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Pour ces dames, contes

— Reste-là, Oscar, dit Brindosier, je vais l'envoyer Gésarine. Quant à moi, il faut que je reconduise l'illustre savant qui a daigné assister à l'expérience que j'ai faite sur toi de ma nouvelle boisson.

— Toi, marmotta Oscar, entre ses dents, sitôt que la porte se fut refermée sur l'inventeur, tu as de la chance que je courtise ta femme !

Et le pauvre diable, assis dans un vaste fauteuil à larges bras et à dossier élevé, auquel il ne manquait que la bascule pour qu'il ressemblât à un accessoire de dentiste, demeurait immobile, la tête pâle et inclinée sur la poitrine, dans l'attitude d'un malheureux dont la digestion ne suit pas son cours normal. Une tapisserie se souleva, et une jeune femme brune, grande, bien prise, le teint rosé et l'œil vif, très élégante dans la simplicité voulue de sa toilette, s'avança souriante jusqu'au milieu de la pièce.

C'était madame Brindosier.

— Gomment allez-vous ce matin, mon ami? demanda-t-elle avec sollicitude.

— Mal, très mal ! répondit le jeune homme. 11 vient encore de me forcer à avaler un litre de Sci drogue, et il est à peine dix heures du matin !... Pour peu qu'il se présente encore deux ou trois; admirateurs de son invention, dans la journée, je ne serai plus un homme, mais un tonneau !... Votre mari me tue I...

— Aurait41 des soupçons ? demanda Gésarine, d'une voix légèrement altérée.

— Des soupçons ! Ah ! bien, oui ! Avec ça qu'il a besoin de soupçons, lui, pour tuer un homme !

l'élixir de brindosier 3

C'est à petit feu, c'est-à-dire à petite eau, qu'il vous extermine!... Du reste, vous pouvez juger par vous-même du triste état où il m'a réduit, depuis trois mois que je suis ici.

— Vous êtes un peu changé, en effet, mais ayez de la résignation, mon ami ! Dans l'intérêt de notre amour, il est indispensable que nous flattions sa marotte !

— Gela vous est facile à dire, à vous qui me regardez boire ! Mais vous ne voyez donc pas qu'il me noie avec son Mouromiet, sous prétexte que sa nouvelle boisson doit remplacer le cidre, la bière, le vin, le Champagne, et même le cognac vieux? En attendant, il n'entre pas ici un étranger, qu'il ne lui vante sa découverte et ne l'expérimente aussitôt sur moi; il démontre, et j'avale ! Je préférerais le contraire. Et si encore j'avais des compensations ! soupira Oscar, en enveloppant Gésarine d'un regard passionné.

La jeune temme baissa les yeux et se sentit rougir.

— Des compensations!... répéta-t-elle d'une voix presque éteinte. Vous ne me trouvez donc pas déjà assez coupable, Oscar?

Pour le coup, Oscar bondit, comme s'il eût subitement recouvré toute sa santé et toute sa vigueur des beaux jours, de cette époque où il était apparu à Gésarine dans toute la force et dans toute la fraîcheur de ses vingt-huit ans de campagnard venant déverser à Paris le trop-plein de sa sève rurale !

Coupable ! Il ne lui manquait plus que de se prétendre coupable à présent! Eux, coupables, parce qu'ils s'étaient entretenus derrière les portes, avaient effeuillé des marguerites, chanté des duos, ou pressé leurs mains sous le nez de cet imbécile de Brindosier! Ah! mais dans le département de Loir-et-Cher, une femme n'était pas coupable à si bon compte, et Oscar était résolu à le lui prouver sans retard.

Comme il marchait sur elle, l'œil déterminé, les bras étendus, prêt à l'étreindre :

— Par pitié, murmura-t-elle, accordez-moi encore huit jours de réflexion!

— Soit! Nous sommes le 17 mai; si le 25, àpa-

LELIXIR DE BRINDOSIER

reille heure, vous n'avez pas comblé le plus cher de mes vœux...

— Eh bien ?

— Eh bien!... Je refuserai de boire son Mouronnet!

— Oh vous ne ferez pas cela ?..

— Vous verrez bien ! ricana Oscar.

Gésarine avait imploré un sursis, sans trop savoir pourquoi, car elle était maintenant décidée à oublier tous ses devoirs conjugaux. Oscar, en effet, dans son emportement, avait été vraiment beau, et sa figure, si blême depuis tant de mois, s'était subitement colorée du plus pur vermillon. La pâleur cadavérique de l'infortuné patient ne s'expliquait que trop par les procédés d'expérimentation absolument féroces dont usait envers lui l'insensible Brindosier. Dès l'arrivée d'Oscar à Paris, l'inventeur avait deviné, en lui, une pâte docile, une « anima vilis » sur laquelle il pourrait impunément opérer. Il venait précisément d'éta-

blir la formule exacte de ce fameux Mouronnet, ainsi nommé par lui, à cause de la quantité considérable de mouron qui entrait dans sa fabrication; malheureusement, il n'avait pu le goûter lui-même, ayant été mis tout récemment, par son docteur, au régime du bordeaux et des viandes saignantes, sous peine de gastralgie immédiate. Mais Oscar, sur les instances de son hôte, avait goûté, lui, une gorgée d'abord, puis un verre plein, et enlin des carafes entières! Il buvait lentement, presque en gourmet, stimulé qu'il était par la présence de Gésarine, qui le contemplait avec amour, pour relever son courage, quand il semblait faiblir. Aux questions que lui posait l'inventeur, pour savoir si son Mouronnet pourrait remplacer un jour la bière , le cidre , et même le cognac vieux, Oscar répondait, les yeux béatement fixés sur la jolie brune, que cette boisson était, en effet, tonique, rafraîchissante, agréable; pour un peu, il eût ajouté délicieuse !

Bientôt, devant les amis, devant les parents, il avait dû déguster; puis, c'avait été devant les curieux, les indifférents, et, maintenant, c'était devant tout le monde '

L'ÉLIXIR de BftINDOSIER

Un coup de sonnette ne résonnait pas, qu'un frisson ne le secouât des pieds à la tète. Il courait voir qui l'on introduisait, et, si c'était quelque tête nouvelle, surtout une tête de savant, de ces têtes en pain de sucre, lisses comme l'extrémité d'une défense d'éléphant, il était sûr de son affaire ! Brindosier l'appelait, et, aussitôt, en victime bien stylée, Oscar se précipitait vers le fameux fauteuil, « le fauteuil des hautes œuvres » !

Une fois installé, il ouvrait la bouche.

— Es-tu prêt? demandait Brindosier.

— Oui je suis prêt; va toujours ! grommelait-il. Et il ajoutait invariablement, en ravalant plusieurs fois la dernière gorgée qui avait peine à passer :

— Tu as de la chance tout de même que je courtise ta femme !

Trois mois de ce régime à jet de Mouronnet continu avaient fait du martyr Oscar quelque chose comme un noyé vivant, un noyé maigre, un noyé étique. Il se sentait dépérir à vue d'œil, mais que lui importait, du moment qu'il aimait, du moment qu'il se savait aimé 1

Césarine, ayant déclaré que, pour rien au monde, elle ne faillirait sous le toit conjugal, il fut convenu que, le 25 mai, les amoureux partiraient de grand matin à la campagne, et que ce seraient les ombrages de Meudon, ou plutôt quelque cabinet particulier d'un des restaurants du lieu, qui abriteraient leurs premières caresses.

On trouva facilement un prétexte pour expliquer cette escapade au mari, qui ne fit, du reste, aucune objection. Ce jour-là, Césarine revêtit une toilette qu'elle n'avait encore jamais mise, donna une grâce toute spéciale aux ondulations de ses cheveux, coiffa un chapeau plein de hardiesse, éteignit l'incarnat un peu vif de sa peau, à l'aide d'un soupçon de poudre de riz, et, une fois soigneusement gantée, et parée de tous ses bracelets, rejoignit Oscar au salon, Oscar, en gilet blanc et affublé d'un costume de fantaisie à la dernière mode. Une voiture passait devant la porte ; ils y sautèrent légèrement, après avoir crié au cocher :

— Au bois de Meudon I

L ELTXIR DE BRINDOSIER

Ils ne reprirent terre qu'en plein fourré, après une heure et demie d'un voyage qui n'avait été qu'un long embrassement, encore trop fraternel au gré d'Oscar.

C'était une superbe matinée de mois de mal, toute ruisselante de soleil; mais les rayons, en partie voilés par le feuillage déjà épais de la futaie, n'arrivaient au couple que par parcelles, qui pailletaient, de teintes laiteuses, la figure et les mains de Gésarine.

Tous les oiseaux de la forêt s'étaient éveillés au petit jour, et n'avaient cessé, depuis, d'envoyer à l'écho des routes vertes leurs joyeux trilles et leurs notes emperlées.

C'était comme une immense maîtrise où chaque enfant de chœur essayait sa voix, avant de se rendre au lutrin, ou comme un orchestre dont les musiciens s'accordaient, avant le lever du rideau.

Le merle sifflait à plein gosier, avec la vigueur d'un baryton à large poitrine ;

Le pinson modulait ses sons aigus de petite flûte, tandis que le rouge-gorge s'efforçait de tenir vaillamment sa partie d'alto ;

La mésange, plus mélancolique, tirait, de sa gorgerette grise, quelques notes émues de violoncelle.

