‹ Poulot en ItalieChapitre 32 sur 35 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Plî4s le père et la mère Michel qui, entrés doucement, se sont arrêtés sur le seuil. Le père Michel est en manches de chemise, habillé comme un paysan qui vient de quitter son travail.

Le père Michel, gouailleur.

Eh bien ! camarade ! C'est- il un endroit, devant le portrait d'une demoiselle, pour faire ses dévotions ?

François, se relevant, honteux.

Excusez, père Michel ! Je ne vous avais pas entendu entrer...

La mère Michel.

Ainsi, pauvre mignon ! Faut-il qu'il l'aime, notre Francine !

Le père Michel, rudement.

Pourquoi te déranges- tu? Ne te dérange pas. Tn p>eux continuer, si ça te fait plaisir. Femme, la soupe est prête?

La mère Michel.

Point encore : dans une petite heure.

En ce cas, passe-moi le fromage, avec un verre de pinard.

La mère Michel, le servant.

Celui-là, quand il se laissera manquer de quelque chose !

Le père Michel, mangeant et buvant, à François. Eh bien ! C 'est-il fini, ou si ça continue?

François.

Ne vous moquez pas de moi, père Michel. J'ai à vous parler sérieusement.

Le père Michel, la bouche pleine.

Me parler? Tu peux y aller, mon gars. Ça ne me gêne pas qu'on parle quand je mange.

La mère Michel.

Oiïre-lui un verre de pinard.

Le père Michel.

C'est bon, c'est bon ! Occupe- toi de ce qui te regarde.

François.

Donc, père Michel, je voulais dire... Parce que j'éiais dans l'intention... Enfin... Je ne sais plus par où commencer...

Le père Michel, même jeu.

En ce cas, ne commence point.

La mère Michel.

Attends, je vais te donner un coup de main. Je comprends ce que c'est. Et quand il ne s'agit que de parler...

Le père Michel.

Tu vas te taire? Il est grand assez pour causer.

François.

Voilà : c'est rapport à la Francine ; que je l'aime, que je la voudrais pour femme, et vous la demande en mariage.

Le père Michel, très calme, toujours mangeant et buvant.

Tu m'étonnes.

La mère Michel, du coin où elle prépare le repas. Moi, tu ne m'étonnes pas.

Le père Michel, imposant silence à sa femme.

Allons ! (A François, très doucemeni.) Dis-moi : la Francine, sais- tu le bien qu'elle aura en dot?

François.

Je ne m'en suis jamais occupé.

Le père Michel.

Je vais donc te l'apprendre : je lui donnerai deux mille pistoles. Est-ce que ça te suffit?

François.

Père Michel...

Le père Michel.

Si ça ne te suffit pas, je peux te dire que je lui donnerai de plus la moitié de mes bêtes à cornes. Ce coup-là, ça fait-il assez?

Mais, inutile...

Le père Michel.

Enfin, à ma mort...

La mère Michel, larmoyante.

Le plus tard possible, mon pauvre homme !

Le père Michel.

A ma mort, le Vieux sera claqué : elle aura tout mon argent, le reste du bétail, — et la terre ! à charge, comme de juste, d'entretenir ma veuve ici présente sa vie durant. Est-ce que ça te suffit?

François.

Je vous assure...

Le père Michel, debout, lui frappant sur l'épaule, froid et dur.

Bon ! Écoute-moi : ça doit te suffire pour te faire comprendre que tu n'auras jamais ma fille. {Puis, satisfait, il va se rasseoir et recommence à manger.)

François.

Est-il possible ! Je ne la recherche pas à cause de son argent, mais parce que je l'aime...

Le père Michel.

Entendu, entendu ! Mais moi, je ne la marierai qu'avec un gars qui ait du bien. Allons ! Amis tout de même! Un verre, mère Michel. On va trinquer!

Ce n'est pas possible, ce que vous me dites là. Pas possible ! Ce que vous dites là me désespère !

