XVI PRÉFACE
il qiie^ pour V exercer, elle possédât une maison, petite ou grande, modeste ou fastueuse. Confiner une créature humaine dans une seule fonction, c'est presque prendre la responsabilité de lui donner cette fonction à remplir. Autrement, on la condamne à une nullité déplorable, à un éternel ennui. Les générations qui nous ont précédés ne s'apercevaient pas de ce manque de logique. Elles décrétaient que toutes les filles seraient élevées pour faire de prévoyantes et sages maîtresses de maison, d'excellentes mères de famille. Ejisuite, peu importait si des rnultitudes d'entre elles n avaient jamais ni jnaison à tenir, ni famille à gouverner. A celles-ci, victimes du bien-être des maris et des enfants qu'elles n'avaientpas — consacrées, à un minataure qui ne voulait même pas d'elles — une sorte de déchéance s'attachait par surcroît. L'indépendance de leur solitude paraissait vite équivoque, le travail les dimitiuait, leur mélancolie, leur sécheresse, et jusqu'à la gaucherie de leur physionomie hors cadre, attiraient le dédain ou l'ironique pitié.
Sous l'empire de tant de préjugés, le seul espoir des jeunes filles était un précoce mariage, leur seule étude, celle qu'envisagerait favorablement le bénéficiaire du résultat, c'est-à-dire l'époux, — très soucieux, et pour cause, de s'associer une ménagère accomplie.
A cette époque-là — dont nous sortons à peine — un
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livre prétendant résumer, pour les femmes, fart de bien tenir leur maison, n'aurait guère trouvé de lectrices. Un tel art, constituant à peu près toute l'éducation des filles, leur était longuement, minutieusement, inculqué par leurs mères. Elles avaient tout le loisir de s'en pénétrer en des leçons quotidiennes, depuis l'âge où elles quittaient les bras de la nourrice jusqu'à celui où on les mariait. Les années de V adolescence s'écoulaient lentement pour les jeunes personnes d'autrefois. Un peu de musique, de dessin, l'étude de quelques notions élémentaires, venaient à peine iîiterrompre les heures doucement interminables, où Von passait des ouvrages de tapisserie, de broderie, de couture, à l'inventaire des armoires, à la revue du linge, ou à la fabrication des confitures.
Du temps où la reine Berthe filait, les travaux de l'intérieur n'admettaient ni la négligence, ni la paresse. Alors, c'était la pratique de véritables métiers qu'exigeait la bonne direction d'une maison. Peu à peu, les vertus domestiques devinrent moins industrielles. Et vraiment, tout importantes qu'elles fussent, — qu'elles soient toujours, — // / avait quelque exagération à y restreindre les aspirations d'une moitié du genre humain, la sollicitude éducatrice des mères, les belles années réceptives de l'adolescence des filles.
Mais que fût venu faire là un manuel — pour parfait qu'on le suppose?... Chaque femme digne de ce 7tom,
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bourrée de traditions familiales^ de recettes, d'expériences^ de moyens infaillibles, de panacées pour tous les maux, de dictons pour toutes les circonstances, représentait une encyclopédie, à peu de chose près aussi complète que celle dont Femina va si utilement nous gratifier. Ne sachant que cela, c'était bien le moins qu'elle le sût à fond.
Désormais, il n'en va pas de même. L'art de bien tenir sa maison n'est plus le seul que des parents soucieux de l'avenir de leur fille souhaitent de lui voir pratiquer. Les transformations sociales, l'instabilité des fortunes, la plus grande difficulté des mariages, la cherté de la vie, l'extension du luxe, les raffinements du confort moderne, forcent à prévoir, même dans des situations brillantes en apparence, l'heure où la jeune fille pourrait, tout comme son frère, n'avoir à compter que sur elle-même pour vivre. Armons-la toujours pour la lutte. C'est plus prudent. Tant mieux si elle n'a pas à la livrer !
D'ailleurs, en dehors de ces nécessités éventuelles, l'esprit de la femme s'est ouvert. Sans que toujours la nécessité possible l'y oblige, elle veut de plus en plus ne dépendre que de soi. Elle tient à gagner sa vie inorale, la vie de sa pensée, même si elle n'a jamais à gagner sa vie matérielle. Et non seulement son esprit s'est ouvert, mais son corps exige d'être leste, agile, solide. Elle fait du sport, à côté de ses études compliquées, à côté des examens qu'elle prépare,
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des ateliers de maîtres illustres où elle fréquente, des cours de Facultés où elle est assidue.
Qu'elles sont loin les lentes heures, les années un peu engourdies de rêve, où Von s'initiait aux secrets de la lingerie, de V office, de la buanderie, de la cuisine, parmi les câlineries maternelles ! ... Sont-elles à regretter?... Qu'importe ! D'autres devoirs nous appelletît. Nous ne les retrouverons plus.
Et cependant laquelle d'entre nous consentirait à ce que sa maison ne fût pas irréprochablement tenue — tout aussi bien que le furent celles de nos mères, celles de nos aïeules? Notre fierté est là, notre première obligation, notre bonheur aussi, et surtout le bonheur des nôtres. Nulle conscience féminine ne l'oublie. Le divin instinct nous garde d'une effroyable erreur, qui serait de nous désintéresser de ces choses — de ces douces choses profondes : l'ordre, le goût, la grâce, le bien-être intime, l'économie, la table saine et friande, le sourire des objets familiers qu'entretiennent des mains soigneuses, toute la magie des petites joies dont sont tissées les durables félicités.
Cependant, jeunes épouses d'aujourd'hui, de demain, vous n'ave:{ pas eu le temps d'apprendre cette science minutieuse. Or, elle vous est plus indispensable encore qu'à vos paisibles grand'mères. Car vous ft'ave^ plus auprès de vous, pour vous aider, pour vous suppléer, la fidèle femme