LA GRANDE DAME
Quelques secondes après, le mari et la femme étaient dans les bras l'un de l'autre.
Quand ils se furent longuement embrassés, et qu'ils eurent tour à tour mangé de caresses leur petit Jacques, il fallut aviser à un gîte.
— Vous êtes trempé, mon pauvre Pierre, dit Louise, vous ne pouvez garder ces habits.
— Dame, faudrait avoir d'autres vêtements pour en changer! La maison s'est effondrée, et toutes mes frusques ont disparu avec elle ! répondit-il.
— Allons, ne vous désolez pas, on va vous en prêter, n'est-ce pas, mes amis? fit un paysan en s'adressant à l'assistance.
— Moi, je donne la chemisa et la culotte, dit Jean, tout en jetant un regard de côté à Louise, comme pour s'assurer qu'elle avait remarqué son empressement à lui obéir en tout.
— Moi, la veste, repartit un autre, etje cours la chercher!
— C'est cela! Et vous aussi, Jean, allez prendre les effets; pendant ce temps, nous conduirons Pierre chez ma tante. Il y a un bon feu, ça le remettra tout à fait! ajouta Louise.
On repassa le pont avec beaucoup de précautions, et l'on alla frapper à la porte de la tante, qui habitait une des maisons les plus élevées du village.
— Ma tante, s'écria la jeune fille, en poussant devant elle Pierre et Jeanne, je t'amène deux pauvres inondés, pour que tu leur cèdes une place au coin de l'âtre.
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— Ah ! seigneur mon Dieu, les pauvres gens, fit la vieille femme, ils sont tout trempés! Estil possible de se mettre dans de pareils états ! Et le petit qui dort malgré cela ! Ce que c'est que ces enfants tout de même ! Le tonnerre tomberait à côté d'eux qu'ils riraient, ma parole, croyant que c'est pour jouer I
Tout en parlant, elle avait avancé deux chaises de bois sous le manteau de la grande cheminée, et elle avait jeté sur les tisons enflammés une poignée de fagots, qui se mirent à flamber avec de joyeux craquements.
— Oh ! merci, vous êtes bien bonne pour nous ! disait Jeanne.
Quant à Pierre, il ne prononçait pas un mot : ses dents claquaient à se casser ; il subissait la réaction du froid terrible et de la grande émotion qu'il avait ressentis.
Mais s'il ne pouvait parler, sa physionomie, du moins, était empreinte d'une telle expression de reconnaissance, qu'il n'y avait pas moyen de se méprendre sur les sentiments qu'il éprouvait.
En ce moment, les jeunes gens arrivèrent, apportant les vêlements. Après avoir aidé Pierre
à s'habiller, ils se retirèrent ; l'heure du souper était arrivée, on les attendait chez eux.
Jean aurait bien voulu serrer la main à sa chère Louise; mais celle-ci était trop occupée en ce moment pour se déranger, et elle lui cria de la pièce voisine qu'elle écouterait le lendemain ce qu'il avait à lui dire. Or ce que Jean avait à dire à Louise, c'était toujours la même chose, c'était qu'il l'adorait, et qu'elle ne se pressait guère de fixer le jour de leur mariage.
Un peu coquette, sans un grain de méchanceté pourtant, la jeune paysanne ressentait un malin plaisir à ne pas satisfaire l'impatience de ce bon garçon, qu'elle aimait et estimait.
Sans trop s'en douter, elle jouait un peu avec son dévouement de chien caniche, et elle triom. phait intérieurement, en voyant que rien ne le lassait, et que l'attente semblait encore aviver son amour pour elle.
— Gomme il faut qu'il soit bon I se disait-elle souvent en pensant à toutes les petites taquineries qu'elle lui faisait.
Chaque jour, elle se promettait de donner au jeune homme une réponse définitive, mais toujours elle trouvait un prétexte pour ne pas s'exé-
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cuter. Hors cet esprit d'indécision, dont Jean seul avait à souffrir, rien que des qualités !
Bonne avec tout le monde, laborieuse, pleine de respect pour sa vieille tante, avec laquelle elle vivait depuis la mort de sa mère, elle possédait quelques plants de vigne sur la côte et une petite maison dans le village, celle qui était louée aux parents de Jean.