Mais c'était encore la fauvette, qui, avec son brillant archet de violon , conduisait tout ce peuple d'artistes, tantôt grattant les cordes avec furie, tantôt les pinçant avec souplesse, lançant des roulades d'une légèreté incomparable, multipliant les difficultés d'exécution, et dominant l'ensemble, de toute la virtuosité de son talent.

Â. côté de ces grands premiers rôles, de ces solistes distingués, une innombrable quantité de comparses, choristes et coryphées, les accompagnaient de leur gazouillis général, comme un chœur immense auquel tout ce qui était ailé, petits et grands, habiles et inhabiles, ténors et basses, soprani et contralti, prenaient part.

Et, pour contraster avec ces joyeux éclats, le coucou sonnait son glas, aussi régulier qu'un métronome,

l'élixir de brindosier U

Lorsqu'elle fut arrivée devant le restaurant, un chalet tout capitonné de verdure, émergeant, en pleine forêt, dans un pur rayon de soleil, Gésarine éprouva comme un grand serrement de cœur.

C'était là, derrière la porte de cette maison toute tapissée de clématite, mais à l'intérieur si prosaïque et si matériel des élégants cabarets de Paris, qu'allait s'évanouir tout d'un coup ce charmant idéal dans lequel elle se berçait si agréablement depuis le matin !

Ici, le grand air, tout parfumé d'exquises senteurs, l'élancement des grandes futaies, le scintillement des gouttes de rosée sur les brins d'herbe, le bruissement muet des jeunes pousses qui éclatent, la brusque échappée du gibier qui s'enfuit, et le gai concert des oiseaux qui saluent le printemps !.... Là, l'atmosphère chaude et empuantée du fumet acre de vingt sortes de plats, l'étroitesse malsaine des cabinets particuliers, le cliquetis de vaisselle assourdissant, et les appels banals des garçons 1

D'un côté l'amour immatériel poétisé par la nature, et se montrant hardiment au grand jour ; de l'autre, la passion sensuelle, honteuse d'ellemême, se cachant pour se satisfaire, et, comme conclusion, un échange de baisers plus ou moins avinés, un mélange d'haleines encore saturées d'émanations de victuailles, un rêve sans ailes, au bord d'un canapé usé par les froissements antérieurs d'inconnus, et ayant, pour témoins, ces mille noms tracés sur la glace par la pointe de diamants effrontés !

Oh! quand elle y pensait!...

Oscar au contraire touchait au but si patiemment poursuivi; à son avis, la promenade sous bois était bonne tout au plus pour exciter l'appétit et détendre les nerfs engourdis par la voiture, mais, aussitôt le seuil du chalet franchi, c'était l'ivresse attendue depuis trois mois, ivresse mêlée d'un grain de vengeance, car le mari allait payer, en une heure, trois mois de libations vexatoires.

L ELIXIR Di; BRINDOSIER 13

Ils s'assirent face à face, des deux côtés d'une table copieusement servie, dans un petit salon dont les tentures avaient certainement été fraîches, mais où l'avachissement actuel des meubles, la couleur pisseuse des rideaux, l'écaillement du palissandre et les traînées de fumée noire laissées par le gaz, n'avaient rien d'engageant, rien qui montât l'imagination. Oscar avait commandé d'un coup tout le menu, et, à peine les plats eurent-ils été servis, qu'il congédia le garçon, avec ordre de ne se présenter que quand on le sonnerait.

Les premiers moments du repas furent consacrés à faire honneur aux mets, assez piètrement réussis du reste, qui étaient disposés sur la nappe.

Oscar dévorait ! Quant à Gésarine, elle grignotait, du bout des dents, quelques crevettes, des radis roses, un soupçon de viande... de quoi ne pas mourir de faim, et avoir la force de retourner à Paris.

Soudain le jeune homme se leva, retira prestement assiettes et plats, qu'il déposa dans un des

angles du cabinet, sur une servante, versa le café, et poussant un grand soupir :

— Enfin ! s'écria-t-il, en allant s'asseoir sur le divan, tout contre Gésarine. Celle-ci se recula instinctivement, mais il ne s'en aperçut même pas.

Déjà, il avait commencé la grande tirade à l'aide de laquelle il subjuguait tous les cœurs dans le Loir-et-Cher.

11 y mêlait cette fois quelques considérations spéciales, rappelant, avec une amertume adoucie par le bonheur présent, toutes les preuves d'amour qu'il avait prodiguées à Césarine.

Tout autre, à sa place, se fût lassé, dès le premier jour, peut-être ; lui, il avait tenu bon, il avait tenu bon jusqu'à la veille^ une journée très rude, car il n'y avait pas eu moins de quinze visites, et, chaque fois, Brindosier avait essayé sur Oscar l'effet du Mouronnet!

Mais, maintenant, comme elle allait le dédonlraager! Comme leur amour, désormais partagé, mais partagé ainsi qu'il l'entendait, sans réticences, allait promptement le rendre à son incomparable santé ! Il retrouverait ces bonnes couleurs et cet œil brillant d'autrefois, qui avaient captivé Gésarine, l'adorable Gésarine 1

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En ce moment, se sentant à bout d'éloquence, il entoura, d'un bras audacieux, la taille de la jeune femme, qu'il attira doucement contre lui.

Gésarine avait tout d'abord fermé les yeux, un peu grisée par la tirade d'Oscar, mais, en les rouvrant, en apercevant, au-dessus de son front, ce visage pâle, à masque irrésistiblement comique, auquel il ne manquait qu'un bonnet de coton pour figurer un pensionnaire d'hôpital, elle fut prise d'un fou rire, d'un de ces rires irrésistibles, stridents, qui vous prennent au ventre et à la gorge, dans votre chair et dans vos nerfs, et qu'on est impuissant à maîtriser.

— Oh ! non , s'écria-t-elle, en se dégageant, jamais !

Elle se redressa, sauta sur son chapeau, saisit son ombrelle, sortit précipitamment, et Oscar put entendre encore, pendant quelques instants, de francs éclats de rire, sous les grandes nets de verdure du bois.

Ce ne fut que quand tout bruit eut cessé de lui parvenir, qu'il reprit enfin possession de luimême,

Il avait tellement été atterré par l'hilarité si inattendue de Gésarine, qu'il n'avait même pas songé à la retenir.

— Oh ! c'est trop fort ! s'écria-t-il, en frappant violemment du poing sur la table ; subir, tous les jours, la question du Mouronnet, et être bafoué par-dessus le marché ! Cette fois, j'en ai assez des Parisiennes et de leurs maris, et je retourne dans le Loir-et-Cher. On y boit moins, mais on y aime mieux 1

Quand il quitta le restaurant, la voiture était déjà loin, emportant Césarine, qui, de retour chez elle, trouva l'inventeur, la figure toute décomposée, le regard fixe, les mains fiévreuses.

— Où est-il ? cria celui-ci, en la voyant paraître.

— Qui cela? demanda-t-elle, effrayée de l'attitude de Brindosier.

— Oscar, parbleu!... Il n'est pas mort, au moins ?

— Mon mari sait tout ! pensa la jeune femme prête à défaillir. Il nous aura suivis à Meudon, et.

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aussitôt après mon départ, sera entré dans le cabinet, où il se sera jeté sur Oscar...

— Ainsi c'est vrai, monsieur, se hasarda-t-elle à dire à haute voix, sans autres preuves,... lâchement,... vous l'auriez?...

Elle n'osa pas achever.

Le mari fixait sa femme, tout piteux.

— Enfin regarde-moi ! balbutia-t-il. Pour un seul verre de Mouronnet, le premier que j'ai bu,... là,... tout à l'heure,... voulant convaincre un visiteur, en l'absence d'Oscar,... de l'excellence de mon invention,... vois dans quel état je suis ! Mais c'est du poison que cette drogue de ma composition I . . . Quand je pense que voilà plus de trois mois qu'il ingurgite, lui, plusieurs litres par jour!... Et tu veux que je ne craigne par pour sa vie ?...

Gésarine respira enfin.

— En ce cas, rassurez- vous, mon ami, fit-elle, encore tout émue... Je crois qu'il est retourné dans le Loir-et-Cher ; il avait besoin de l'air du pays.

— N'importe, je vais toujours lui écrire pour lui demander pardon !

Albert de Pontécroulé avait un oncle plusieurs fois millionnaire, et c'était tant mieux pour lui ! De fait, l'écervelé jeune homme, ayant commis l'imprudence de manger le saint-frusquin paternel avec toutes ces dames, y compris celle de pique, se fût un jour trouvé dans la triste nécessité de serrer, à l'heure des repas, la courroie de sa ceinture, de coucher à la belle étoile, et de se promener dans le costume du petit saint Jean.

Maisjroncle Patoulac ne l'entendait pas ainsi, étant compatissant aux erreurs de la jeunesse, et pour cause, car il avait fait jadis plus de cocus à,

Marseille, qu'il n'y avait de mâts et de vergues dans l'ancien port.

All)ert reçut donc un matin, de l'ancien don Juan de la Gannebière, une longue épître dans laquelle le bonhomme lui rappelait qu'il y avait bientôt trente ans qu'on avait déclaré, à la mairie du troisième arrondissement de Paris, un enfant du sexe masculin, fils de Pamphile-Évariste-Dioclétiende Pontécroulé, et de dame Pélagie-Ursule- Angélique, son épouse, c'est-à-dire qu'il était grand temps, pour le descendant des susnommés, de prendre femme et de choisir une carrière.

La femme, Patoulac l'avait déjà en la personne d'une fort aimable jeune fille, le seul et unique rejeton de son vieil ami Théodule, laquelle, étant donné son âge, dix-huit ans, devait évidemment n'avoir qu'une pensée à l'heure présente, faire le bonheur d'un homme !

