une idée pas ordinaire.

Ces Romains voyaient grand et ne regardaient pas à leur peine. Qu'est-ce qu'ils auraient fait s'ils avaient eu l'électricité et la vapeur?

Somme toute, dans cette Rome, j'ai vu beaucoup de belles choses et qui m'ont étonné. Mais ce que j'y ai encore le plus remarqué, c'est la beauté des femmes.

Elles vous ont toutes, ces femmes-là, de belles figures régulières avec des yeux noirs, tu ne peux pas savoir comme ils sont grands ! Et gracieuses ! même celles qui ne sont pas belles, elles sont belles tout de même.

Ce que j'en dis, c'est en tout honneur. Je ne suis qu'im soldat qui passe. D'ail-

leurs, étant marié, je ne veux pas tromper madame Poulot. Mais je dis que ces femmes-là, c'est agréable de les voir se remuer dans leur belle ville dorée par tant de vieux soleil.

Où c'est le plus beau, c'est le soir, quand le soleil du jour dore encore plus les murs. On dirait qu'il entre dans la pierre. C'est malheureux de ne pas savoir dire comme c'est beau.

Après ce voyage, on avait un peu le cafard en remontant sur la montagne :

on pensait trop à ces belles choses. Mais comme nous arrivions en haut, voilà que je rencontre un artilleur qui me raconte que la veille on apercevait Venise. Ah ! il tombait bien ! Qu'est-ce que je lui ai répondu !

Mais alors, il se tourne et me dit, en me tendant une lorgnette qu'il portait « Regarde-la. » J'ai regardé, et je l'ai vue. J'ai vu, au fond de notre plaine, une

large bande bleue, qui était de la mer et qui s'étendait à droite, et qui s'étendait à gauche, et qui reprenait encore derrière, vers rhorizon, avec, juste au milieu, une grande ville toute rose, ses campaniles, ses dômes, et qui, légère, légère, flottait là-dessus, si ce n'était pas dans le ciel.

Il me semblait que je rêvais. J'ai vu ce que je croyais qu'on ne pouvait pas voir. Il y a des belles choses sur le monde.

Nous étions encore dans la montagne, à mi-pente, au demi-repos, quand, un matin, on nous a enlevés en camions. On racontait que c'était pour faire ime offensive sur lé Piave. Ma foi, ça nous faisait plaisir : depuis le temps que le communiqué parlait des offensives en France et de la pile qu'y prenaient les Boches, il aurait fallu ne point avoir de sang dans les veines pour ne pas désirer, nous aussi, faire notre petit ouvrage. Ça nous agaçaitde voir les grosses pièces italiennes hissées à bras d'hommes sur des positions d'oii on les redescendait deux jours après pour les rehisser le lendemain et les redescendre encore. Sans être des buveurs de sang, comme je l'ai dit, on n'est pas des fainéants, non plus.

Et puisqu'il le fallait, qu'on en finisse !

Nous voilà donc installés dans la plaine : l'ofïensive ne s'est pas faite tout de suite ; mais on se préparait, on rajeunissait l'équipement et le vêtement, les mimitions, les vivres de réserves : enfin, il y avait du bon. Jamais ça n'a si bien marché que dans ce temps-là : tout le monde était d'excellente humeur. Ensuite, une forte étape de jour, une forte étape de nuit où il pleuvait comme qui dirait le déluge, et nous étions rendus dans le voisinage de ce Piave.

A propos, je ne sais pas très bien s'il faut dire : le Piave ou la Piave. Nous, on trouve plutôt que ça ressemble à un nom de femme ; mais comme les Italiens disent le Piave, je pense qu'ils ont leurs raisons et que le mieux est de dire comme eux. Du reste, ça m'est égal : que ce soit le ou la, l'essentiel est d'y passer.

Je sais comment ce fleuve est fait. Au début, on a pris le secteur dans la région : c'est une espèce de grand fleuve qui sort de la montagne, un peu plus haut,

LE PI AVE lOI

pour traverser la plaine et descendre vers Venise ; sur notre rive, c'est déjà la plaine. En face, chez les Austros, après une grève et un petit maquis, c'est encore la montagne, et haute, vers ce côté où se fera notre progression. Et comme les Austros ont là-dedans toute leur installation, leurs canons et leurs mitrailleuses, et qu'ils nous voient comme je te vois, le passage ne sera peut-être pas des plus commodes. Le fleuve lui-même, c'est des bancs de sable avec des espèces de gros torrents qui les séparent. A droite de nous, il paraît qu'il y a les Anglais, et, à gauche, les Italiens.

