VERDUN
Serrée sur la colline au-dessus de la molle Meuse, sous les deux rectangles modestes de ses tours, elle est là.
Elle, la Ville : celle qui ne doit pas être prise.
La nuée de leurs obus n'a écrasé que son cœur : les membres, les faubourgs, sont encore debout ; le cœur seul, d'où venait le sang, est une ruine. Elle vit, ainsi. Et, leurs mains ne Font point touchée.
Pour qu'ils ne la touchent point, là-bas, devant, sur d'autres collines nues^ tout un peuple se mêle à la terre. Un peuple meurt et renaît de lui-même, et plus vivant.
On s'arc-boute, on se traîne, on s'a-
i;82 LES VISAGES DE LA TERRE
grippe : l'homme s'est fait la Terre et la Terre s'anime. Où? Qu'en sait-on? Là-bas, vers Eux, contre Eux ! près de ce village qu'aucune pierre ne marque plus ; là ; là aussi : partout ; partout sur le sol nu, partout dans les cadavres ; devant la ville, jusqu'à ce qu'on les rencontre.
Aux deux extrémités, il y a deux géants : du côté du levant, Douaumont ; et le Mort-Homme, au couchant. La fureur, sur ceux-ci, ne se relâche jamais. Et leurs terribles poings ne connaissent pas le repos. Une sombre fumée, perf)étuellement, monte de leurs flancs : une fumée sans flamme ; non pas celle de la chair claire du bois : on dirait que c'est la terre qui brûle.
Et, entre les géants, la Terre humaine souffre et tremble.
La molle Meuse a l'air de ne pas com^ prendre : large et fraîche, entre ses prés verts, elle coule inconsciente et jusque chez les autres. Elle a l'air : mais ses prés, sa prudence les baigne pour que les autres ne les puissent pas fouler.