LE LABYRINTHE I
Eux nous voient; on connaît celui qu'on va tuer, ou qui, peut-être, vous tuera.
Et c'est là, aussi, qu'il faut vivre. Ce n'est pas le plus facile. Jamais, en aucune terre, la vermine ne s'est autant réjouie. Les rats, à peine, tolèrent la présence des hommes. Ils sont gros, gras et hardis. La boue, dont les hommes meurent, les laisse vivre ; ils glissent sur elle en y marquant, comme une moquerie, la mince empreinte de leur longue queue.
Mais qu'importent les rats, la vermine et la boue? Rien, une distraction. D'autres choses importent.
La terre, ici, est mystérieuse. Un travail la pénètre, qui peut devenir mortel. Des bruits sourds et profonds, et dont on doute d'abord, et qui s'affirment. La mort est en chemin, au sein même de la terre. Ce n'est plus en face, à l'air libre, qu'elle viendra : mais sournoise, dans l'ombre secrète et souterraine.
Et la terre se défend contre cette traîtrise que l'on exige d'elle : Eux la frappent pour la contraindre, ils la violentent et la
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déchirent. Naguère, afin que le trésor de son sein réchauûât les hommes, on la déchirait pareillement. Cette douleur-ci est pour obtenir leur mort. Et les coups sourds que Ton entend, ce sont les coups qu'ils lui portent. Et c'est la plainte de la terre.
Or, nous qui vivons là, est-ce bien nous qui sommes menacés? Nous-mêmes, ou nos amis, ceux de ce côté, ou de l'autre? D'oii vient-elle, la plainte, et d'où l'avertissement? Car si la terre gémit, c'est pour nous prévenir. Mais sa voix trop profonde est trop mal perçue. Alors la menace grandit, se propage et terrorise : la Terre, la Terre qui se plaint ! la Terre qui va s'ouvrir... On croit l'entendre encore, même quand elle ne se plaint pas.
Et puis, après une nuit où elle a trop souffert, la Terre lasse ne se défend plus ; elle s'ouvre, et engloutit les hommes.
Hiver 1915-1916.