Comme de juste, on a débuté en leur envoyant quelques bonnes distributions de coups de canon. Mais ils répondaient, les frères. Dans cette armée des Austros, les meilleurs soldats sont des artilleurs : c'est bien notre guigne! Si c'étaient, seulement, les cavaliers, ça nous gênerait moins. Mais il faut prendre les choses comme elles sont : et quand on pense à ce qu'ils font, les autres, en France, on se dit

que ce serait trop bête de se laisser arrêter par des Austros, même avec un fleuve devant et une montagne derrière.

Donc, le génie a posé, la nuit, un pont de bateaux, et l'un de nos régiments a passé. Les Austros n'on pas dit grand 'chose : mais dès qu'il a fait jour, tu penses s'ils ont râlé, en voyant ce pont qui se fichait d'eux, et ce beau régiment français dans le maquis, contre leurs positions. Alors, leurs artilleurs s'y sont mis, et comme ils ne sont pas maladroits, un quart d'heure après il n'y avait plus de pont. Et les camarades restaient de l'autre côté de l'eau, coupés de nous, sous les obus : c'est ce qu'on appelle, en langage militaire, une sale situation.

Qu'est-ce qu'on a fait? La nuit suivante, le génie a bâti un autre pont. Les Austros sont si bêtes qu'ils l'ont laissé travailler tranquillement. Et un deuxième régiment a passé.

Au petit jour, leur artillerie recommençait de tirer, et ce pont-là, naturellement, a sauté comme le premier. Mais il

y avait toujours deux régiments sur Tautre rive.

La troisième nuit, c'était notre tour : le génie, pour ne pas en perdre l'habitude, a posé un troisième pont. Ah ! qu'est-ce qu'ils prenaient, les pontonniers du génie! Il leur est arrivé d'avoir du bon temps, mais vrai ! ils se souviendront du Piave ! Nous, on attendait sur la route, par une nuit pas chaude, l'ordre de traverser.

L'ordre n'arrivait pas. Ce qui arrivait, c'étaient des camarades italiens, encore et toujours, qui franchissaient le fleuve avant nous. Si bien que la nuit s'avançait fort. On n'était pas mal, quoique ayant froid ; mais à dormir un moment dans le fossé, ou à casser la croûte, le temps va vite. On se consolait aussi en se disant que les nuits d'après on serait plus mal.

Heureusement que les Austros sont si bêtes que cet endroit où nous étions, qu'ils bombardaient souvent, cette nuit-là ils n'y ont pas tiré un coup de canon.

Enfin, le petit jour est venu, et les obus ont commencé à tomber autour du pont de

bateaux. Les derniers Italiens traversaient.

— Tu vois, Poulot, me disait Pignerol, qui est toujours le premier à ronchonner : on est resté pour rien la nuit dehors ; ce ne sera que l'autre nuit...

Mais point du tout ; on a toujours tort de ronchonner sans savoir : Pignerol se trompait, attendu que ça n'a pas été l'autre nuit, ça a été ce jour-ci : car il paraît que ça pressait, et on a décidé de nous faire passer dans le jour. Oh ! ça pouvait se faire : la meilleure preuve, c'est qu'on l'a fait ; l'essentiel était que le passage se termine avant le moment où le pont sauterait, puisqu'il sautait tous les matins, d'assez bonne heure, ma foi !

On n'a donc pas perdu de temps; le colonel s'est mis en tête et on est descendu vers ce pont. Ce n'est pas que dans le moment il ait été très attirant : les Austros envoyaient là de ces gros obus qui font dans l'air le bruit d'un train, et, en éclatant dans l'eau, des gerbes hautes comme des maisons. L'ennuyeux, c'est qu'il fallait

passer juste sur le pont, et non pas à côté. Tu veux traverser un bombardement ordinaire? C'est bien simple : si tu es malin, tu t'écartes un peu, à droite ou à gauche, et tu passes là où ça tombe le moins fort.

Mais avec ce pont, tu avais beau être malin, tu n'étais pas plus avancé que le plus bête : il fallait y aller, mon ami : juste au milieu des éclatements. Eh bien ! les camarades ont tous été très chics : ce n'était rien de passer, quand on passait sans être touché — ce qui était chic, c'était de passer en ordre, par quatre, comme ils ont fait, et sans courir : chics, aussi, les trois, quatre officiers de je ne sais plus quoi (je n'ai pas eu le temps d'examiner leur uniforme) qui restaient debout,tranquilles, à l'entrée de ce pont, et qui disaient bonjour à leurs amis.

Si on a eu des pertes? Dame! Bien entendu ; mais pas ce qu'on aurait pu craindre.

