AVANT-PROPOS
Les notes qu'on va lire sont, pour la plupart, extraites des chroniques de science sociale que l'auteur publie depuis une dizaine d'années dans le Mercure de France ; on le reconnaîtra sans doute à leur ton volontiers ironique. Il a semblé que, même en laissant de côté tout ce qui avait caractère de pure actualité ou bibliographie, assez de réflexions d'une portée générale restaient pour intéresser le lecteur. En effet, beaucoup de choses rentrant dans les sciences sociales, les sujets de ces notes sont suffisamment variés; toutefois, on n'y trouve guère de critique littéraire, artistique, historique, philosophique ou morale ; peut-être sera-ce pour un prochain volume, si celui-ci a l'heur de ne pas déplaire au public.
L'Editeur.
Accidentel.
Aux yeux de Cournot, l'accidentel ne joue en histoire qu'un rôle transitoire et insignifiant. Pour Tarde, au contraire, son importance est, à tout instant,énorme. De même que Renouvier, dans son Uchronie, a tiré toute une reconstruction des siècles delà simple hypothèse que Marc-Aurèle adoptât Avidius Crassus,ce qui aurait évité Commode à l'empire romain, Tarde se plaît à caresser les idées les plus variées, les plus subtiles : Que serait-il arrivé si... ? A quoi a-t-il tenu que...? Cette tournure d'esprit est aux antipodes de celle de gens comme Taine. Pour celui-ci, la Réforme, je suppose, ne pouvait pas ne pas éclater, et autre part que dans les pays germaniques, et à un autre moment que le xvi9 siècle, etc. Tarde, lui, est beaucoup moins assuré. « Si Marie Tudor,qui était encore jeune quand elle mourut, avait vécu quelques années de plus, le protestantisme se serait éteint en Angleterre... » Pourquoi pas? L'amusant, continuerai-je, c'est que, du coup, nous aurions été capables, nous Français, de nous faire protestants, puisque notre catholicisme était fait surtout de loyalisme et d'opposition réflexe à notre vieille ennemie de la guerre de Cent ans, et qu'alors l'évolution du monde ayant continué comme si de rien n'était, c'est par le protestantisme qu'on expliquerait notre demi-somnolence, et
par le catholicisme qu'on justifierait l'a quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons.
Agriculture.
Le fisc, la basoche et le parasitisme sont les trois fléaux de l'agriculture. — Contre le dernier luttent les syndicats agricoles en mettant en contact direct producteurs et consommateurs. On calcule que l'intermédiaire prélève de 50 à 100 0/0 sur le travailleur agricole; c'est là une autre tyrannie que celle du capital qui ne prélève que 3 ou 4 0/0. La suppression de tous les courtiers, commissionnaires, entrepositaires, etc., doublerait presque le gain de l'a griculteur. — Le fisc est plus difficile à combattre ; quand on fait le compte des taxes de toutes sortes qui pèsent sur la propriété foncière, on arrive à 1.200 millions, à peu près autant que le revenu net des propriétaires. Les droits de mutation, surtout, sont funestes; quand ils s'élèvent, comme chez nous, à 10 0 0 de la valeur du fonds (au lieu de 2 0/0 qu'ils étaient au début, en 1790), ils ruinent littéralement la culture; un domaine qui changerait de mains tous les trois ou quatre ans n'enrichirait que le fisc; aussi cherche-t-on à le faire changer le moins possible, au grand dommage, parfois, du progrès agricole. — Encore ce fléau-ci n'est-il rien à côté du troisième, la procédure. Il est pénible, a dit M. Flour de Saint-Genis, d'avoir à reconnaître que l'avidité publique est dépassée par la cupidité privée. Les grands ennemis de l'agriculture ce sont les 25.000 officiers ministériels et les 30.000 rabatteurs de procès qui trouvent à vivre sur le corps de la France. Tout leur est bon : partage successoral, stel-