LA LUTTE CONTRE LA DIPHTÉRIE
ceux qui ne savent pas voir les progrès de la
médecine, et contestent qu’elle guérisse ou
-L préserve les hommes plus souvent et mieux qu’autrefois, il n’est pas d’histoire plus démonstrative à conter que celle de la lutte contre la diphtérie.
Ce fut jadis une terrible tueuse de petits enfants. Ils succombaient, la plupart du temps, étranglés par la griffe impitoyable du croup. Les adultes ne lui résistaient guère davantage. Lorsqu’elle s’en prenait à une collectivité, à un village, ses ravages étaient terrifiants. Ferrand en 1827, rapportait comment, dans une agglomération comprenant soixante enfants, les soixante étaient morts. Il faut lire, dans les Cliniques de Trousseau,, sa visite à une ferme de Sologne où vivait une famille de dixsept personnes, dont une seule survécut. C’était dans les casernes, les pensionnats, de lamentables hécatombes. La mortalité dépassait, en moyenne, 50 p. 100 des malades. Les médecins avaient beau s’évertuer à employer les méthodes les plus énergiques, combattre, à l’aide du tanin, de l’alun, du sulfate de cuivre, de l’acide chlorhydrique, du
LA LUTTE CONTRE LA DIPHTÉRIE. 1-19 nitrate d’argent, ces redoutables membranes qui, nées dans la gorge, gagnaient le larynx et étouffaient lentement le patient, ils voyaient trop souvent leur dévouement demeurer inutile et la mort leur arracher une victime de plus. La trachéotomie, ultime ressource, en sauvait quelques-unes; les autres n’échappaient pas à l’étreinte mortelle et le mal gagnait de proche en proche, ne s’arrêtant que lorsque les proies lui faisaient défaut.
Vint un jour mémorable de l’année 1894, où le docteur Roux, au congrès de Budapest, annonça que la défense de l’humanité contre le fléau marquait une retentissante victoire. Né des géniales conceptions de Pasteur, le sérum antidiphtérique accomplissait des miracles. De 50 p. 100, la mortalité tombait à 10, à moins encore. Appliqué préventivement, le sérum empêchait même l’infection de frapper les enfants sains, mais en danger immédiat de ne pas le demeurer. Les mères sentirent s’apaiser leur angoisse séculaire et, tandis que le grand Français s’éteignait plein de gloire à Villeneuve-l’Étang, elles bénirent le nom du disciple.
Les hommes, les enfants surtout, n’en restaient pas moins sous la menace. Pour la dissiper, il fallait que la science fît un pas de plus. Il est fait. Nous savons préserver aujourd’hui petits et grands contre la diphtérie comme nous savons leur épargner la variole. Grâce à M. Ramon, de l’institut Pasteur, nous possédons, après le sérum, un vaccin contre le fléau.
Sérum, vaccin sont des mots qui demandent à être précisés. Tentons-le. L’explication, telle qu’on la présente à l’heure actuelle, peut paraître un peu « romancée ». Sans doute fait-elle intervenir des
êtres de raison dont nous serions en peine de démontrer l’existence. Elle est cependant, jusqu’à présent, la seule qui jette quelque lumière sur le mystère d’une physico-chimie intime et compliquée.
La vie, on l’a dit bien souvent, n’est qu’une lutte perpétuelle. Le corps humain, comme les autres formes vivantes, assailli par des ennemis innombrables, se défend sans cesse contre eux. Ainsi fait-il à l’égard des plus infimes, qui ont reçu le nom de microbes. Si l’un d’eux pénètre dans notre organisme et y détermine une infection, aussitôt la défense de l’envahi s’organise spontanément. Contre les poisons que déverse le parasite, il réagit par la fabrication, dans des usines cellulaires minuscules et innombrables, de contrepoisons. Les premiers ont reçu, dans le jargon médical, le nom de toxines. Il était naturel d’appeler antitoxines les substances à l’aide desquelles l’assailli tente de résister à l’attaque. Si ces antitoxines sont fabriquées en quantité suffisante, si leur puissance est bien adaptée au rôle qu’elles ont à jouer, c’est la victoire et la guérison. Si elles sont inférieures à leur tâche, l’infection continue son œuvre et c’est la défaite, c’est-à-dire la mort.
