‹ Poulot en ItalieChapitre 33 sur 35 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Au moment où François va partir, le Vieux se redresse dans son jaideuil. Il est blanc de cheveux et de moustaches, sans barbe, vêtu d'une houppelande qui peut être une vieille capote.

Le Vieux, avec une grande autorité, mais d'une voix d'abord tremblante.

Reste, François !

Le père Michel, stupéfié.

Quoi qu'il dit? Quoi qu'il dit?

La mère Michel, joignant les mains.

Hélas ! Grand Dieu !

Le Vieux.

Je dis : Reste, François ! Et je dis que François épousera Francine.

La mère Michel.

Le Vieux qui parle, à cette heure !

Le père Michel.

Ah ! mais ! Ah ! mais !

Le Vieux, se levant, tout trébuchant. Sa voix, peu à peu, se raffermit.

Assez 1 Silence ! Écoutez-moi, lorsque je parle ! J'ai bien assez longtemps écouté, dans mon ombre. Les mots qui suffisaient à remplir vos journées. C'est mon jour, aujourd'hui, et mon heure est

[sonnée !

Tant qu'il ne s'agissait que de pauvres affaires, De maigres intérêts et de troubles soucis. Pourquoi lever, d'un geste vain, mes mains ridées, Quand ces choses étaient, par vous deux, décidées? Ils sont déjà lointains, tous les bruits de la vie. Et je les entendais, dans l'ombre, sans envie. Tandis que, peu à peu, ma vieillesse s'achève, Je vivais moins dans ce logis que dans mon rêve.

(Avec plus de force.) Mais d'entre les vivants je ne suis pas rayé ! Le bruit de vos débats, ce soir, m'a réveillé. Et j'entends qu'à ma voix chacun ici s'incline. Quand j'ordonne : François épousera Francine.

Le père Michel, se levant.

Enfin, nous direz-vous, Vieux, par quelle impu-

[dence...

Le Vieux.

Toi, je croyais t'avoir déjà crié : Silence !

Allons ! au garde à vous ! Mais non, ça ne sait pas !

Le père Michel.

De quel droit venez- vous parler dans ce débat?

Le Vieux.

Du droit que tout d'abord je reçois de mon âge. Mais c'est peu : les vieillards ne sont pas toujours

[sages.

Si je parle d'un ton qui commande et défend. C'est que tous, devant moi, vous êtes des enfants.

(Geste du père Michel.) Des enfants, que je vois, depuis le premier jour, Vivre paisiblement de travail et d'amour ; Paisiblement, dans la tristesse ou dans la joie ; Petitement, chacun chez soi, chacun pour soi.

Le père Michel.

Et puis après? Comment voulez- vous donc qu'on

[soit?

Le Vieux.

Le droit de vous parler, comme je fais, en Maître, Vous pourriez, sans le discuter, le reconnaître ! Je l'ai gagné, jadis, aux sanglantes années Qui vous semblent, à vous, des dates surannées ! Je l'ai gagné lorsque j'ai fait la Grande Guerre ! C'est bien loin, dans le temps, et vous n'y pensez

[guère !

J'ai souffert, cependant, moi, d'atroces souffrances.. . J'ai souffert jusqu'au bout, sans une défaillance. Et quand, ayant souffert cette souffrance-là. Un homme, à son foyer, rentre et dit : « Me voilà ! >> Il a droit — aussi vieux que vive cet ancêtre — Que tous, le front courbé, Técoutent comme un

[Maître

Le père Michel, dominé.

Oui, vous avez souffert. Et je ne dis pas non.

Mais...

Le Vieux, qui ne l'entend pas.

J'avais peur, d'abord, quand tonnait

[le canon. J'ai tenu, cependant. J'ai vu mes camarades Le corps ensanglanté et la face hagarde. J'ai tenu. Et 'ai vu les meilleurs d'entre eux morts. Et j'ai tenu toujours, et, j'ai tenu encor. De la boue et de l'eau — ici — jusqu'à mi-corps, Bravant une douleur longue et toujours égade, Plus dure à supporter que le danger des balles, J'ai tenu, j'ai tenu, j'ai tenu jusqu'au bout : J'ai tenu, mes enfants ! Et j'ai tenu pour vous...

La mère Michel, près de lui.

Père, reposez- vous ! Vous vous ferez du mal...

Le Vieux, la repoussant.

Laissez-moi ! Ma carcasse, à moi, ça m'est égal !

{Plus doucement.) J'ai souffert, voyez- vous, des souffrances bien dures Pour mes petits-enfants et pour leurs joies futures ; Pour que, sans crainte au cœur, ils puissent vivre

[heureux Et travailler en paix dans la France, chez eux ; Pour qu'ils ne voient jamais les heures meurtrières

Qui sont encor devant mes yeux, comme d'hier. J'ai souffert pour vous tous, qui êtes ma famille :

{Avec tendresse.) Pour le bonheur lointain de ma petite-fille... Et vous, vous espériez, quand elle aime un garçon,

(Violemment.) Que je tolérerais... Non ! Pas tant de façons !

François.

Qu'il parle bien! Qu'il sait bien parler, tout de

[même

Le Vieux.

François étant bon gars, puisque Francine l'aime, Je répète : François épousera Francine.

Le père Michel, radouci.

Eh bien ! on verra ça... Ça vaut qu'on l'examine.

Le Vieux, grandi et les dominant.

Non ! Tout de suite ! Rien ! Je veux. J'ai com-

[mandé !

Quand on a tout donné, on peut tout demander. Et je vous ai, jadis, offert jusqu'à ma vie. Ma volonté ici, sera seule suivie !

Le père Michel.

Pourtant...

Le Vieux, hors de lui.

Assez ! J'ai dit I Exécution ! Silence ! Par les anciens dangers, par l'ancienne souffrance!

Obéissez ! Obéissez ! Assez, le Bleu ! Obéissez !... Ah ! Quoi... Au secours, au... (// s'effondre.)

La mère Michel, s' empressant.

Grand Dieu I Il se meurt... Couchons-le... Ah! ciel! quelle misère!

François.

Voilà qu'il meurt pour nous ! Merci, pauvre grand-

[père...

François, prends mon cheval. Va chercher ta

[promise.

Le Vieux, de loin.

C'est mon dernier assaut. Mais la tranchée est prise...

Rideau.

Page 1