SOLIDARITÉ
qui explique les sacrifices que le corps social s'impose pour améliorer l'hygiène, développer le travail, stabiliser le foyer, assurer contre les risques, etc. Mais personne n'a d'intérêt à entretenir son voisin pour le plaisir de ne rien faire. Les solidaristes don^ les yeux pétillent à l'idée que les bourgeois de France mettent un milliard chaque année dans leurs bas de laine (ce qui n'est pas sûr) et qui s'écrient : Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux que ce milliard fût réparti entre les travailleurs? ne se rendent pas compte, d'abord, que ces bourgeois économisants sont en immense majorité des travailleurs, eux aussi, et ensuite que l'argent employé par eux à s'acheter des obligations et des actions est mille fois plus utile à tout le monde, y compris les plus humbles, que le petit supplément que recevrait l'ouvrier et qui irait droit au mastroquet ou au bookmaker. Donc, il ne faut, dès qu'on entend prononcer le mot solidarité, ni tourner le dos, ni ouvrir les bras, mais simplement entr'ouvrir sa bourse, et après examen la refermer ou la répandre en pluie de gros sous, car sou et solidarité ont la môme étymologie, et tout prêche en ce sens se traduit par une demande de subside, la contrainte du fisc au poing...
Les personnes qui écrivent avec une gravité si respectueuse sur la solidarité devraient réfléchir aux faits qu'elle donne en matière pénale, ou seulement en matière familiale. Entre passants et apaches, la solidarité consiste, pour les premiers, à être détroussés et assassinés par les seconds. Entre parents et enfants la solidarité revient pour les seconds à hériter des rhumatismes des premiers et à se trouver
beaucoup plus grondés qu'aidés, et entravés que favorisés; (tout pesé, je le répète, les parents font dix fois plus de mal que de bien à leur progéniture). Si on ne se payait pas de mots, la solidarité serait le plus décisif argument en faveur de la misanthropie et de l'individualisme féroce. La maladie est contagieuse alors que la santé ne l'est pas. Il serait donc à désirer que tous les bons universitaires qui emboîtent dévotement le pas à l'inventeur de la solidarité et du quasi-contrat social, nous dispensassent de leurs apologétiques. La solidarité est un mal qu'il faut réduire au minimum, et croire qu'on en tirera une morale, un feu sacré, un moteur à cent mille chevaux sociaux, hélas ! non ! Et d'ailleurs si l'on s'occupait un peu moins des autres, et un peu plus de soi ? Un proverbe anglais dit : Que chacun balaie le devant de sa porte, et la rue sera plus propre. Ce n'est pas très solidariste, mais c'est pratique.
Sort.
Nous semblons croire qu'en matière de représentation politique, il faut absolument choisir entre la naissance et l'élection, mais il y a autre chose! Un genre différent de sélection a très longtemps été pra tiqué par les républiques antiques et par les ville; italiennes, et il semble qu'elles n'aient eu, les unes et les autres, qu'à s'en louer. Les anciens l'avaient même divinisé, comme nous-mêmes nous divinisâmes — la royauté de droit divin — le principe héré ditaire,qui nous avait été si avantageux. Cette sélection nouvelle, nous ne l'ignorons pas tout à fait
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d'ailleurs ; nous nous en servons pour l'établissement de nos listes de jurés et naguère de nos listes de conscrits; mais ce qui semble très suffisant pour désigner ceux qui ont le droit d'aller les premiers à la mort probable, ou d'envoyer les autres, si criminels, à la mort certaine, paraît inadmissible quand il s'agit de nommer des contrôleurs de dépenses ou des faiseurs de règlements. La chose est étrange, car il faut assurément beaucoup plus d'intelligence et de caractère pour prononcer justement une sentence capitale que pour accorder à bon droit des crédits, et même pour ratifier des textes de lois qui, dans toute assemblée, si démocrate soit-elle, sont toujours préparés par des gens compétents. Et la chose est regrettable, car le choix par le sort, dans un pays homogène tel qu'est le nôtre, apparaît comme un mode de sélection politique bien supérieur à la naissance, au concours et au vote. Étant étranger à toute morgue, nobiliaire, pédantocrate, ou jacobine, il admet plus d'inclinations à suivre les avis des gens compétents. Les anciens Grecs l'avaient compris eux qui proclamaient le Sort la voix même de Zeus ; ils s'étaient rendu compte que c'était le seul moyen de prévenir les discordes, de faire vivre en paix les eupatrides et les thètes, les autochtones et les métèques, les citoyens et les étrangers; et si Athènes notamment a pu éviter les massacres et les proscriptions, c'est à ce trait de génie des Solon et des Glisthène qu'elle le doit. Sans doute, le tirage au sort n'a pas arrêté Cléon, ni sauvé Socrate, ni conservé Athènes ellemême, mais la faute n'en est pas à lui, et s'il a rendu possible la gloire de la ville pendant quelques gêné-
rations, ses droits à la gratitude de l'histoire sont éternels...