Le grand travail auquel Louise se livrait dans la pièce voisine, était tout bonnement la confection d'une soupe destinée à réconforter Jeanne et son mari.
Louise, en arrivant, n'avait pas perdu son temps : son premier soin avait été de suspendre la marmite pleine d'eau à la crémaillère, et d'aller, pendant que Pierre revêtait ses nouveaux effets, chercher les légumes à la cave.
Puis elle avait épluché, à la hâte, chou, carottes, navets et pommes de terre, et avait précipité le tout dans la marmite.
Tout en mettant le couvert, elle avait appris à sa tante l'histoire des deux époux, ainsi que celle du chien et de l'enfant, et avait ensuite invité Pierre et Jeanne à prendre place.
Pendant le souper, elle s'était appliquée à
distraire la pensée de ces pauvres gens du malheur qui les avait frappés, racontant des légendes de l'ancien temps, priant sa tante d'en narrer à son tour, et écartant avec grand soin toute allusion aux calamités de la journée.
Elle tira aussi du cellier une «jouteille de bon vin, et en versa un plein verre à chacun des convives, pour qu'on pût trinquer au bonheur futur du pauvre ménage.
Puis, elle déclara qu'elle allait préparer le lit.
— Nous couchons donc aussi chez vous? dit Pierre, un peu honteux de tant devoir à ces bonnes gens.
— Je vais vous donner mon lit, un grand lit, s'il vous plaît, qui me vient de ma marraine, et me servira le jour de mes noces, répondit Jeanne. Moi, je coucherai avec ma tante. Vous voulez bien, tantante?
La vieille femme consentit sans se faire prier ; aussi bien elle adorait sa nièce, surtout quand elle la voyait ainsi écouter les élans de son bon petit cœur.
Pierre et Jeanne restèrent un instant seuls.
l'inondation 25J
encore un peu engourdis, incapables de penser, de faire un mouvement, rompus de corps et d'esprit.
Une pensée, la même, leur était venue à l'un et l'autre, en se trouvant ainsi inutiles, et à charge à autrui.
Ils avaient entrevu leur pauvre chaumière, anéantie par les flots, leurs meubles, brisés ou submergés, sans qu'ils eussent pu même sauver ces petits riens auxquels ils tenaient tant, parce qu'ils leur rappelaient le mort adoré.
Sans doute, la joie de revoir leur enfant avait été immense; il leur avait semblé, à ce moment, qu'ils n'avaient rien perdu, puisqu'ils se retrouvaient tous, mais à présent leur dénûment leur apparaissait dans toute son horreur.
Gomment s'acquitteraient-ils jamais de tout ce Qu'on faisait pour eux? Gomment, surtout, arriveraient-ils à gagner assez pour racheter tout ce qui avait été englouti en quelques instants, pour payer leurs dettes, et pour vivre?
Ils poussèrent un long soupir en se regardant, et une larme leur roula à tous deux le long de la joue.
En ce moment, on frappa à la porte.
— Qui est là? demanda Louise, en entrebâillant le battant.
Elle reconnut le facteur.
— On m'a dit que la Jeanne et son homme étaient ici, fit le brave homme en entrant ; j'ai une lettre pour eux.
— Une lettre? demanda Jeanne machinalement, en étendant la main pour saisir le papier que le fadeur lui présentait.
Elle brisa le cachet, un cachet armorié, et parcourut des yeux, presque indifféremment, le contenu de la lettre.
Tout à coup, un rayon de joie éclaira son visage.
— Eh bien! dit Louise, vous ne terminez pas?
— Je ne peux pas, je suis trop heureuse ! Lisez vous-même... Je ne peux plus, je vous jure que je ne peux plus I
Louise prit la lettre, et la lut à haute voix.
« Château de Tournoyac, 7 h. du soir.
» Ma pauvre enfant, j'apprends, par Duvrac, « le facteur, l'affreux malheur qui vous frappe, » ainsi que les émotions poignantes par lesquelles
l'inondation 253
» vous êtes passés depuis ce matin. Si l'inonda- » tion est un peu cause du mal, je sens que j'ai » aussi ma grande part de responsabilité dans » votre ruine.