Pour parer à cette faiblesse éventuelle des défenses naturelles, les sérums, dans beaucoup de cas, interviennent. Pour obtenir un sérum, on injecte à un animal (un cheval, le plus souvent) des cultures du microbe que l’on veut combattre.
L’organisme de l’animal ne se comporte pas autrement que le nôtre. Il fabrique des antitoxines qui s’accumulent dans son sang. Ce sont elles que l’on dispense à l’homme, toutes prêtes, pour sa propre défense, quand on lui injecte le sang de l’animal
LA LUTTE CONTRE LA DIPHTÉRIE. 121 ou du moins la partie liquide de ce sang, le sérum. Ainsi la bête concourt-elle à notre sauvegarde et nous fournit-elle les armes dont nous avons besoin. Comme c’est à elle que revient tout le mérite, que l’homme n’est pour rien dans cet accroissement de sa résistance, on dit que l’immunité qui lui est ainsi conférée est passive. Tel est le principe de toutes les sérothérapies et notamment de la sérothérapie antidiphtérique, sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir.
Si l’on a pu inoculer au cheval des cultures microbiennes sans le tuer, c’est que, par des artifices de laboratoire, ces cultures avaient vu s’atténuer leur virulence. En somme, on avait vacciné l’animal. Ce n’est pas autrement, en effet, que l’on fabrique un vaccin destiné à l’homme. Quand nous voulons préserver, par exemple, un sujet contre la fièvre typhoïde, nous injectons sous la peau une culture atténuée (oh! combien!) des bacilles qui causent cette maladie. Suivant la règle que nous venons d’énoncer, son sang se charge de contrepoisons fabriqués par l’organisme. Les petites usines que nous avons évoquées, incapables de distinguer une attaque dangereuse de celle qui ne l’est pas, fonctionnent à plein rendement alors que le vaccin, par lui-même, est inofifensif. Les antitoxines abondent donc dans le sang du vacciné. Pour l’instant, elles sont inutiles, mais que l’attaque vraie se produise, les microbes qui en sont les agents trouveront les défenses renforcées à l’avance. L’assaut sera dès l’abord brisé et ce sont eux qui seront les vaincus. Cette fois, l’homme a concouru par lui-même à sa préservation. L’immunité qu’il a conquise peut donc être qualifiée d’active.
Transportons maintenant ces généralités dans le domaine spécial de la diphtérie. Contre cette dernière, nous possédons, avons-nous dit, depuis trente-quatre ans, un sérum, le sérum de Roux. C’est à lui que nous devons l’impressionnante baisse de la mortalité. A l’enfant et à l’adulte atteints par le mal jadis impitoyable, il permet une résistance efficace. Sous son influence, on voit les fausses membranes qui tapissent la gorge et même le larynx se détacher. L’infection recule, son extension devient impossible, le patient est sauvé.
Voilà pour le côté curatif. Il n’est pas le seul. L’entourage d’un malade en proie à la diphtérie risque à chaque instant la contagion. Les frères, les sœurs du malade sont particulièrement menacés, ou encore, à l’école, ses condisciples. Le sérum injecté à ces sujets sains leur apportera des antitoxines qui leur suffiront pour repousser l’infection si elle s’en prend à eux. On a paré au plus pressé.
Cependant cette préservation due au sérum ne persiste que pendant un temps très court. C’est affaire de deux ou trois semaines pour que l’immunité passive s’évanouisse. Ce n’est qu’une parade d’urgence, geste que, pour beaucoup de raisons que ce n’est pas le lieu d’exposer, on ne peut renouveler indéfiniment. Le vaccin vaudrait mieux, parce que son efficacité est beaucoup plus durable. Il permettrait de préserver à l’avance contre tout hasard malheureux, non seulement les proches du malade, mais aussi tous les sujets qui risquent à un moment donné d'être les victimes du microbe, lequel tarde parfois à signaler sa présence par des symptômes révélateurs. C’était donc le vaccin qu’il fallait trouver.