Quant à la carrière, il la tiendrait à la disposid' Albert, sitôt le mariage célébré, s'étant réservé pour son neveu , qui était bel et bien licencié en droit, une bonne petite place de substitut dans une sous-préfecture du département des Bouches -du -Rhône. Au reste, l'oncle Patoulac n'était pas un de ces oncles obstinés et inflexibles.

capables de forcer la vocation d'un jeune homme I Il terminait au contraire sa lettre, en signifiant à Albert qu'il était libre de choisir entre vingt-cinq mille livres de rente immédiates et une femme charmante, ou, le statu quo, en bon français, la saisie et l'expropriation par ministère d'huissier, la misère, la faim, et l'hôpital à bref délai.

Albert n'hésita pas, et répondit, courrier par courrier, qu'il préférait, à l'hôpital, les vingt-cinq mille livres de rente, la femme charmante et la place de substitut, et que, dans trois jours au plus tard, il serait à Marseille, tant son impatience était grande de se précipiter dans les bras d'un parent aussi généreux 1

Trois jours, il ne s'était accordé que trois jours, pour rompre avec Paris, ses tripots et ses femmes I

Il se rendit au cercle, pour adresser ses adieux à tous, résolu du reste, avant d'endosser la robe, à se flanquer une dernière culotte.

Albert de Pontécroulé n'aimait pas faire les

choses à demi. Ce qu'il cartonna, ce qu'il tailla de banques, ce qu'il tira à cinq, pendant cette nuit mémorable, Dieu seul et la cagnotte le surent! Aussi, le lendemain, vers trois heures du matin, se trouva-t-il sur l'asphalte du boulevard des Italiens, passablement décati et encore bien plus décavé, se demandant, avec inquiétude, comment il emploierait les deux jours qui lui restaient à tuer, avant son départ.

Soudain, il se souvint qu'il avait encore cent francs chez lui, dans un des tiroirs de son secrétaire ; cent francs, n'était-ce pas tout ce qu'il lui fallait pour payer son voyage de Paris à Marseille, et en première classe encore ? A quoi bon alors végéter deux jours de plus à Paris, dans ce Paris qui l'écœurait?

— C'est dit, s'écria-t-il, en se dirigeant à grands pas vers son domicile, je vais surprendre l'oncle I De joie, il est capable d'augmenter ma dot de cent mille francs !

Une heure plus tard, il montait en wagon, et s'endormait bientôt d'un profond sommeil. Quand il arriva à Marseille, la nuit était noire, le train immobile, et un employé le tirait par le pan de son paletot en lui faisant remarquer, qu'avec la

meilleure volonté du monde, on ne pouvait le voiturerplus loin.

Il se frotta les yeux, s'étira, prit sa valise dans le fllet, et, un instant après, arpentait les rues de Marseille.

Il prit tout d'abord le chemin des allées de Meillan, où habitait Patoulac, mais, réfléchissant qu'on ne l'attendait pas, et que d'ailleurs, depuis qu'il ne mettait plus le trouble dans les ménages de sa ville natale, ce brave homme d'oncle devait se coucher comme les chapons, il résolut de passer cette première nuit à l'hôtel voisin. Il choisit une chambre au premier, sur le derrière, et, après s'être fait servir un confortable souper, s'enfonça entre les draps avec une inexprimable satisfaction.

Il fut réveillé, de grand matin, par un concert de voix gaies et babillardes ; toute la gent ailée était là, qui lui souhaitait la bienvenue , à coups de trilles endiablés. Il ouvrit sa fenêtre et ne fut

pas peu surpris d'apercevoir en face de lui un jardin tout ombragé de grands arbres pleins de poésie.

11 s'accouda sur l'appui, pour fouiller du regard les éclaircies.

Il put bientôt se convaincre que le jardin appartenait à une élégante maison particulière, et que ladite maison était habitée, car l'une des croisées venait de s'entrebâiller, et une jolie tête brune, passablement effrontée sous son petit bonnet decamériste, restait là immobile, les yeux fixés dans la direction de l'hôtel, comme si la présence d'un jeune homme en ces parages lui eût semblé un fait absolument insolite.

— Si mon oncle n'était pa,s retiré des affaires... du cœur, voilà une petite voisine à laquelle il eût certainement dit deux mots et qui n'eût assurément pas déparé la collection de minois que la légende lui prête ! pensa-t-il.

El, en neveu digne de son oncle, il se mit à envoyer force baisers à la camériste.

Tant d'audace ne parut pas la trop formaliser, ce qui inspira tout naturellement à Albert l'idée de recommencer ; mais soudain le petit bonnet disparut pour faire place à des bandeaux

plats, festonnés avec soin sur le bord du front, et abritant un œil encore vif, bien que la physionomie un peu mûre accusât quelques printemps suivis d'un certain nombre d'étés.

Albert de Pontécroulé avait pour principe immuable de toujours se montrer galant avec toutes les femmes, et, sous aucun prétexte, il n'eût consenti à être pour l'une d'elle une cause de chagrin ou de déception. Aussi se fit -il un devoir de continuer à la matrone , la correspondance de baisers esquissée avec la soubrette.

Pour la seconde fois, sa politesse fut accueillie par un sourire aimable. Mais la mystérieuse fenêtre n'avait pas encore livré son secret tout entier, car une nouvelle substitution de personne venait de s'accomplir, et une fillette de dix-sept à dix-huit ans, les cheveux nattés en deux longues tresses dorées, à la manière de la Marguerite de Faust, les yeux bleus, grands et limpides comme un coin de ciel sans nuages, les joues rosées, la bouche épanouie, était apparue dans le cadre de verdure.

Pour le coup, Albert de Pontécroulé, portant les deux mains à ses lèvres, fit mine d'envover à

l'inconnue tout son cœur, dans un beau geste plein d'abandon et d'ivresse.

La jolie tête blonde rougit jusqu'aux oreilles, et comme Albert se préparait à renouveler sa pantomime avec encore plus d'âme, s'il était possible, la fenêtre se referma brusquement.

. — Le diable soit des filles qui s'effarouchent pour un baiser adressé à pareille distance ! murmura-t-il. Et il allait se retirer dans sa chambre, pour se préparera rendre visite à l'oncle Patoulac, quand il lui sembla apercevoir une jupe effleurant le feuillage.

— Serait-ce une de mes trois apparitions? se demanda-t-il, et, en ce cas, laquelle des trois ?

Alors, le sang de l'oncle Patoulac bouillonna dans ses veines. Sans môme réfléchir que si, jusqu'ici, la maison ne lui avait montré que des femmes souriantes, elle pouvait bien aussi renfermer, derrière ses murs trompeurs, un et même plusieurs hommes à face rébarbative, il avisa une

grosse branche de mûrier, se laissa glisser jusqu'au tronc, et prit terre , non sans avoir brisé quelques branches sous son poids. Aussitôt, la jupe s'était enfuie, mais pas assez loin pour qu'Albert ne l'atteignît.

Le jeune homme reconnut le petit bonnet ; aussi s'empressa-t-il de déposer un ou deux baisers sur le cou de la soubrette.

Un petit cri lui répondit, cri de surprise bien jouée, suivi presque aussitôt de cette phrase sans conviction :

— Ah ! monsieur, ça n'a pas de raison ! S'introduire dans une propriété, pour venir embrasser les gens malgré eux ! s'exclama mademoiselle Julie, en tendant la nuque aux baisers que réitérait Albert.

— Hou ! Hou ! Hou ! amour de soubrette, va ! murmurait l'effronté, les lèvres enfoncées sous les mèches follettes de la camériste.

— Et encore, observa celle-ci, à voix basse, en

se dégageant peu à peu, si vous m'embrassiez sans faire de bruit, je ne dirais peut-être rien, mais ce jardin est plein d'écho, et, bien que monsieur ne soit pas là, il est certain que madame ou mademoiselle n'aurait qu'à avoir l'idée de faire un tour de ce côté...

En ce moment, Albert crut remarquer qu'une seconde robe se faufilait , à quelque distance, dans les fourrés ; avant qu'il eût eu le temps de tourner la tète, Julie s'était éclipsée en lui chuchotant :

— C'est mademoiselle ; je ne vous connais pas, et je me sauve !

— Et moi je reste, dit Albert, puisque monsieur n'est pas là 1

Presque aussitôt, un second petit cri retentit à quinze pas de lui :

— Ah!

La fdlette rose, aux cheveux tressés à la Marguerite, venait de détourner un bosquet, et de-

meurait immobile, comme pétrifiée par la présence de l'étranger.

— Qu'avez-vous , mademoiselle ? fit Albert , d'une voix douce, pour la rassurer.

— C'est que... monsieur... répondit-elle, indécise et confuse, vous revoir, là, à l'improviste!... Je n'ai pas eu l'air de vous remarquer, tout à l'heure, à la fenêtre, et, pourtant, je me suis bien aperçue quejous m'adressiez des... des baisers!... Oh ! pénétrer ici... par escalade !... Mais c'est affreux!...

I — Pas par escalade, mademoiselle, par dégringolade, au contraire, riposta Albert, car, jeune astre de beauté candide , je suis tombé par la fenêtre. Ne jetez donc pas sur moi des rayons trop sévères !

— Ah ! monsieur, si mon père rentrait du port, en cet instant?...

— Tiens, tiens, monsieur votre père est sur le port?...

— Ou si ma belle-mère s'égarait par ici?...

— Votre belle-mère est femme, elle nous sera clémente.