» Je ne puis, hélas f vous rendre ce que vous » avez perdu, mais je puis le remplacer. Duvrac » m'a parlé d'une petite maison à vendre dans le » haut du village, avec tous les meubles qu'elle » contient; c'est mon Georges qui a eu l'idée de » vous l'offrir, et je ne saurais lui rien refuser » pour celle qui a nourri mon fils et l'a soigné » comme eût fait une mère. Je charge mon no- » taire de toutes les formalités, et je vous mè- » nerai votre petit bienfaiteur, sitôt que vous » serez installés.
» Sophie d'Ormel.
» P.-S. — Je joins à ma lettre un billet de cent » francs pour les premiers frais d'établissement. »
— Oh ! l'excellente femme ! dit Louise, quand elle eut terminé la lecture de la lettre.
— • Mais nous sommes plus^ riches qu'avant l s'écria Pierre.
— Et moi qui doutais de son cœur! pensa Jeanne.
A ce moment, la porte s'entrebâilla, et une tête passa timidement par le battant entr'ouvert.
— Gomment, encore vous, mon pauvre Jean? s'écria Louise joyeusement, en reconnaissant son amoureux. Ali! vous avez été bien inspiré de venir, car j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer! Vous pourrez faire publier les bans, quand vous voudrez ; ma tante vous y autorise I
Célestin, vêtu de sa coite grise et de son bourgeron bleu, les reins solidement assis sur ses hanches, son corps bien découplé de jeune gars, dans la force de l'âge, s'agitant avec aisance ù chaque mouvement du bras , achevait d'assembler, devant la boutique, une caisse d'emballage.
Son marteau s'abattait avec précision sur \&i longs clous à tête qui pénétraient dans les voliges, en rendant un bruit sec.
Sitôt l'une de ces grandes cages en sapin terminée, il appelait un camarade, la chargeait avec lui sur le baquet, puis se remettait à une autre.
A l'ardeur qu'il déployait, il était facile de juger que celui-là ne rechignait pas à la besogne.
Au reste, rien dans sa physionomie qui dénotât le bambocheur : ses yeux étaient grands et francs, son sourire sympathique, sa peau haute en couleur, non pas de cette rougeur maladive du poitrinaire ou de l'alcoolisé, mais de ce carmin généreux qui n'est pas frelaté, et qui coule actif sous l'épiderme, comme un sang de bon cru.
De l'autre côté de la rue, une jeune fille blonde, nu-tête, les cheveux négligemment tordus sur le haut de la nuque, très accorte dans sa petite robe d'alpaga soigneusement ajustée à la taille, repassait pour la seconde fois sur le trottoir, en fixant avec persistance, mais sans effronterie, la boutique de l'emballeur.
Tout à coup, elle rougit et ralentit involontairement le pas ; Gélestin traversait la chaussée et venait à elle.
— C'est comme ça que vous vous sauvez sans
LE PERE CHOPINE 2o9
rien me dire, mam'zelle Victorine ? fit-il en l'abordant et en lui tendant sa large main de travailleur, dans laquelle elle déposa, sans se faire prier sa petite menotte toute potelée.
— Dame! on ne vous voit plus le soir, chez nous, et je m'étais figurée que vous aviez changé d'avis, répliqua la jeune fille, les yeux à terre. Il a fallu que ma patronne m'envoie en course, pour que je vous rencontre ; mais j'ai peut-être eu tort de m'arrêter, si ça ne tient plus, le mariage?
— Ah ! mam'zelle Victorine, ne me dites pas de ces choses-là, ça me fend le cœur, et j'ai idée que ça ne peut pas vous causer beaucoup de joie à vous non plus !...
— Yous m'aviez pourtant si bien promis de décider votre père à faire sa demande au mien !... V'ià quinze jours de ça, et vous ne vous êtes pas encore décidé !
— Ah ! si vous saviez !...
— Quoi?... demanda Victorine, dont le regard exprima une vive inquiétude.