Le père Michel, la bouche pleine.

Oh ! si tu as du désespoir, surtout ne me le montre pas ! Moi, le sentiment, ça me retourne.

François. • Je ne pourrai pas vivre séparé de Francine î

2l€ LE VIEUX

Le père Michel, tranquillement.

C'est une habitude à prendre.

François, Vivre sans Francine, j'aime autant mourir !

Le père Michel.

Bail ! on dit cela !

François.

On le fait, aussi ! Vous verrez.

La mère Michel, qui a apporté un verre.

Allons ! allons ! pas de bêtises ! Bois toujours un verre de pinard, ça te remettra de ton émotion.

Le père Michel.

De quoi te mêles-tu encore? Puisqu'il n'en veut pas, ça va bien. (// verse dans son verre le contenu du verre de François. Ce jeu de scène, trouvé par Vinterprète, est de la première importance.)

François.

Écoutez, père Michel ! Si c'est l'argent qui vous arrête, gardez-le : j'épouserai Francine sans un sou.

Parlons-en ! Vous feriez un joli ménage de gueux I Crois-tu qu'ayant du bien, je souhaite de

voir mes petits enfants aller par les chemins le derrière nu et les pieds dans la crotte?

François.

Alors... c'est tout?

Le père Michel, toujours à table.

C'est tout.

François.

Alors...

Le père Michel, avec impatience, Ben oui... voilà... C'est tout.

François, se révoltant.

Oh! non, ce n'est pas possible, que ce soit tout !

Le père Michel, durement.

Suffit, suffit. Maintenant, mon gars, le mieux à faire, c'est de t'en aller. Compris?

La mère Michel, s' approchant.

Écoute, Michel, tu n'es pas juste !

Le père Michel.

Tiens ! la mère, à cette heure ! Qu'est-ce qui lui prend?

La mère Michel.

J'ai peut-être le droit de dire un mot!

^i8 le vieux

Savoir.

La mère Michel.

Il s'agit de ma fille.

Le père Michel.

Eh bien?

La mère Michel.

Eh bien ! ça n'est pas juste. Tu es trop dur pour le François. C'est un bon ouvrier.

Le père Michel.

Un bon ouvrier, oui ; un excellent garçon de ferme, mais qui n'a pas le sou.

La mère Michel.

Ce n'est pas un crime.

Le père Michel.

Aussi je ne demande pas qu'on le pende; mais je ne lui donnerai pas ma fille.

La mère Michel.

Et moi, je veux que ma fille soit heureuse ! Ils s'aiment, ces enfants !

Le père Michel.

J'ai déjà dit que ça leur passerait. (Buvant.) Y a pas que l'amour !

La mère Michel.

Ah ! heureusement ! S'il n'y avait que ça ! Regardez-moi ce beau museau. Plutôt que d'y frotter ma figure, j'aimerais mieux... (Elle fait mine de le gifler.) Tiens ! Tiens ! y appliquer des gifles jusqu'à l'instant qu'il dise oui !

Le père Michel, impassible.

Tu peux cogner. Je ne dirai jamais oui.

La mère Michel, les bras croisés.

Ainsi ! Butté !

François.

Je vous remercie, mère Michel, d'avoir eu pitié de moi.

La mère Michel.

Qui n'en aurait pitié ! Je t'aime comme mon garçon.

Le père Michel, tranquille.

La soupe est-elle bientôt prête? Je commence à crever de faim.

La mère Michel.

Voilà ! Voilà comment il est ! Un jour pareil !

Le père Michel.

Un jour que je vais être forcé de flanquer à la porte ce pauvre François.

La mère Michel.

Michel ! Ah ! mauvais homme !

François, vers la porte.

Vous n'aurez pas cette peine. Je pars

Bonsoir.

Vous ne me reverrez pas. Adieu.

Le père Michel.

Adieu.

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