— Et cela au moment où l'on veut me marier !..

— Comment! on va vous marier?... A quel-

que imbécile, sans doute, vieux, laid et bête, avec de vieux rhumatismes, une vieille sciatique, et de vieilles manies, qui viendra traîner, auprès de vous, sa vieille vie usée par sa vieille inconduite?

Au même instant, un craquement se fit entendre sur le sable d'une allée voisine,

— Oh! Seigneur Jésus, voici sûrement ma bellemère ! Par pitié, monsieur, éloignez-vous I

Albert entrevit vaguement une envolée rapide et gracieuse de jupons de mousseline à travers les lilas ; mais la jeune fille avait déjà regagné l'habitation.

— « Par pitié, monsieur, éloignez-vous ! » répéta-t-il, en imitant l'intonation pleine d'effroi de la chère enfant. Elle me met à la porte, c'est-àdire à la fenêtre !... Après tout, on ne saurait résister à une prière adressée avec cette voix-là !

Comme il se dirigeait vers le mûrier qui avait favorisé sa descente, prêt à déployer toute sa Bcience gymnastique pour réintégrer son dorai-

cile , la route lui fut subitement barrée par la dame aux bandeaux.

— Vous, monsieur, vous ici ! Ah, c'est mal !

A cette apostrophe, lancée la main sur le cœur, et d'un ton empreint d'un doux reproche, Albert constata que, bien qu'un peu sur le retour, la belle-mère n'avait pas dit adieu à toute prétention.

— Elle croit que j'ai fait ce saut périlleux pour elle! se dit-il. Et trouvant plaisant d'abonder dans ce sens :

— Eh ! madame, les amoureux ne sont-ils pas tous un peu fous ? s'écria-t-il.

— Mais, tout à l'heure, monsieur, quand vous étiez à votre fenêtre, me témoignant votre flamme par des signes trop significatifs, mon silence n'aurait-il pas dû vous faire comprendre que je n'encourageais pas vos hardiesses.

— Hélas! serait-ce vrai, madame, vous ne m'aimeriez pas? répliqua-t-il, en saisissant une main que n'eussent pas dédaigné non\bre de jeunes femmes.

Après ça, elle n'était pas indigne de toute attention, cette avenante belle-mère 1

— Sachez, monsieur, que je ne ^ous pardonnerai jamais vos témérités !...

— Alors, qu'est-ce que je vais devenir? murmura-t-il, en couvrant de baisers la fort belle main qu'on lui abandonnait.

— Songez, monsieur, que mon mari est atrocement jaloux, et qu'il pourrait vous surprendre, là, à mes pieds, dans la solitude de ces fourrés !...

En ce moment, une voix terrible partit de derrière les buissons :

— A qui parlez- vous donc, Mélanie ?

— Miséricorde, mon mari ! marmotta la pauvre femme. Ah ! si vous êtes un galant homme, monsieur, et si vous avez souci de la vie d'une femme, sauvez mon honneur !

Elle voulut fuir, mais son mari la retint, lui enserrant le poignet dans ses doigts fébriles.

— J'espère, fit-il en ricanant, que vous ne nierez pas le flagrant délit !

— Mon Dieu, mon ami... balbutia-t-elle, monsieur... était...

— Il me le dira lui-même, ce qu'il était ! interrompit durement le mari.

Et, lâchant avec colère le bras de sa femme :

— Rentrez chez vous, madame Ghamborin, vo-

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tre présence est actuellement inutile. A tout à l'heure, madame, à tout à l'heure !...

Elle s'éloigna à pas lents, après avoir lancé à son innocent complice un regard d'une éloquente supplication.

Albert était du reste très mal à l'aise, et se sentait fort sot.

L'idylle devenait drame, et il se demandait, avec amertume, si du temps où il révolutionnait les ménages de Marseille, l'oncle Patoulac s'était jamais trouvé en si fâcheuse aventure.

Il jeta un coup d'oeil sur la croisée de la chambre de l'hôtel, mais elle lui parut d'autant plus haute et d'autant plus difficile à escalader, que M. Ghamborin venait de tirer de sa poche un petit revolver ; ce qui signifiait clairement que la retraite devrait s'effectuer sous le feu de l'ennemi. Le jeune homme se décida à parlementer.

— Monsieur, je vous écoute ! déclara le mari.

Et comme Albert se tenait coi, très embarrassé :

— Pour la seconde fois, monsieur, j'attends vos explications I dit-il, en posant le doigt sur la gâchette de son arme.

— Gela va vous paraître bien étrange !

— En effet, monsieur !

— C'est toute une histoire, qu'il faut que je vous raconte I

— Je suis patient, monsieur !

Cette dernière phrase de Chamborin contrastait catégoriquement avec l'attitude surexcitée de l'Othello marseillais ; quant à Albert, pris de court, ne sachant ni ce qu'il allait, ni ce qu'il devait dire, il bredouillait, n'osant articuler clairement aucun mot, comme si la moindre parole imprudente eût pu être pour lui le signal de sa mort.

— Il m'est arrivé... un accident,... fit-il tout à coup, un accident épouvantable !

— A vous ?... interrogea l'incrédule mari. Soit, mais arrivons au fait, monsieur I

Albert se passa la main sur le front, pour es^ suyer la sueur qui y perlait.

— A l'âge de quinze ans, monsieur, reprit-il après un silence, j'étais orphelin... sans famille... sans famille... et je... partais pour l'étranger...

— On vous embarquait? s'écria victorieusement

Chamborin. Je m'en serais douté 1 Vous étiez déjà sur la pente du vice !

— Non pas du vice, observa Albert de plus en plus troublé, mais d'une haute montagne... du Belou... duBéloutchistan.

— Du Béloutchistan ?

— Sans doute ! Il y a de hautes montagnes dans le Béloutchistan... Vous savez bien, de hautes montagnes?...

Il s'enferrait, et son embarras était de plus en plus visible. Quelle diable d'idée avait-il eue de parler du Béloutchistan, un pays qu'il s'était bien donné garde d'explorer ?

— Auriez-vous le fol espoir de vous moquer de moi? fit brusquement M. Chamborin.

— Dieu m'est témoin, monsieur, répliqua piteusement Albert, que je ne suis pas en train de rire I

— Moi non plus, monsieur ! Et que faisiez vous dans le Béloutchistan ?

— Mon Dieu... c'est très simple... ce que l'on fait d'ordinaire... sur une haute montagne du Béloutchistan ! Il fau' vous dire que j'étais... j'étais allé chercher, au loin, l'indépendance que me refusait ma famille...

— Quelle famille?... Vous m'avez dit que vous étiez orphelin.

— Parfaitement!... répliqua vivement Albert. Quand je dis ma famille, ce n'est pas ma famille... mais c'est ma famille tout de même... c'est ma... c'est ma nouvelle famille... ma famille du Béloutchistan... Tout à coup, dans l'immense et affreux désert oîi je m'étais égaré...

— Un désert immense dans une montagne I hurla le mari.

— Pourquoi pas? Un désert, et une montagne dans un désert, je veux dire... une montagne et un désert dans une montagne... cela se voit tous les jours 1 J'avais fui ma famille, n'est-ce pas, et j'étais allé chercher l'indépendance dans le désert... l'indépendance dans le désert...

— Ensuite, monsieur? lit, pour la seconde fois, le mari, qui donnait des signes de plus en plus évidents d'impatience.

— L'indépendance dans le désert 1... répéta Albert, en ravalant sa salive. Tout à coup, dis-je, un parti persan qui venait fourrager...

— Fourrager dans le désert? Ah I çà, monsieur 1...

— Fourrager dans le désert, qu'y a-t-il là d'éton-

nant? On a besoin de fourrages, et si l'on n'a qu'un désert à sa portée... alors on fourrage dans le désert !

— Ensuite, monsieur?...

L'infortuné neveu de Patoulac suait à grosses gouttes. Il désespérait à présent de « sauver l'honneur», comme l'en avait conjuré madame Ghamborin.

Subitement, une idée lumineuse, unique, lui vint à l'esprit : désormais, il tenait son histoire.

— Tout à coup, dis-je, continua-t-il, un parti persan tombe sur moi à l'improvlste, et me fait prisonnier, sans coup férir! Quand je revins à moi, car je m'étais évanoui, par suite de mes nombreuses blessures, j'étais dans le sérail du gouver neur d'une province de Perse...

— Vous ! s'exclama Ghamborin dont l'attitude devint immédiatement moins hostile.

— Hélas 1... soupira Albert d'une voix vraiment navrante. Mes nouvelles fonctions consistaient

40 POUR CES DAMES l

donc à garder les femmes du prince le plus cruel que l'Asie ait enfanté.

— Sapristi... mais alors?... fit le mari de Mélanie, avec intérêt.

— Oui !... répondit à voix basse Albert, en baissant la tête, pour étouffer un fou rire.

Ghamborin rengaina à la hâte son revolver dans la poche de sa jaquette, et tendant les deux mains à Albert :

— Ah! mon pauvre ami ! lui dit-il d'une voix vibrante d'émotion.

Alors il le prit par le bras et l'entraîna dans les allées, avec des attentions de père pour un fils convalescent, et il n'eut de cesse que le jeune homme lui eût appris par quels prodigieux subterfuges il avait échappé au cruel monarque de Perse.

Albert, plus à l'aise depuis qu'il avait conquis la confiance de ce mari jaloux, retrouva aussitôt tout son bagou.