Il y a les mitrailleurs qui ont eu beaucoup de travail pour faire passer les che-

vaux de leurs voiturettes : plusieurs sont tombés dans l'eau parce qu'ils avaient peur des obus : le cheval n'est pas un animal intelligent.

Et comme leurs conducteurs ne voulaient pas, naturellement, les laisser là, et que l'endroit n'était pas franc, il y a eu du grabuge à cause de ces bourriques de chevaux : je ne dis pas ça, bien entendu, pour les chevaux qui ont été tués ou blessés : ceux-là, je les respecte.

Une fois de l'autre côté, ayant franchi à gué les autres bras moins larges, je dois dire qu'on était content. Et si on a ri un bon coup, quand on a vu, une heure après, le pont qui sautait ! Non, ces Austros, je ne connais pas d'idiots pareils...

Une autre chose qu'on a vue aussi, ime fois de l'autre côté du Piave, c'est, audessus de nous, la prise du sommet d'une montagne par le régiment qui nous précédait; c'était un beau travail. Il nous arrivait, de ce sommet, des balles de mitrailleuses, quand on a vu les camarades s'amener tout autour, bien en ordre, en tirail-

leurs, comme de juste : un instant après, les voilà en haut qui agitent leur signal ; un autre moment encore, et voilà un troupeau de Sous-Boches qui descend, entre les copains.

Ça nous donnait du cœur au ventre. Les deux jours suivants, on s'est mis à faire ce qu'on venait de voir faire à ceux-là, en donnant un coup de main, sur la gauche, quand il fallait, aux Italiens. Les Austros ne se défendaient point mal, par des petits paquets de mitrailleuses qui restaient sur la montagne ou dans les maisons du village.

Nous, on suivait la route du bas, entre le fleuve qu'on remontait et le pied de la montagne. Et on était content, parce qu'on sentait bien que ça lâchait. Ils se défendaient toujours moins fort, et puis, tout d'un coup, on n'a plus trouvé personne. Alors, on a été vraiment joyeux.

Une nuit, on devait repasser le Piave parce qu'on disait que c'était la direction que les Austros avaient prise. Mais ces rossards-là, en s'en allant, avaient

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brûlé les ponts qui existaient dans la région ; ça faisait de beaux feux rouges au-dessus de l'eau dans les grandes ombres de la montagne ; c'était curieux à voir, mais pas commode pour nous autres qui voulions traverser.

A un endroit, il paraît qu'il y avait un gué. Je ne sais pas s'il y avait un gué, mais je sais qu'on ne pouvait point passer.

On était là, en pleine nuit, par ce froid, à tâter la profondeur du fleuve et la force du courant. Plusieurs s'offraient pour passer à la nage. Mais on a envoyé des éclaireurs montés qui ont failli être emportés.

Il n'y avait donc rien à faire : c'est ce qu'on a fait. On a attendu le jour, pour essayer de raccommoder un pont resté parla, et pas trop abîmé. Mais ce n'était pas facile. On apprend à la guerre qu'il n'y a pas besoin de grand 'chose pour arrêter les hommes : trois ou quatre mètres de planches qui manquent à un pont, et te voilà bloqué ; voilà ton régiment bloqué ;

si tu avais une armée, ce serait ton armée qui serait bloquée.

Malgré tout, on s'agitait un peu pour travailler à ce pont : mais, c'est le cas de dire, on ne s'en faisait pas. Ce passage-ci du Piave ne valait pas l'autre : il ne tombait plus d'obus, et on se disait qu'en fait de poursuite, on aurait toujours le temps de rattraper ce pauvre gibier. Tout le monde venait nous rejoindre : on a vu de la cavalerie à cheval, et le général de brigade, et le général de division ! Et chacun vous disait son mot. Si bien qu'au bout d'un peu de temps, ça ne se pouvait point que ce pont-là ne soit pas refait.

Alors, on a repassé, et on a vu la ruine des Austros.Desdeux côtés de la route, tout du long comme pour la marquer, ils avaient semé leurs casques et des bandes de mitrailleuses. C'est ça, qui en donnait, de la joie !

Je verrai toute ma vie, le long des routes, ces grands casques vides ; on aurait dit des casques de mort ; oui, mais les morts, ils étaient bien vivants : ils excursion-

naient vers rAutriche. Et je verrai toujours, pareillement, les longues bandes de cartouches tordues sur ce bord du chemin, tout comme — sauf respect — des paquets d'entrailles emmêlées.

