‹ Poulot en ItalieChapitre 19 sur 35 · TOUT EST CONSOMMÉ I7I · texte numérisé non relu

TOUT EST CONSOMMÉ I7I

enfant paysan, n'as-tu pas un souvenir, la douceur d'un souvenir d'amour pour t'assister? Un souvenir, un seul... Et voilà qu'il se lève du fond de cette humble vie : un seul jour l'enfant a frémi, un seul jour Texaltation de l'amour Ta secoué : cela commence là-bas, sur le bord de la terre; des montagnes radieuses, des neiges en fleur sous le soleil; les champs illimités de l'Océan, et les riches forêts, les vignes abondantes et les fleuves, et les villes, et les châteaux dans le soir, magnifiques et vieux comme des églises . . . Dieu ! que c'était beau !

La vision se lève, et passe. Et l'enfant paysan ne pense plus que ceci : « Tout est fini. »

Alors, dans ses yeux fixes, une grande lumière tombe et l'éblouit : une grande lumière chaude le pénètre, l'allège et le délivre. La grande lumière de son soleil qui, jadis, réchauffait sa terre.

Elle entre en lui, maintenant.

Ses doigts, qui la raclaient, touchent, immobiles, la terre : la terre, tout ce qu'il a aimé.

Et il meurt dans la gloire, lui, soldat inconnu. Mais ce n'est pas dans la gloire humaine. C'est dans une gloire plus pure, dans une gloire plus haute que toute gloire humaine.

FLIREY

Sous le vent aigre, la bonne terre lorraine enfle ses minces collines. Elles ne sont pas très hautes ; mais ne dirait-on pas que le désir de servir, la volonté de défendre les a grandies?

Bonne terre lorraine : meilleure de tant de richesse enfouie dans ses flancs maigres.

Au fond du vallon, c'est la ruine du village, la plus totale qui se puisse voir : des pierres, des décombres, des squelettes de maisons tout au long de la grande rue, un pan de mur de l'église ; et puis, le viaduc rompu du chemin de fer.

Mais ce n'est plus ici qu'est la vie : elle est là-haut, juste au sommet de ce renflement de la terre où mènent des chemins mystérieux.

Que de sang il a fallu pour que la vie, qui était au bas de cette butte, monte à ce sommet ! Elle y est, maintenant.

Les formes immobiles sur les pentes, nombreuses, vers le haut, attestent sa venue.

Bonne terre lorraine, meilleure d'une telle richesse. Tes enfants en toi travaillent, s'inquiètent, veillent et rusent.

Cent mètres de plateau, et c'est le bois de Mortmart. Ce qui était le bois. Un taillis, encore, plein de menaces sournoises. Rien, sur ce plateau, que l'espace désert. Alors, dès que la nuit tombe, les coups de fusil partent d'eux-mêmes, et les balles, jusqu'au jour, tendent audessus du sol leur mortel rideau.

Les obus, ce soir, se précipitent. Le sommet qui est pris, faudra-t-il le défendre? Ou, ces cent mètres — jusqu'au bois — essayer de les franchir? Si cela est, la trace, demain, la piste funèbre que marquent les formes immobiles sur la terre, ira un peu plus loin. On ne sait pas. On ne sait rien. Le rideau strident

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des balles tend sa trame encore plus serrée. Et des obus. Et pas d'abris.

On est près de Metz ; c'est un endroit pour bien souffrir.

Douce terre lorraine, connais-tu toute ta richesse? Tu vois ceux-ci remuer, guetter et se battre. Ah ! tes flancs déchirés pour leur faire un chemin, que davantage on ne les creuse pas ! Car au fond, et à droite, et à gauche, où que ce soit, on trouverait tes enfants morts.

Avril 1915.

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