Macaulay a dit quelque part : « Si Ton composait la Chambre des Communes avec les trois cents hommes les plus grands et les trois cents hommes les plus petits de l'Angleterre, on n'obtiendrait pas un< assemblée fort différente de l'actuelle. » On peul être moins réservé, et affirmer qu'une telle Chambre serait très supérieure. Ses membres, sachant qu'ils doivent leur siège à un accident de taille, n'auraient pas l'infatuation de ceux qui croient incarne] en eux des milliers de citoyens; ils ne nourriraient pas non plus de haine pour les autres milliers qui ont refusé de se laisser incarner ; ils seraient les premiers à se juger à leur réelle valeur, à recourii d'eux-mêmes à ceux qu'ils estimeraient plus compé tents, bref à se conduire dans leur salle de séances un peu comme des jurés dans leur salle de Coui d'assises.
Et voilà la formule du remède politique trouvée. Il faudrait substituer aux représentants sortis de l'élection des jurés désignés par le sort. A cela biei des avantages. Rien ne dit d'abord que ces citoyens pris au hasard ne seront pas aussi compétents qu< les issus du scrutin ; à tout le moins, ils n'auront pas, comme ceux-ci, l'esprit faussé par l'habitude de h polémique, le bavardage de la presse, l'emphase d< la réunion publique. Même en les supposant gnorants des arcanes de l'administration, croit-on qu'ils n'auraient pas assez de lumières pour choisir entre le pour et le contre dans neuf cas sur dix, et 1< dixième cas, se rallier à l'opinion de conseillers
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techniques? Ensuite, tout fait présumer que ces jurés seront autrement consciencieux que leurs confrères d'aujourd'hui ; ne sortant pas d'une bataille électorale, ils n'auront pas d'adversaires à écraser, de neutres à séduire, de fidèles à récompenser ; ils seront libérés du souci de la réélection, l'esprit de clocher ne sera pas plus leur fait que l'esprit de parti; après le choc des réquisitoires et plaidoiries, le défilé des témoins et acteurs, ils statueront silencieusement et modestement. En effet, ils ne se croiront pas investis d'un mandat presque de droit divin, ils ne s'arrogeront pas le droit de piétiner ceux qui ne partagent pas leurs goûts et ne se croiront pas appelés par un décret nominatif de la Providence à faire le bonheur, à coup d'étrivières, de leurs contemporains. Est-ce voir les choses trop en beau? J'ai fait partie naguère d'un jury de Cour d'assises, et pendant une quinzaine de jours j'ai suivi attentivement ses travaux; je ne saurais assez dire combien mes collègues m'ont paru prendre au sérieux leur rôle; ils étaient venus là de tous les coins de Paris, de toutes les liasses de la société, mais assurément des élus, triomphant à d'écrasantes majorités, n'auraient pas plus consciencieusement délibéré et plus sainement ugé. De cette expérience personnelle j'ai emporté une réelle confiance dans le bon sens humain.. . .juand nul vent de passion ne souille. Car, hélas I Deut-ètre, ces mômes douze jurés, dont j'admirais la sagesse, auraient-ils perdu tout sang- froid s'ils avaient Hé douze délégués aux noms salués par des ternîtes de sifflets et de bravos. Mais peut-être, de nême, douze énergumènes d'assemblée publique
deviendraient-ils soudain circonspects et respectueux du droit, si le sort les répartissait dans une douzaine de jurys d'assises?
Souveraineté du peuple.
Si nous en croyons Boutmy, la souveraineté du peuple est un principe négatif et contingent comme le suffrage universel, son procédé, et « ce n'est pas seulement la loi du moindre mal qui explique leur prestige, c'est encore la loi du moindre effort ». Soit! Mais alors ceci donne bon espoir à ceux qui, comme moi, demandent la substitution du tirage au sort à l'urne du scrutin ; combien en effet, de millions de chevaux-vapeur ne développe pas une période électorale actuelle ? avec le recours au destin, tout au plus quelques poneys-gaz pauvre ! Et aussi l'argent ? A 30.000 francs en moyenne par candidat, cela fait près de 50 millions par renouvellement de Chambre ; avec le tirage au sort, il suffit de deux ou trois roues par département et d'une petite escouade de scrutateurs. Si Boutmy n'était pas mort, je gage qu'il se serait rallié à « la voix de Zeus » !
Spéculation.
Tous les spéculateurs se ruinent, nous dit-on. C'est vrai. Les grosses fortunes de la Bourse ne viennent pas de la spéculation proprement dite, mais de la mainmise sur le marché financier, c'est-à-dire de l'usure. Le spéculateur est un joueur qui s'expose, et qui finit en effet par perdre, surtout quand on l'y aide, comme le digne père Humbert aida si bien M. Bontoux. Le grand boursier, lui, se garde bien de