Dans les champs, il y avait des charrettes, des voitures de toutes les espèces ; je ne parle pas des canons ni des mitrailleuses : on en a pris autant dire ce qu'on a voulu : les Austros avaient eu le temps de balancer quelques pièces du haut de la route dans le Piave, mais il en restait encore beaucoup à leur place, en bon état. Ah ! on était content d'acquérir tout ce matériel ! On se sentait vraiment les maîtres. Ces gros canons qui nous tuaient du monde et nous démolissaient notre pont, penses-tu, mon ami ; les avoir là, à nous, avec leurs tas d'obus tombés à la ferraille...

Mais la fin, c'est quand on a trouvé, au coin d'une route, deux belles cuisines roulantes abandonnées : oh ! alors, on a été tranquilles : ça avait plus d'importance que les canons, les mitrailleuses, les

casques et les munitions ; des soldats qui abandonnent leur roulante, qui renoncent à manger chaud, c'est jugé : ça ne veut plus se battre ; ce ne sont plus des soldats.

Dans les villages, on défilait le drapeau déployé, derrière la musique ; les pauvres habitants nous regardaient, Tair ahuri.

Les femmes et les vieillards pleiuraient. Au commencement, on rendait les honneurs au drapeau, on leur jouait l'hymne itahen pour leur faire plaisir. Ils Técoutaient : ils ne paraissaient pas le reconnaître.

Quand on a causé avec eux, on a compris pourquoi : c'est qu'ils avaient beaucoup souffert. Les Austros, sans être aussi méchants que les Boches, les laissaient manquer de tout. A ce moment, on était mal ravitaillé : il n'y avait sur le Piave qu'une passerelle où nos amis les mulets ne se risquaient pas volontiers. Ce n'était donc pas facile de donnera ces pauvres gens ce que nous n'avions pas. Nous leiu: donnions seulement de ce que nous avions, et

il fallait voir s'ils se jetaient dessus ! Ils étaient maigres, avec des yeux brillants. Les gosses malades mouraient parce qu'ils n'avaient pas de lait. Alors, on a ouvert les boîtes de lait condensé qui restaient, et ils se sont régalés de ce lait condensé que je n'aime guère.

Et voyez le vice des Austros. Ils se faisaient dire une messe, dans l'église, chaque dimanche : mais une messe pour eux, une messe autrichienne ; ils défendaient aux gens du pays d'y aller. Moi, je trouve ça un peu fort, et je prétends qu'ils n'avaient pas le droit de le faire : on ne me sortira pas de là. Quand on a dit une messe française — avec la musique, s'il vous plaît — et qu'on a invité ces pauvres gens à y venir, je crois que ça leur a fait autant de plaisir que le lait condensé.

Certains Austros, pourtant, avaient su se faire des intelligences dans la place, comme on dit : on était là depuis deux heures, quand on voit un macaque de sous-officier qui sort d'une maison, et qui vient tout souriant trouver l'officier

de service. Et Monsieur se met à expliquer qu'il est encore dans le village parce qu'il y a sa fiancée ; qu'il va se marier, maintenant que la guerre touche à sa fin, et qu'il ne demande pas mieux que de rester au milieu de nous. Sa fiancée ! Tu parles... Elle aussi, était là, toute en œillades et en sourires.

On a collé l'Austro entre deux hommes, et puis en route, direction le camp de prisonniers. La fiancée pleurait toutes les larmes de son corps. Je comprends qu'elle était ennuyée. Et je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de dragées, mais je parierais bien qu'il y aura im baptême.

Ensuite, nous somme revenus vers nos anciens cantonnements et c'est alors qu'on a donné des permissions pour Venise. J'hésitais avant d'y aller : j'ai déjà tellement vu de choses, dans cette Italie, que j'ai peur qu'elles ne se brouillent dans ma tête. Mais j'ai demandé à l'avocat, qui m'a conseillé le voyage. Puis, je me rappelais la vue extraordinaire que j'aie eue de la montagne : une ville avec des monuments, qui semblait, mon ami, flotter sur l'eau. Ce qui m'a décidé, c'est une chanson que j'ai entendue. Je sais qu'il ne faut pas toujours croire ce que disent les chansons : quand même, souvent, il y a du vrai. Et celle-là, que je ne me rappelle plus, était très belle. Elle

expliquait que c'était bien doux de vivre dans cette ville de Venise, et qu'on y passait son temps à se promener dans des gondoles, en écoutant de la musique, avec les plus belles femmes du monde.

