L'HOMME-SQUELETTE
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L'HOMMB-SQUELETTE
C'était, il y a bien deux ans de cela, à la fête de Neuilly. Dès la grille de la Porte-Maillot, les coupés, les landaus et les voitures de maîtres, stationnés dans la contre-allée de la grande avenue, faisaient la haie, confondus avec les fiacres et les tapissières, et ayant déversé, dans la foule entassée sur le champ de foire, toute leur charge de
cocottes et de gommeux, de faux et de vrais ménages, d'enfants et de grands-parents.
Des dames en robe de soie claire, en chapeau mousquetaire et en gants gris-perle, les jupes collées, comme un maillot, contre les jambes effrontément dessinées, s'amusaient à lancer des boules de bois sale dans la gueule démesurément béante de quelque monstre apocalyptique, accompagnant d'un petit éclat de rire nerveux et factice le bruit de faux tonnerre causé par le choc du projectile sur la plaque de tôle. Tandis qu'à côté d'elles, un élégant imbécile, le bras chargé de macarons, s'esclaffait, sans du tout savoir pourquoi, la bouche grand'ouverte, comme s'il se fût apprêté à servir, lui aussi, de point de mire.
D'autres, dirigeant, plus ou moins gauchement, les oscillations d'une sphère de cuivre appcndue à l'extrémité d'une ficelle, s'efforçaient de renverser une quille pour gagner un lapin, comme dédommagement, sans doute, des pertes que cet inoffensif rongeur leur avait fait éprouver dans leur commerce avec le sexe fort.
Des bandes de jeunes gens, étudiants et journalistes, avocats et boursiers, calicots et bureaucrates, enfourchaient d'assaut les chevaux de bois
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sans cavalier, s'interpellant comme des simples cochers qui viennent de s'accrocher, secouant, du bout de leur canne, les lanternes vénitiennes de l'établissement, et ressemblant de loin à autant de singes savants en train de se démener devant une toile de fond qui représentait une sorte de firmament rouge pointillé d'étoiles d'or.
Pour accompagner ce concert peu harmonieux de voix avinées ou feignant de l'être, l'orgue de Barbarie ressassait imperturbablement un air des Cloches de Cornemlle, toujours le même, comme s'il avait eu mission de le seriner aux passants.
Un fouillis de chapeaux mous et de chapeaux hauts de forme grouillait autour des tréteaux, et des chaînes de cinq ou six anneaux humains, rivés, par les coudes, les uns aux autres, se frayaient brutalement passage au milieu des envolées rapides d'enfants qui se serraient, avec de petits cris d'affolement, contre leurs mères. Puis c'étaient les notes aiguës, graves ou enrouées, des mirlitons et des trompes en carton; les grincements des crécelles; les sonneries des cors de chasse; les pratiques de polichinelle; les bêlements des chèvres et des m mtons, gagnés, à grands frais, à la toupie hollandaise ou au billard américain,
et poussés triomphalement, comme des prisonniers de guerre, devant les pas des vainqueurs très embarrassés de leurs captifs : le tout, dominé par l'éclatante cacophonie des orchestres de la foire, par les détonations des tirs à pigeon et des tirs à la carabine, par les tintements de cloche des grandes baraques, et surtout par les appels des pitres à la parade, soufflant, à pleins poumons, dans leur porte-voix.
Ce soir-là, l'Augustine Béchat était rentrée de bonne heure de son atelier.
Elle avait dîné au galop avec ses parents, puis elle s'était «tirée», comme elle disait, sous prétexte d'aller rejoindre ses amis les Varroux, à la foire, mais, en réalité, pour être libre de ses mouvements, et n'avoir pas à traîner avec elle l'ébahissèment grotesque du vieux et de la vieille.
Augustine aimait d'instinct tout ce qui était saltimbanque, et elle avait, pour les préférer au reste des hommes, de puissantes raisons.