Gélestin demeura un moment indécis, prêt à tout avouer, puis subitement, essuyant une larme du revers de sa manche :
— Eh bien ! non, il vaut mieux que je me taîse,
car, aussi vrai que je suis là, ça vous ferait de la peine, à vous qui avez le cœur sensible ! Et voyezvous, mam'zelle Victorine, si je vous voyais les yeux rouges, et par ma faute, ça me donnerait un coup !... Je vous aime tant !
La jeune fille baissa les yeux.
— Et moi donc ! murmura-t-elle.
Ils se reprirent la main, et restèrent là, bêtes l'un devant l'autre, sans prononcer un mot.
— C'est qu'aussi, poursuivit Célestin, j'avais mis dans ma tête que nous ne ferions pas un mariage de pauvres, et je pensais, qu'en engraissant la tirelire pendant quelque temps, nous pourrions inviter les amis dans une bonne guinguette des environs de Paris, et avoir des violons ; car voyez-vous, mam'zelle Victorine, y a pas de bonne noce sans violons. On aurait choisi une grande salle pour y danser à l'aise, et on aurait fait un de ces dîners I...
— Pas trop de vin surtout, Gélestin !... dit vivement Victorine en pâlissant.
— Ni d'eau-de-vie, n'ayez pas peur ! répliqua le jeune homme, en réprimant lui-même un mouvemement d'effroi.
— Mais, continua-t-il, les temps sont durs, le travail manque quelquefois , de sorte que les économies ne vont pas fort.
— Oh! plaignez- vous donc! Vous avez de la besogne plus que vous n'en pouvez faire , et , rangé comme vous l'êtes... Ah! çà! pourquoi donc criez-vous toujours misère? C'est que je ne voudrais pas épouser un avare !...
Gélestin eut un haut-le-corps.
— Un avare, moi, un avare ?... Ah ! Victorine!.. Mais non... je suis fou... j'allais dire des bêtises !
Il s'était subitement calmé, et souriant :
— Dès ce soir je vais parler au père. Mais, vous-même, si vous disiez un mot au vôtre?
— Oh ! moi, jamais !
— Parce que ?
— Parce que... Je vous l'apprendrai, quand nous serons mariés, Gélestin, fit-elle en se détournant pour essuyer une larme. Mais je vous quitte; votre ouvrage presse.
*-^f''3 POUR CES DAMES f
Ils n'en étaient plus à les ignorer, ni l'un ni l'autre, ces deux secrets qu'ils se cachaient mutuellement, avec tant de soin !
Victorine savait parfaitement que le vieux Gobert, le père de Gélestin, était un buveur fieffé ; l'histoire de ses trop fréquentes cuites était célèbre dans tout le quartier de la montagne Sainte-Gene viève, dont il avait mainte fois révolutionné los paisibles habitants, et comme il ne démarrait pas de chez le marchand de vin, et par conséquent ne paraissait plus à l'atelier, c'était bien sûr l'argent de Gélestin qui devait la danser.
La jeune fille n'allait pourtant pas jusqu'à supposer que le vieux volait Gélestin pour satisfaire son vice. Sans quoi, elle eût compris le motif qui obligeait son fiancé à toujours retarder ainsi leur mariage : puisqu'il voulait des violons, fallait auparavant posséder de quoi les payer! Trois fois, il avait réussi à amasser la sommo nécossaire
à la noce, et trois fois l'ivrogne la lui avait raflée .
Quant à Gélestin, lorsqu'il voyait à Victorine les yeux pâles et enfoncés, et qu'il lui surprenait des meurtrissures ou des cicatrices aux mains et à la figure, il se gardait bien de lui en demander la cause, pour ne pas augmenter ses peines.
Le père de la petite rentrait poivreau deux fois sur quatre, et c'est qu'il tapait dur le père Gachet, quand il avait quelques demi-setiers dans le coco !