Ma foi, je me suis dit : « Allons voir ça : ce sera le bouquet. »Et je dois même faire un aveu : j'ai déjà dit qu'en principe je ne tromperais pas madame Poulot ; c'est entendu : mais pour une fois, par curiosité et sans aller plus loin, je n'étais pas ennemi de tâter un peu de ces promenades en gondole. C'était aussi l'avis du clairon, dont j'ai parlé, et qui m'accompagnait.

Nous voilà donc dans cette Venise :

on est arrivé le soir, sur le bord d'un canal ; ce n'était pas surprenant, et je savais qu'il y avait des canaux, mais je ne croyais pas qu'il pouvait y en avoir autant dans une même ville. On les passe sur des petits ponts en pierre qui ne sont pas vilains, étant bien arrangés avec des escaliers, tous de la même façon. '^^

Nous avons soupe, puis nous sommes

partis, sans en avoir l'air, à la recherche de ces fameuses gondoles. Mon ami, rien du tout ; à huit heures, les lumières étaient éteintes, on n'entendait pas une musique, et il faisait un froid terrible. J'ai dit au clairon : « Tu vois, à cause de la guerre, elles ne marchent que pendant le jour.

Allons nous coucher.»

Mais il ne voulait rien entendre ; il affirmait que c'était bien le soir, et que sûrement, en cherchant mieux, nous allions les trouver. Enfin il s'est décidé à me suivre.

Je dois dire que le lendemain nous ne les avons pas vues davantage. Oh ! il ne manque pas de jeunesses, et gentilles : tout en noir, avec leur figure pâle, leur dentelle sur la tête et, sur le dos, leur châle à longs, longs effilés. Mais comprends-tu? ce n'est pas ce que nous cherchions : ça n'a rien à voir avec les promenades en gondoles que je veux dire. Décidément, ces promenades-là, ça ne se fait pas pendant la guerre.

J'ai cependant vu des gondoles, qui

ilZO POULOTîEN ITALIE

sont, de longs bateaux relevés aux deux jbaat3/«t tont.en noir, comme les femmes. 6eule!meiit,cequ'ily avait dedans, c'étaient des choux ou du pinard, ou même des tombereaux » d'.ordures. Quelques-unes aitissii prenaient. des passagers, mais il n'y avait : pas »iie i femmes dedans. Enfin, tu te rends compte que, comme dans la chanson, ça, nerse fait plus.

'Quand .xm ;y r^échit, d'ailleurs, on lïe s'étonne pas : lYemse, en ce moment-ci, .tïîîest une i espèce de port de guerre. Et, à ce point de vue, c'est curieux : il y -en ra, des bateaux, des grands et des petits, àe toutes les. nations ! Des français, des amglais, .des américains, des italiens, comme tie juste ; je crois même qu'il y avait. un japonais, mais je n'en suis pas sûr. Et dans la .ville, les uniformes de tous .ces I bateaux i faisaient une foire pas ordinaire.

iMais ça surprend, dans cette ville-là : tile m'est pas faite pour la guerre : on dirait une femme qui a été mobilisée.

•Dureste, la vîUe est curieuse en fait

d'architecture ; toutes ces maisons bâties sur Teau semblent solides : elles sontpourtarit'bien vieilles. A mon avis, on pourrait faire un sacrifice et regratter un peu leurs façades ; elles y gagneraient en propreté.

La place Saint-Marc est une belle place ; Téglise Saint-Marc une belle église, et le grand palais qui est côté, avec vue sur la mer, un beau palais : mais l'église et le palais étaient cachés par des murs de -sacs à terre, à cause des bombes d'avions.

C'est là que je me plaisais le plus, près de ce palais et des deux grandes colonnes qui sont devant la mer. Le mouvement des bateaux m'amusait, et je trouve que là, devant cette eau de Venise, il fait plus clair que n'importe oii.

Ce qu'il y aencore de curieux, sur la place Saint Marc, c'est une armée de gros pigeons, plus voleurs et plus effrontés que les moineaux que j'ai vus à Paris dans le jardin du Luxembourg.

A la fin de la journée, nous étions fatigués, et comme l'heure du train appro-

chait, je propose au clairon de louer une voiture pour retourner à la gare.

Il accepte et nous partons chercher la voiture. Mais c'est incroyable : dans tout Venise, mon ami, tu ne trouves pas une seule voiture ! Moi, je n'en suis pas encore revenu : une ville pareille, où il y a cependant de la richesse, eh bien! non, partout et partout, c'est la même chose, la même combinaison de canaux, de petits ponts et d'escaliers pour passer dessus ! Il a fallu louer nos jambes, oui, et recommencer les escalades. Mais nous n'étions pas contents.

Je suis pourtant satisfait d'avoir vu ça.

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