Bien des essais avaient déjà été tentés par des
LA LUTTE CONTRE LA DIPHTÉRIE. 123 méthodes d’ailleurs diverses. C’est la découverte des anatoxines, due, nous l’avons dit, à M. Ramon, qui a résolu ce problème. Il faut cependant spécifier que cette découverte a pour point de départ les beaux travaux de MM. Roux et Yersin sur la toxine diphtérique. Ils ont démontré que c’était à elle seule, arme offensive du microbe, qu’étaient dus les ravages de la maladie. Comme il était bien difficile, pour ne pas dire plus, d’inoculer à l’homme des cultures, même atténuées, de ce microbe diphtérique, on résolut de s’adresser à la toxine ellemême. Puisqu’elle représentait le gros danger, sans doute pourrait-elle, par la magie pastorienne, devenir l’agent de salut.
Faire des provisions de toxine microbienne est, pour un laboratoire, chose aisée. Le microbe ayant été ensemencé sur un terrain qui lui convient et où il pullule (c’est, en l’espèce, un bizarre bouillon dont la formule a été fixée par M. Louis Martin), on s’efforce de faire passer toute la culture à travers la terre poreuse du filtre Cbamberland. Les microbes, si petits qu’ils soient, ne parviennent pas à franchir ce barrage. Les toxines émises par eux le traversent, par contre, facilement.
Ceci fait, il s’agit d’atténuer la virulence de cette toxine, sans quoi on ne ferait, résultat paradoxal, que donner la diphtérie à quelqu'un qui en est indemne. On est parvenu à obtenir cette atténuation en additionnant la toxine de formol et en la laissant vieillir à l’étuve sous une température de 37°, qui est celle du corps humain. Que se passet-il en elle au cours de cette épreuve ? Sans doute quelque modification de sa structure chimique. Toujours est-il qu’il se produit, après ces quelques jours de préparation, un curieux phénomène. La
toxine est devenue inoffensive pour l’homme : elle a perdu ses propriétés de poison, mais elle a conservé la faculté de déterminer la formation d’antitoxines dans l’organisme qui la reçoit. Une fois encore, les petites usines de la défense se sont laissé abuser. Du moment qu’il y a formation d’antitoxines, il y a immunité active. La préservation de l’individu est assurée.
Cette toxine si changée qui, de malfaisante, est devenue favorable, a reçu le nom d’anatoxine. En vérité ce vocabulaire est bien imparfait. Les mots qui le composent ont de telles ressemblances que l’on peut aisément les confondre. Il faudrait adjoindre un linguiste aux laboratoires afin de mettre quelque diversité et quelque clarté dans ce langage spécial. Toxine, antitoxine, anatoxine, ces mots qui ont un air de famille si accentué, désignent, on le voit, des choses extrêmement différentes.
Oublions, si c’est possible, pour la suite de l’exposé, tout ce qui précède. Demeurons avèc cette seule acquisition : nous possédons contre la diphtérie un vaccin qui s’appelle l’anatoxine diphtérique. Comment et à qui va-t-on le .dispenser?
Sauf exception, les vaccins agissent surtout bien quand on les. injecte sous la peau. C’est donc de cette façon qu’on utilise l’anatoxine. On fait couramment trois injeçtions à quinze jours de distance l’une de l’autre. Légère souffrance vite oubliée, piqûres inoffensives et qui ne laissent pas de traces. Pourra-t-on néanmoins les éviter?