Et puis fallait pas que sa fille, écœurée et honteuse, le menaçât de quitter la boîte, et de l'abandonner, soit pour aller vivre seule, soit pour s'établir ! Car il trouvait encore assez de raison, dans sa soulographie, pour comprendre que, Victorine partie, c'était la cambuse sans feu, sans pain, et surtout sans vin 1
Un jour qu'elle avait fait mine de se tirer sur l'heure, ses nippes sous le bras, il avait tapé avec la chaise ! Elle en avait eu pour ses huit jours de lit* et elle ne s'y frottait plus, à causer de départ f
Ce soir-là, Célestin alla dénicher le père Gobert chez un marchand de vin de la rue Saint- Jacques, où le vieux avait l'habitude de passer ses soirées en tête-à-tête avec son litre de schnick.
Il régla la dépense, et entraînant dehors le bonhomme, déjà légèrement paf :
— C'est pas tout ça, lui dit-il, mais la petite Gachet et moi, nous nous plaisons ; je serais donc pas fâché qu'elle devînt ma femme, tout comme j'imagine qu'elle me prendra volontiers pour son homme. Faut donc que t'ailles la demander au père Gachet pour moi. Est-ce compris?
— Ça va ! répondit l'ivrogne, qui flaira tout de suite une occasion de tirer une carotte à son fils. Et il ajouta, impatient de le quitter :
— Pas besoin de m'en conter plus long, mon gars! Ça me connaît, les mariages I Je vais te bâcler ton affaire, car je me doute bien où je le trouverai ce soir, ce vieux souleau de père
Gachet ! Et tendant la main, comme un mendiant : — Tu sais, ça coûtera bien dans les deux ou trois francs pour m'entendre avec lui, les coudes sur la table ! Avec lui, si on ne lui rince pas la dalle, y a rien de fait !
Gélestin remit quarante sous au vieux, qui s'éloigna en titubant.
Cinq minutes après, il se buttait, sur la place Maubert, au père de Victorine. Les deux lascars se connaissaient pour avoir fait à peu près tous les ateliers du quartier, et s'y être rencontrés, l'un y entrant, l'autre en sortant.
— Faut que je te cause ! dit Gobert.
— Pourvu que ce ne soit pas sur ce pavé de malheur !... J'ai le gosier d'un sec !
— Viens-tu chez le père Ghopine ?
— Tout de môme.
Ils s'engagèrent dans la rue de la Parcheminerie, et tournèrent à gauche, presque aussitôt; le bouchon était là, dissimulant sa façade louche dans
l'ombre humide d'une ruelle étroite et sombre. La salle du fond était libre, ils s'en emparèrent, et, après avoir commandé à Bibi, le garçon de l'établissement, deux litres de vin et un litre de cognac, ils s'installèrent l'un devant l'autre.
Rien de répugnant comme cette salle basse.
L'ameublement se composait de deux ou trois tables, recouvertes d'une toile cirée grise à moitié usée et solidement plantées sur leurs gros pieds mal équarris , et de quelques bancs en chêne incrustés de noms bizarres et de bas-reliefs grossiers creusés par les couteaux des habitués du lieu.
Le sol était formé de carreaux rouges fendillés^ que remplaçaient, çà et là, des paquets de plâtre.
Du plafond, tout noirci par la fumée des chandelles et des pipes, pendaient des toiles d'araignées pointillées de suie , qui , respectées par le plumeau de Bibi, prenaient des dimensions de filets de pêche. Mais ce qui donnait à cet antre un
aspect que n'ont pas d'ordinaire les salles basses des bouchons de même catégorie, c'étaient les illustrations bizarres décorant les murs.
On y voyait, en belle place, et presque ressemblants, les portraits du père et de la mère Ghopine, les patrons de l'endroit : la femme avec un bonnet des dimanches, sanglée à éclater dans son corsage trop étroit; le mari coiffé de sa casquette à grands rebords, et les deux mains passées dans la bavette de son tablier de mastroquet.
La légende racontait que les portraits étaient dus au crayon d'un grand artiste, jadis habitant de la rive gauche, et alors fort pauvre d'argent, mais riche de talent, qui, depuis, avait émigré sur la rive droite oii il ne commettait plus de toiles qu'à dix mille francs pièce.