— Un beau jour, dit-il, désireux de parcourir incognito l'Occident, le prince cruel avait embarqué ses femmes dans un navire qui devait naviguer côte à côte avec le vaisseau royal, et lui, Albert, avait été désigné pour accompagner en Europe ce stock de bouris. Le voyage sur la Méditerranée s'était effectué sans incident, jusqu'en vue de Marseille ; mais là, mû par un courage de désespéré, le gardien du sérail s'était précipité à la mer, et avait gagné le port à la nage. Et voilà comment, se sentant poursuivi de très près, il avait été contraint de franchir le mur de M. Gbamborin, et de se précipiter aux pieds de sa femme, pour implorer d'elle asile et protection.

— Et j'osais soupçonner Mélanie, j'osais vous soupçonner, vous! s'écria Ghamborin. Mais certainement que je vous protégerai, et contre tous les schahs et pachas de la création encore ! Vous serez mon ami, vous serez mon frère, vous serez un autre moi-même !

— Il exagère ! pensa le jeune homme.

Ghamborin lui demanda son nom.

— Lysis Durandeau, déclara Albert, ne voulant pas divulguer son nom de Pontécroulé à des gens qui habitaient si près de son oncle.

^.«te**"

— Eh bien, mon cher Lysis, puisque vous n'avez ni famille, ni ressources, je vous loge, je vous nourris, je vous adopte en un mot! Seulement, je vais vous dire, je n'ai pas de sérail, moi, mais j'ai une femme, j'ai une fille, et, par le temps qui court, c'est une lourde responsabilité ! Or, puisque vous avez eu le malheur de tomber aux mains de ce prince cruel, vous allez avoir un moyen de reconnaître mon hospitalité, et d'utiliser... les facultés que les hasards... et les Persans... bref, je vous confie l'honneur de ma femme et de ma fille !

Albert commençait à se demander si c'était bien sérieusement que parlait son nouvel ami. Lui confier, à lui, une femme et une fille ! Voilà qui dépassait toutes ses prévisions !

Mais Ghamborin, une fois lancé dans cette voie, ne semblait pas vouloir s'arrêter de si tôt.

Il avait, au premier, une chambre très confaortble, où il installerait Lysis. La porte qui donnait sur la rue était solide, sans doute, mais

il allait, pour plus de précaution, donner l'ordre qu'on mît le double tour à la serrure, qu'on poussât les verrous, et qu'on n'ouvrît à quiconque se présenterait, qu'après s'être assuré, par le judas, que le visiteur n'appartenait pas aux séides du prince persan.

Au reste, cet excellent Lysis ferait bien, pendant quelques jours, de ne point même descendre. Un hôtel meublé avait vue sur le jardin, et des espions, embusqués derrière des rideaux, pouvaient le découvrir I Enfin la plus grande circonspection était indispensable. Quelques instants après, Ghamborin, après avoir conduit Albert à la chambre bleue, courait rejoindre sa femme. Celle-ci, la figure décomposée par la frayeur, toute tremblante, attendait, résignée, le retour de son mari ; maintenant elle avait fait le sacrifice de sa vie !

— Il est en sûreté, Je le cache ici! s'exclama Ghamborin triomphalement, du plus loin qu'il aperçut Mélanie.

— Vous le cachez?... répéta la malheureuse qui crut un instant à quelque supplice odieux inventé par son mari pour assouvir sa vengeance sur l'homme qu'il pensait coupable.

kh POUR CES DAMES

— Sans doute, reprit Ghamborin. Je lui ai même offert la chambre bleue, tout à côté de la tienne...

— Ah ! pour rien au monde, je ne souffrirai que ce jeune homme occupe une pièce presque contiguë à mon appartement ! s'écria-t-elle.

Le calme plein de gaieté de son mari commençait à la rassurer, et la rendait à elle-même ; évidemment, l'inconnu avait sauvé l'honneur, ou tout au moins les apparences.

— Tu veux donc l'envoyer à la morti fit -il d'une voix solennelle.

Il comprit à l'ébahissement de sa femme que Lysis n'avait pas eu le temps de la mettre complètement au courant. Alors il l'informa, en quelques mots, de la mésaventure arrivée à son protégé, et lui dépeignit les dangers auxquels il était exposé à Marseille.

Il s'excusa, en même temps, des mots un peu vifs qu'il avait laissé échapper, à l'adresse de sa femme, dans le jardin, et des soupçons qu'il avait, disait-il, failli avoir sur sa vertu.

— Ah! le pauvre jeune homme! fut la seule réflexion que put articuler madame Ghamborin, tant elle se sentait émue par le malheur irrémédiable de Lysis.

Au même moment, un rire étouffé éclata derrière la porte du boudoir, où la camériste époussetait la toilette de madame. Ghamborin tint à présenter officiellement Lysis à sa femme et à sa fille, et recommanda à Julie de le servir avec douceur et empressement.

Puis il sortit, pour aller s'assurer si la maison n'était pas cernée, ou tout au moins si, dans la rue, quelque personnage à figure patibulaire de l'escorte du prince n'était pas aux aguets.

Albert, encore doublement étourdi, et par l'arrivée de Ghamborin le surprenant aux pieds de sa femme, et par le revirement inespéré que l'histoire des Persans avait provoqué chez ce mari jaloux, s'était tout d'abord jeté sur un fauteuil, pour s'absorber dans ses réflexions.

La situation n'était pas ordinaire, et valait la peine d'ôtre très sérieusement examinée.

Il se voyait dans une impasse d'oii personne, pas même son oncle, ne pouvait le tirer, car, du jour où Chamborin apprendrait qu'il avait été mystifié, et il ne pouvait manquer d'en être convaincu avant peu, les six coups du petit revolver seraient infailliblement tirés sur qui de droit. Sans compter que, pour peu que le faux gardien du sérail fût retenu un peu longtemps dans la chambre bleue, l'héritage de l'oncle Patoulac passerait... au bleu pour lui!

— Pardieu, tant pis, et au petit bonheur ! dit Albert, tout à coup, en se levant, et en se dirigéant vers le salon. Il y a des femmes très appétissantes, ici, c'est toujours ça !

Mélanie, occupée h soigner quelques plantes d'appartements, lui jeta, en l'apercevant, un regard d'indicible compassion.

— Enfin, je vous retrouve, et seule ! J'ai tant

de choses à vous dire ! s'écria-t-il en courant ù elle.

— Êtes- vous moins agité au moins, mon ami? demanda-t-elle.

— Agité?...

— Oui!... Vous n'avez plus peur du prince?

— Ah ! son mari lui a dit !... pensa Albert, un peu décontenancé.

Puis d'une voix très assurée :

— Non, je n'ai plus peur du prince ; je nai plus peur de personne !

— Et vous habituerez- vous à vivre ici ?

— Si je m'habituerai à vivre ici? répéta-t-il avec chaleur. Mais vous ne devinez donc pas que j'ai réalisé l'unique rêve de toute mon existence ! Vous contempler sans cesse, me réchauffer à la flamme de vos yeux, vous aimer, et savoir que vous partagez cet amour!...

— Son amour ! soupira-t-elle tristement.

— Car vous m'aimez, n'est-ce pas, vous m'aimez ? interrogea Albert, avec chaleur;

— Je vous?... Sans doute, j'ai de la sympathie pour vous, de la commisération surtout, beaucoup de commisération !

— Mais comprenez-le bien, ce cœur est brûlant !

— Son cœur est brûlant ! Pauvre jeune homme !... murmura madame Ghamborin.

— Car enfin, poursuivit Albert, pour vous, je me suis fait une situation impossible dans cette maison, mais, je ne me repentirais de rien, si, malgré tout, votre amour me reste, votre amour, qui est toute ma vie !

— Mais il vous reste, mon ami ! se hâta de de répondre Mélanie, pour être agréable b ce pauvre M. Lysis.

Albert, encouragé par ces dernières paroles, devint plus pressant, cherchant à passer son bras autour de la taille de la dame. Et comme elle résistait, en minaudant :

— Ne soyez pas cruelle, s'exclama-t-il, ne me refusez pas le seul bonheur que je puisse goûter ici-bas, et, ce soir, lorsque votre mari sera couché, promettez-moi de venir me rejoindre au jardin...

— Pourquoi ce soir, plutôt que demain dans la journée, mon ami? demanda-t-elle naïvement.

— Pourquoi? Elle est bien bonne! pensa Albert. Et, à haute voix :

— Les nuits sont si belles, à cette époque!... Sous l'ombre vague des tilleuls, assis tous deux, près de l'un l'autre...

— Pauvre garçon, avoir tant de poésie!... Quels monstres que ces Persans ! soupira-t-elle

Julie venait d'entrer, demandant des instructions à propos de la chambre bleue; madame Ghamborin en profita pour s'arracher à cette attristante scène d'amour.

— Gomme elle se montre réservée à présent!... se dit Albert. Est-ce que vraiment elle croirait au prince cruel?... Heureusement, la femme de chambre n'avait pas reçu les confidences de son! patron, elle, et elle était là devant lui, toujours agaçante avec son sourire malicieux et son petit bonnet si crânement posé. Albert jugea qu'avec elle il n'y avait pas lieu de prendre des détours, et, sans autre forme d'entrée en matière, il l'embrassa sur ses yeux fripons.

— Laissez-moi, monsieur Lysis, laisse»moi Il faut que je fasse mon ouvrage! déclara-t-elle, en se dégageant.

Mais Albert la rattrapa.

— Tu ne veux pas donc pas ra'octroyer un baiser, soubrette sans entrailles !