Pourra-t-on faire- que l’épreuve, trois fois renouvelée, soit au moins épargnée aux petits, peu enclins à écouter Montaigne déclarant que « toute
LA LUTTE CONTRE LA DIPHTÉRIE. 12b voye qui nous mèneroit à la santé nè se peult dire n’y aspre, ni chère ». On y travaille; M. Lesné, par exemple, est parvenu à immuniser des enfants en leur instillant, à plusieurs reprises, le liquide préservateur dans le nez. Les résultats, dit-il luimême, sont encore trop récents et trop peu nombreux pour que des compléments d’expérience ne soient pas nécessaires. Nous en restons, pour le moment, au stade des piqûres.
Quels seront les bénéficiaires de la méthode nouvelle? En principe tous les enfants, tous ceux, surtout qui, fréquentant les écoles, les lycées, sont exposés à côtoyer des malades qui ne semblent pas l’être, des « malades qui s’ignorent », dirait Knok, mais qui n’en sont que plus dangereux. On immunisera aussi les soldats, sujets « neufs », venus des campagnes où la diphtérie n’a peut-être jamais pénétré et qui n’en sont que plus aptes à la contracter si elle passe près d’eux. On vaccine les enfants et les recrues contre la variole. On pourra faire de même à leur égard contre la diphtérie.
Au reste, nous sommes à même de faire encore une sélection parmi ces candidats à l’inoculation. Une petite épreuve de laboratoire sur laquelle nous ne nous étendrons pas et qui porte le nom de réaction de Schick, nous permet de reconnaître si tel sujetest susceptible ou non de contracter l’infection. A ceux chez qui la réponse au « test » sera affirmative, on réservera la prophylaxie par l’anatoxine. Les autres sont immunisés naturellement. On les laissera tranquilles.
Une dernière question se pose. Le sérum, de ce fait, n’est-il pas, du moins au point de vue de la préservation, distancé? Que non pas. L’anatoxine a toutes les qualités. Elle est facile à administrer, elle
détermine une immunité qui dure. Combien de temps, à vrai dire, nous l’ignorons, mais nous savons toutefois que cette durée se compte par années. Est-elle même plus longue, beaucoup plus longue, c’est possible. Des considérations, qu’on ne saurait développer ici, nous font penser que cette immunisation serait pratiquement inépuisable, qu’elle persisterait peut-être toute la vie. Contentons-nous cependant de nos certitudes; elles sont très belles.
Mais, à cette superbe médaille, il y a un revers. Il faut au moins quinze jours pour que l’immunité par le vaccin s’installe. Cela nous interdit de compter sur elle lorsqu’il y à urgence, dans les cas, dont nous avons parlé tout à l’heure, où la menace est immédiate, en pleine épidémie, par exemple, au milieu de malades qui sèment le mal autour d’eux. En pareille circonstance le sérum nous reste. Ces deux armes se complètent l’une l’autre et parent à tous les périls.
Avoir fait décroître des quatre cinquièmes le nombre des victimes d’un fléau qui comptait parmi les plus meurtriers, avoir découvert le moyen de prémunir les hommes contre ses atteintes et notamment à l’âge où ils sont le plus menacés, n’est-ce pas là, comme nous l’annoncions en commençant, la plus merveilleuse preuve des progrès d’une science dont on proclame trop volontiers la séculaire stagnation?
En reconnaissant la réalité de ces progrès, il n’est pas inutile de constater dans quelle direction ils ont surtout tendance à s’effectuer. D’Alembert disait de la médecine qu’elle « est beaucoup plus sûre dans ce qu’elle fait pour prévenir les maux que dans ce qu’elle tente pour les guérir ». Bon nombre
LA LUTTE CONTRE LA DIPHTÉRIE. 127 de découvertes thérapeutiques modernes démontrent que cette opinion n’est pas absolument légitime, et les sérothérapies le prouveraient à elles seules. 11 est certain, toutefois, que l’art de guérir s’oriente volontiers de nos jours dans la voie de la préservation, plus logique et peut-être plus féconde que celle de la cure. Le doyen Landouzy estimait que le médecin de l’avenir serait plutôt un empêcheur de maladies qu’un guérisseur de malades. Il n’est pas douteux que, en ce qui concerne du moins le gros chapitre de l’infection, cette prophétie ne soit en train de s’accomplir.