— Dire qu'il a de si bonnes intentions, des intentions comme tout le monde !... Est-ce drôle toul de même I se dit la camériste

iO POUR CES dames!

— Julie, ma petite Julie, tu ne te faisais pas tant prier, ce matin !

— Oui, murmura-t-elle, mais, depuis ce matin, il y a les Persans qui ont jeté un froid !... Après tout, s'il ne faut que cela pour le rendre heureux, qu'est-ce que je risque?... C'est son tic à lui d'embrasser !

Et, tendant le cou avec complaisance :

— Dépêchez-vous ! dit-elle, toujours souriante. Mais à quoi cela pouvait-il bien lui servir de cajoler ainsi les femmes?

Un bruit de pas, dans la chambre voisine, fit redresser subitement la tête à Julie.

— Assez maintenant, c'est assez, monsieur Lysis !

— Maintenant, soit, fit Albert, mais à une condition, c'est que ce soir tu laisseras ta porte ouverte !

Julie fut prise d'un fou rire, et s'échappa en répétant :

— Ma porte ouverte ! Ah ! ah! il est très drôle, il est impayable, monsieur Lysis 1

Albert, lui, ne riait pas !

— Oui, tords-toi, grommelait-il, dans un mou v^ ment d'humeur, tords-toi encore ! Elle a toujours

l'air de se ficher de vous, cette fille-là, c'est horripilant!... Et elle ne laissera pas sa porte ouverte, et ce n'est pas par vertu qu'elle ne la laissera pas... au contraire... c'est parce qu'elle aussi, sans doute, on lui aura conté... Ah! mais ils, commencent à m'exaspérer, les Persans !

L'arrivée de mademoiselle Ghamborin le calma comme par enchantement.

Elle baissait les yeux, timidement, et se tenait sur le pas rie la porte, n'osant entrer, les joues empourprées, comme une enfant prise en faute.

Il la contempla quelques instants, ayant peur, s'il esquissait le moindre geste, de faire évanouir cette délicieuse apparition, auprès de qui la fiancée que lui réservait son oncle Patoulac ne devait être que de la Saint-Jean.

— Ma vue ne vous est donc pas désagréable, mademoiselle ? demanda4-il presque timidement.

— Oh ! du tout, monsieur ! répliqua vivement la jeune fille en avançant d'un pas. Je suis au contraire bien heureuse de vous rencontrer sain et sauf; j'ai eu si peur pour vous ce matin, quand je me suis enfuie en vous laissant tout seul dans le jardin, en présence de mes parents!

— Mais aussij poursuivit-elle, et soudain sa

figure s'éclaira, si vous saviez quelle joie j'ai ressentie, quand, quelques instants après, vous vous êtes acheminé vers la maison, bras dessus bras dessous avec mon père, et que j'ai appris qu'il vous installait dans la chambre bleue ! J'étais si contente, si contente... que j'ai lait un serment, un serment solennel, celui de n'épouser jamais le mari qu'on me destine !

En entendant cette déclaration d'amour si franche, si ingénument innocente, Albert fut pris d'un immense désir d'aimer cette petite comme un fou.

Il allait se précipiter vers elle, pour la presser dans ses bras, comme le méritaient tant de charmes inconscients et pudiques, quand il se souvint à temps qu'il était sur le point d'être nommé substitut, et qu'un pareil attentat sur la personne d'une jeune fille serait d'un déplorable effet pour ses débuts dans la magistrature.

Il se contenta donc de remercier, aussi chaleureusement que possible, mademoiselle Henriette, des marques de sympathie qu'elle lui témoignait, et de l'assurer qu'elle ne s'adressait pas à un ingrat.

— Alors, dit-elle étourdiment, vous ferez votre demande aujourd'hui, n'est-ce pas?

— C'est qu'elle mène rondement les choses! pensa Albert, à qui cette impatience causait pourtant plus de joie qu'il ne voulait se l'avouer. Mais il se rappela tout à coup les cinq cent mille francs de dot que l'oncle Patoulac couvait depuis si longtemps pour son cher neveu.

— Est-ce qu'il ne vous semble pas, dit-il, pour gagner du temps, que, dès le premier jour, ce serait un peu brusquer les choses ? Si nous attendions encore?...

— Attendre! Y songez- vous, monsieur Lysis? C'est demain qu'arrive mon futur, et il est indispensable que nous soyons promis l'un à l'autre, avant qu'il ait mis les pieds dans cette maison !

— Sans doute! fit Albert, sans conviction.

— Au surplus, reprit la jeune fille, puisque nous sommes d'accord, je me charge de parler moi-même à mon père, et tout de suite encore, car je l'entends qui rentre!... Je vous rejoindrai ici dans un instant.

Albert voulut la retenir, mais légère comme un sylphe, elle était déjà au bout du vestibule, dans les bras de Chamborin.

La situation se corsait, et du diable si le jeune homme savait comment il en sortirait, car il était bel et bien prisonnier dans la maison de M. Chamborin, qui avait pour lui des attentions de geôlier auquel on a confié la garde d'un condamné d'importance.

N'importe, il se sentait un peu réconforté par l'aveu de la jeune fille. Celle-là du moins ne doutait pas qu'il fût un homme comme les autres, et même un peu mieux que les autres, puisqu'elle n'hésitait pas à lui sacrifier un fiancé agréé par la famille.

M. Chamborin avait été entraîné dans son cabinet de Travail, et, à peine se fut-il assis dans son grand fauteuil de bureau, qu'Henriette sautait sur les genoux paternels.

— Si tu étais bien gentil, lui dit-elle, sais-tu, petit papa, ce que tu ferais ?

— Qu'est-ce que je ferais ?

— Tu écrirais au fiancé que tu m'as choisi, pour le prier de ne pas se déranger.

— Comment, la veille de la présentation, sans raison valable?... interrompit Ghamborin. Mais tu n'y penses pas, fillette?...

— J'y pense si bien, que j'ai préparé la lettre, fit-elle, en tirant de sa poche une missive toute prête à être expédiée.

' Ghamborin la parcourut des yeux, et la serra dans sa poche.

— G'est impossible, murmura-t-il. Et d'ailleurs, tu voudrais donc rester fille ?

— Oh ! non pas ! riposta Henriette, en le câlinant bien fort; tu me donnerais un autre jeune homme, voilà tout !

— Mais il n'en vient aucun ici ?

— Tu sais bien que si !... afflrma-t-elle en tournant ses pouces, les yeux à terre. Un jeune homme blond, avec de la moustache blonde, et puis un air si aimable... si aimable... qu'on ne peut s'empêcher de l'aimer !

— Mais de qui diable entends-tu parler? demanda le père.

— De M. Lysis ! répliqua la jeune fille, presque à voix basse.

Ghamborin partit d'un éclat de rire formidable.

— Lysis ! lu veux épouser Lysis ! Eh bien ! non, là... épouser Lysis, elle est trop forte !

— Pourquoi ?

— Parce que c'est extraordinaire, ce que lu me dis là!

Ghamborin ne savait par quelle raison convaincre Henriette de l'insanité de sa prétention, car, vis-à-vis d'une jeune fille, la vérité vraie était impossible à dire, dans l'espèce. Il lui fallait pourtant donner quelques motifs de son refus ; il allégua donc que Lysis Durandeau lui avait avoué n'avoir pas un sou de fortune, et que c'était par charité que lui, Ghamborin, l'avait momentanément recueilli.

— Mais quand on s'aime !... observa la jeune fille, dont les yeux s'emplissaient de larmes.

— Il t'a dit qu'il t'aimait? interrogea Ghamborin, prêt à s'esclatîer de nouveau.

— Ça se voit bien ! déclara la jeune fille, dont la physionomie s'illumina de plaisir. '

Et s'élançant au cou de son père :

— Oh ! mon petit papa, tu ne voudrais pas sacrifier ta fille, n'est-ce pas ?

— Mais c'est en l'accordant à Lysis que je te sacrifierais

Chamborin s'était peu à peu dégagé de l'étreinte d'Henriette.

— Ah ! tu es méchant ! tu es méchant ! fit celle ci, en s'éloignant avec une moue de dépit.

Dans la journée, elle attira Albert, à part, dans un des coins du vestibule.

— Papa ne veut pas de vous 1 dit-elle, d'un ton bref.

— Vraiment?

— Mais je ne me tiens pas pour battue ! Vous m'aimez, n'est-ce pas?

— Oh ! je vous le jure, mademoiselle !

Cette dernière phrase avait été prononcée par le jeune homme avec un tel accent de sincérité, qu'Henriette en éprouva un délicieux contre-coup au cœur.

— Alors, ce soir, reprit-elle, quand elle fut un peu remise de sa douce émotion, vous aurez soin, en dînant avec nous, de ne pas me regarder, de me parler à peine, mais de vous entretenir tout le temps avec mon père et un de ses amis.

Vous raconterez vos voyages, puisqu'on dit que vous avez beaucoup voyagé, et, sitôt après le café, au moment oîi vous serez sûr de ne pas être remarqué, vous gagnerez le jardin ; j'y serai, vous attendant, vous m'enlèverez, et nous fuirons ensemble !

Albert voulut risquer une objection, mais on venait ; ils durent se séparer.

Pendant toute la journée, de Pontécroulé se tint enfermé dans sa chambre, surveillant avec attention les allées et venues do M. Ghamborjn, et espérant pouvoir escalader la fenêtre de l'hôtel, ou se faufiler par la porte de sortie, au moment propice ; mais son geôlier ne se départit pas un instant de sa vigilance.

Pourtant, quelque amour qu'il ressentît pour Henriette, il ne pouvait se décider à suivre point pour point le plan qu'elle avait imaginé. En supposant qu'il ne fût pas impraticable, Albert connaissait assez la loi pour ne pas ignorer, qu'er, cas de réussite, il risquait tout bonnement d'être mis en rapport avec la Justice, autrement que comme substitut.

A six heures, la sonnette de la grille d'entrée tinta fortement, signalant l'arrivée du convive i qu'avait annoncé Henriette, et, quelques minutes après, Julie, toujours son sourire moqueur aux lèvres, se présentait au seuil de la chambre bleue et prévenait M. Lysis que le dîner était servi.

Albert passa, très grave, devant Julie; il lui en voulait à cette éternelle rieuse ! Il descendit tout pensif l'escalier qui menait au rez-de-chaussée, mais quel ne fut pas son ébahissement, en péné* trant dans la salle à manger, d'apercevoir l'oncle Patoulac installé à la droite de madame Gham* borin ! Il faillit tomber à la renverse, et dut se retenir à un buffet.

— Gomment, toi, déjà arrivé à Marseille, et dans la maison de Théodule !.. . s'écria le bonhomme.

Albert, comprenant, à l'intonation franche et sympathique de la voix de son oncle, que désormais il avait un puissant défenseur dans la place, reprit un peu courage.

— Tu connais donc M. Lysis Durandeau? interrogea Chamborin, dont le front s'était subitement rembruni.

— Qui ça, Lysis Durandeau? répliqua Paloulac. Dis plutôt Albert de Pontécroulé, mon neveu, et qui aspire à la main de ta gentille Henriette !

— Et il n'est jamais allé chez les Persans, sans doute? rugit Chamborin, en marchant, le sourcil froncé, sur Albert, et en fouillant, de la main droite, dans la poche de sa jaquette, pour y caresser la crosse de son revolver.

Patoulac ne comprenait rien à cette pantomime menaçante.

Mais Henriette, avec cet instinct si délicat et si perspicace des femmes qui aiment, comprit que le jeune homme courait un grand danger.

Elle se leva de table, et se précipitant aux genoux de son père :

— C'est moi, s'écria-t-elle, moi seule qui ai attir monsieur, et qui l'ai décidé à s'introduire

dans le jardin !

— Et pourquoi, mademoiselle, avez-vous commis cet acte de légèreté impardonnable chez une jeune fille?

— Pour le juger, sans qu'il fût prévenu, et

m'en faire aimer, sans qu'il sût qui j'étais, répliqua-t-elle toute rougissante.

— Et vous étiez dans la confidence, madame? demanda Ghamborin, en se tournant du côté de sa femme.

— Justement, madame avait reçu le mot d'ordre de sa fille ! dit gaiement Albert, qui avait repris complète possession de lui-même, et estimait prudent de venir au secours de la belle-mère, toute prête à défaillir.

— Eh bien ! dit Ghamborin en se rasseyant et en riant de bon cœur, vous êtes tous de fiers comédiens !

— Ge qu'il y a de plus clair dans tout cela, déclara l'oncle Patoulac, en attaquant le potage, c'est que la comédie finira par le mariage de mon neveu I

^/ii/rfi(MJ/

Vers minuit, Paul et Suzanne s'arrêtaient au coin du boulevard des Capucines et de la place de l'Opéra.

— Au revoir, mon chéri, dit Suzanne, en tendant affectueusement la main au jeune homme.

— Gomment, tu me quittes déjà ? répliqua-t-il.

Pormet9-moi au moins de t'accorapagner jusqu'à ta porte,

— Non, monsieur, n'y comptez pas ! N'a-t-il pas été convenu que nous nous séparerions ici ? Merci bien!,.. Madame Duflochet n'aurait qu'à nous rencontrer!... Allons, à dimanche prochain! ajouta-t-elle, en évitant, par une légère inclinalion de tôte, le baiser qu'il avait au bord des lèvres pour le lui déposer sur le front. Et surtout n'oublie pas que c'est ma fête, dimanche !...

— A dimanche ! répéta-t-il tout triste, tandis qu'avant de traverser la chaussée, elle se retournait pour lui adresser un sourira bien tendre, qui semblait dire :

— Ne te fais donc pas de chagrin ! Dans huit jours nous nous reverrons, et huit jours sont bien vite écoulés, quand on s'aime, puisqu'on pense tout le temps l'un à l'autre !

Il la suivit un moment des yeux, et, brusquement, avant même de l'avoir perdue de vue, il s'éloigna pour ne pas céder à la tentation de s'élancer après elle-

Chère petite maîtresse , l'aimer aussi passionnément, et ne pouvoir rester avec elle que quelques heures par semaine ! Et encore, pour obtenir

ces courts instants de tête-à-tête, Suzanne avaitelle dû faire un mensonge à madame Duflochet, une des plus grandes couturières de l'avenue de l'Opéra, chez qui elle était au pair.

Être au pair, c'est avoir la nourriture, le logement, et surtout fort peu de liberté !

Le dimanche, après la messe, madame Duflochet donnait congé jusqu'au soir à son apprentie qui lui racontait effrontément, le lendemain, qu'elle avait passé une journée charmante avec la tante Elise.

Mais le truc de la tante Elise pouvait être éventé, et alors... Alors, Paul en avait des sueurs froides, car, madame Duflochet, dans sa fureur d'avoir été mystifiée, était fort bien capable de renvoyer la petite menteuse, à Saint-Quentin, chez ses parents.

Malheureusement, Paul n'avait pas assez d'argent à. sa disposition pour être à même d'affranchir Suzanne de la tutelle de la couturière. Sa grand'mère ne lui allouait que cinquante francs par mois, pour ses menus plaisirs, et ce n'est pas d'ordinaire avec pareille somme qu'on peut avoir la prétention de mettre dans ses meubles la bienaimée.

POUR CSS DAM ES î

Et cependant, madame d'Oléra était riche ; elle occupait, 24, faubourg Poissonnière, un appartement somptueux, desservi par un nombreux domestique, et elle adorait aussi son unique petit-fils, pauvre orphelin qu'elle avait élevé. N'allez pas croire, non plus, qu'elle fût avare, ou même économe ! Sa bourse était toujours ouverte à ses amis et aux indigents, et ne se fermait jamais que pour son Paul. C'est que le cher enfant était dans l'âge des bêtises, et qu'il eût été vraiment trop exposé à en commettre, s'il avait eu, au service de ses fougueux vingt ans, un portemonnaie toujours bien garni.

Certes, le sien ne l'était pas souvent, et en deux dimanches, il le vidait : deux allers et retours pour Meudon ou ailleurs, quatre modestes repas sous la tonnelle, en compagnie de Suzanne, et les fonds du mois étaient mangés.

Aujourd'hui, c'était le cas, et il y avait quinze jours seulement que Paul avait touché sa pension !

— Eh ! bien ! voilà tout, se dit-il stoïquement, j'en prendrai mon parti 1 Mais, subitement, il se rappela les derniers mots de Suzanne :

— N'oublie pas surtout que c'est ma fête, di manche prochain I

Sa fête !... Eh ! il ne le savait quo trop que c'était sa fête, puisqu'il se demandait comment la lui souhaiter !

Pour comble d'embarras, il ne pouvait et ne voulait offrir à sa Suzanne qu'un cadeau de prix, un bracelet, par exemple, dont elle avait tant envie. Ce qui le réconfortait un peu, c'était de se dire, fort justement du reste, qu'il est plus facile, quand on n'a pas le sou, de se procurer un bijou qu'un simple bouquet.

Mais quel joaillier lui ferait crédit ? Tous, parbleu, s'il se recommandait de la millionnaire madame d'Oléra! Mais voyez-vous qu'un d'eux s'avisât d'aller aux renseignements , faubourg Poissonnière, et apprît ainsi, inconsciemment. à la grand'mère, les fredaines de son petit-fils ?

Paul eut un moment l'idée d'avoir recours à ses camarades. Mais les pauvres diables, tout cossus qu'ils devaient être un jour, étaient présentement aussi gueux que lui.

Rien donc à emprunter de ce côtj. Et s'il essayait de tirer une carotte à grand'maman ? Vingt fois, il s'y était hasardé, et vingt fois, il avait échoué.

Pendant trois ou quatre jours, il se tortura l'imagination pour découvrir un expédient qui

lui permît de faire honneur h In fôte de Suzanne, mais il n'avait encore rien trouvé, et la terrible échéance était imminente !

Ce matin-là, brisé par une nuit d'insomnie consacrée presque tout entière à ruminer des plans impraticables, il ne se leva qu'à midi, juste à temps pour le déjeuner.

Madame d'Oléra, en l'apercevant soucieux, les yeux cernés, les traits tirés, s'informa, avec sollicitude, de sa santé.

— Je me porte fort bien, et je n'ai que mal dormi, répondit-il distraitement.

C'était vendredi, toute la maison faisait maigre, excepté Nita, une chienne-griffon dont madame d'Oléra était entichée. C'était sa joie, sa vie, l'ôtre qu'elle chérissait le plus au monde, après son petit-fils. Elle la cajolait tant, l'entourait de tels soins, avait pour elle des attentions si délicates, que Paul était jaloux delà petite bête et l'avait prise en grippe. Gomme tous les animaux trop gâtés, Nita était pleine de morgue, capricieuse, volontaire , toujours d'une humeur de dogue, aboyant à propos de rien, mordant de môme, très insupportable. Aussi paresseuse qu'un loir, elle passait son existence, vautrée sur un coussin

de peluche brodée, et rembourré de plunies, s'il vous plaît ! Dans la rue, après avoir fait deux ou trois pas, elle geignait, soi-disant exténuée dé fatigue, et ne cessait ses lamentations de crocodile que lorsque la femme de chambre ou madame d'Oléra la prenaient dans leurs bras !

Et, de plus, d'un difficile h table!... Elle rechignait sur tout, croyant sans doute bon genre de faire sa petite gueule devant les meilleurs morceaux. La soupe, le pain la dégoûtaient, et, dans le poulet, elle ne mangeait jamais que l'aile !

Tandis que Paul déchiquetait, du bout des dents, de la morue aux pommes de terre, Nita, ramassée en boule sur les genoux de madame d'Oléra, dégustait un succulent pâté de foie gras.

Il considéra l'heureuse chienne, d'abord avec convoitise, puis bientôt avec colère. C'était enrageant à la fin, et par trop injuste I Pourquoi à lui la morue qu'il abominait, et à elle le foie gras dont elle raffolait? Et, comme pour le narguer, elle se léchait les babines, les yeux clos de plaisir !...

— Je crois qu'elle se fiche de moi ! pensa-t-il. Mais, pour que la vilaine bête n'eût pas le derniei

avec lui, il tendit son assiette à madame d'Oléra.

— Grand'mère. un peu de foie gras, je te prie 1

— Es-tu fou, mon enfant?... Un vendredi!...

— Avec ça que Nita s'en prive !...

— Elle n'est pas catholique, elle !... repartit la bonne dame en riant.

L'explication ne dut pas trop satisfaire Paul, car, dans un mouvement involontaire d'impatience, il déplaça sa chaise qui grinça sur le parquet.

— Ouà, ouà 1 grommela aussitôt la nerveuse

Nita.

— Veux-tu bien te tairai vociféra le jeune

homme, le poing levé.

Sous la menace, le griffon se dressa sur son derrière, et grogna sourdement, prêt à faire le coup de patte.

Déjà Paul exaspéré crispait les doigts, sur le point d'étrangler le grincheux roquet, lorsqu'un geste suppliant de madame d'Oléra le calma soudain : par respect pour sa grand'mère, il se contenait, mais ce n'était que correction remise 1

Tout à coup, comme il lançait, en dessous, un regard haineux à Nita, une inspiration lumineuse lui vint.

— Est-ce drôle tout de même que je n'y aie pas songé plus tôt ! se dit-il.

Dans Sun contentement d'avoir enfin résolu un

problème jusqu'alors inutilement cherché , sa physionomie s'éclaircit, et il retira du compotier un macaron bien frais avec l'intention de l'offrir à Nita.

Le griffon, méiiant comme s'il eût eu connaissance du vers célèbre de Yirgile :

Timeo Danaos el dona fereutes...

toisa Paul une minute, hésitant à happer le gâteau présenté par un ennemi. Mais la gourmandise finit par l'emporter, et bientôt retentit un bruit de mâchoire, qui prouva clairement que les hostilités étaient terminées.

— Enfin, vous voilà réconciliés ! s'écria madame d'Oléra, radieuse.

— Mais oui, bonne-maman ! Je m'étais mépris sur le compte de Nita, qui est un brave toutou.

— Alors, je te la confie en toute sécurité, ayant une visite à faire oii je ne puis l'emmener avec moi ; si elle s'ennuie trop en mon absence, tu la promèneras une heure ou deux.

— Je te le promets.

Dès que sa grand'mère fut partie, Paul revêtit Nita d'un paletot gros bleu, l'enleva de terre

pour la blottir contre sa poitrine, et, quelques minutes après, tous deux montaient en fiacre.

— Rue de Bondy I fit Paul au cocher, d'un ton bas et mystérieux, au risque d'éveiller les soupçons de Nita.

Arrivé à destination, il sauta prestement sur le trottoir et demanda au concierge M. Jules Lordot.

— Je crois qu'il y est.

— Tout va bien ! ne put s'empêcher de s'exclamer l'imprudent jeune homme, l'attitude triomphante.

Il escalada les deux étages en quelques bonds, sans que Nita, qui se pelotonnait câlinement sur son épaule, exhalât une seule plainte pour protester contre cette ascension trop rapide, qui la secouait pourtant bien fort.

Le domestique les introduisit instantanément dans la chambre de M. Jules.

— Mon bon Lordot, s'écria Paul, dès le seuil de pièce, voici Nita que je t'amène I Garde-la chez toi, au secret le plus absolu, jusqu'à nouvel ordre. Il y va du bonheur d'une femme !

— Tout à ton service !

Paul n'eut pas besoin d'en entendre plus long;

il jeta Nita sur le lit, si pressé de s'esquiver, qu'il omit de remercier son ami Jules.

En le voyant reparaître seul, la grand' mère eut le pressentiment d'un malheur.

— Oïl est Nita? lit-elle vivement, la voix tremblante.

Paul, sans rien répondre, s'affaissa sur un fauteuil, la tête basse, les bras ballants, en proie à un désespoir supérieurement joué.

— Où est Nita? répéta madame d'Oléra, fébrilement.

— Perdue ! balbutia-t-il.

La malheureuse femme devint toute pâle et se laissa tomber, à son tour, sur un canapé, le visage inondé de larmes.

Paul, à la vue de cette douleur qu'il avait provoquée, et, que d'un mot, il pouvait dissiper, eut un remords.

Faire pleurer ainsi sa bonne-maman qu'il aimait tant, ah ! vraiment, c'était trop mal ! Et déjà il ouvrait la bouche pour la rassurer sur le sort de Nita, lorsque le souvenir de Suzanne lui revint brusquement à la mémoire.

— Si je dis tout, réfléchit-il, c'en est fait du bracelet de ma petite amie !

Et, à la pensée qu'en avouant la séquestration arbitraire du griffon, sa pauvre mignonne serait privée d'un bijou qu'elle désirait depuis si longtemps, il réussit à être sans pitié.

— Voyons, bonne-maman, fit-il, en allant s'assoir à côté de madame d'Oléra, à quoi bon te désoler ainsi? Sans doute, Nita est égarée, mais enfin elle peut se retrouver ! Si tu m'en croyais, nous rédigerions, sur-le-champ, une affiche de circonstance, que nous ferions placarder dans le quartier. Ça ne manque jamais son effet !

— Tu as raison, mon enfant, repartit la grand'mère, entre deux sanglots, c'est peut-être le seul moyen.

Paul déchira une feuille de son calepin, et commença à écrire :

« 300 francs de récompense »

— 300 francs de récompense ! fit madame d'Oléra, avec un haut-le-corps. C'est trop, c'est beaucoup trop ! Nita ne m'en a coûté que 200 !

— Je le sais, mais tu l'as si bien élevée, elle est tellement changée à son avantage, qu'aujourd'hui elle vaut le double, et plutôt le triple. Du reste, si elle t'est aussi chère que tu le prétends, tu n'as pas le droit de lésiner.

— Va pour 300 francs !

Il poursuivit :

« Vendredi, vers deux heures de l'après-midi, entre le faubourg Poissonnière et la rue Montmartre, il a été perdu une chienne-griffon répondant au nom de Nita, et vêtue d'un paletot grosbleu.

» Signalement: Poils jaunes, rugueux...

— Oh ! rugueux ! interrompit madame d'Oléra. Ils sont très soyeux, au contraire !

— Poils soyeux, — ça m'est égal, — assez longs, mêlés de blanc, oreilles et queue coupées, petite tête de singe...

— Mais c'est sa caricature que tu fais là !...

— Qu'importe, si elle est ressemblante!... Je continue : « Elle porte un collier en cuir rouge muni de deux grelots.

» La rapporter, 24, faubourg Poissonnière, à madame d'Oléra, en personne, qui remettra la récompense susdite. »

— Et maintenant, ajouta Paul, en serrant le papier dans sa poche, je vole à l'imprimerie !

Il se fit tout bonnement conduire, bride abattue, chez son ami Lordot.

— Accours avec Nita, chez jscrand'mère, dont

voici l'adresse, et qui fort heureusement ne te connaît pas. Ah ! j'y songe ! Habille-toi aussi mal que possible, débita-l-il tout d'une haleine ; Nita a été perdue, tu l'as retrouvée, il y a 300 francs de récompense pour moi !

Une heure plus tard, Lordot, muni du grillon enveloppé, le museau à l'air, dans une toilette en percaline, sonnait à la porte de madame d'Oléra.

— Madame, c'est Nita! s'écria le valet de pied. La grand' mère se précipita, rayonnante, dans

l'antichambre.

— Oh ! monsieur ! Oh ! monsieur ! s'exclama-telle, suffoquée par l'émotion, et pressant Nita contre son cœur.

Lordot saluait pour se retirer, sans songer à réclamer la récompense stipulée, lorsque Paul bondit vers lui pour l'appréhender presque au collet.

— Malheureux, et les 300 francs !

— Je n'ose pas ! Est-ce que tu y tiens beaucoup?

— Si j'y tiens ! C'est pour le bracelet de Suzanne !...

Un peu honteux, Lordot avança la main pour

y recevoir les quinze louis que lui présentait madame d'OIéra.

Ce fut Paul, qui, s'oubliant, cria par trois fois, « Merci, merci, merci ! » en sautant au cou de sa grand' mère et deNita, qu'il embrassa tour à tour avec l'elfusion du bonheur.

— Gomme il aime Nita! s'écria la vieille dame en couvant son petit-fils d'un regard attendri.

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