A côté du père et de la mère Ghopine, on avait représenté M. Prudhomme drapé dans son carrick et sa dignité, deux souvenirs de 1830, qui prouvaient que la maison Ghopine n'était pas fondée de la veille; puis, sur une fausse porte, un monsieur ne montrant pas son visage, mais, par compensation, ayant mis bas culotte, présentait impudemment une pleine lune superbe.
C'était Rubens en diable 1
En face du père et de la mère Chopine, grimaçait un chanteur des rues , habillé de son interminable chevelure surmontée d'un feutre pointu, pinçant sa guitare, et ouvrant, en forme de tirelire, sa bouche démesurée, comme pour exciter les sous à s'y précipiter.
Enfin, une ancienne servante de la maison, qui était morte à l'hôpital, pour s'être laissée trop cajoler par les clients de l'établissement, apparaissait à côté de la silhouette grotesque de Bibi s'asseyant sur un coup de pied lancé, sans doute, par le patron.
Tous ces croquis, datant d'époques très différentes, étaient, comme les deux portraits principaux, l'œuvre d'anciens habitués, qui avaient payé en monnaie d'artiste leurs notes arriérées.
Au surplus, l'établissement du père Chopine n'était pas fréquenté que par les voyous. Quelques étudiants du quartier ne dédaignaient pas d'y venir de temps en temps vider une bouteille, frayant avec les blouses et les jupes souillées, sous prétexte d'études de mauvaises mœurs, en sorte que tout Paris avait passé par cette salle basse, et le père Chopine citait, avec complaisance, les noms de certains personnages, aujour-
d'hui célèbres, avec lesquels il avait trinqué, au temps de leur jeunesse et de leur obscurité.
— Tu sais, c'est moi qui régale î dit Gobret, le père de Gélestin, en buvant à même le litre orné de l'alléchante étiquette de « cognac vieux ».
— Ça va mieux ! fit Gachet, après avoir avalé, coup sur coup, deux ou trois verrres de vin.
— Pour lors, voici l'affaire : le garçon en tient pour ta petite, qui n'a pas l'air de trouver Gélestin trop dégoûtant, et v' là pourquoi...
— Parle pas de la petite, interrompit Gachet! une feignante, une sans cœur, et qui ne donne seulement pas de quoi boire et manger à son vieux père !
— Les enfants sont si ingrats, aujourd'hui !
— Oh ! pour ça oui !.. . C'est bien la peine de s'éreinter, pendant vingt ans de temps, à les élever , dit Gachet, en se versant une nouvelle rasade.
— Certainement qu'à eux deux ils ne valent
pas les quatre fers d'un cheval ! opina Gobert en posant son verre vide sur la table.
— C'est des rosses ! conclut Gachet.
Noyés dans cette atmosphère fétide, qui s'épaississait peu à peu des vapeurs du vin mêlées à celles de l'eau-de-vie et aux exhalaisons de leurs poumons brûlés, ils se sentaient heureux.
Ils s'accoudèrent l'un devant l'autre, dans une posture avachie, lâche, les yeux à moitié fermés, ainsi que des chats devant l'âtre, et leurs bouches se touchant presque, comme pour rendre moins pénible l'effort de la conversation.
— Et puis, c'te petite-là, ça joue la sainte-nitouche, reprit Gachet; c'est sournois, et ça se permet de ne pas aimer le vin !
— Ni l'eau-de-vie, ma vieille ! ajouta Gobert. Ainsi, c'est à ne pas croire, Gélestin, un grand animal, qui a la tête de plus que moi, ça ferait sa carpe devant un mêlé !
Ils s'interrompirent pour boire.
— Et pourtant, c'est beau, la famille 1 reprit lentement Gachet.
— Ah ! oui, c'est beau, la famille I bredouilla Gobert.
— Et quand je nous vois si unis, l'un devant
LE PERE CHOPLXE 271
l'autre, la main dans la main, comme deux vrais frères, ça me donne des envies de leur flanquer mon consentement !
Et, à ces mots, Gachet assena sur la table un violent coup de poing qui fit choir à terre tous les litres.
Deux grandes mares, l'une rouge et l'autre jaunâtre, se formèrent aussitôt, et, suivant la pente de la toile cirée, vinrent rigoler, à son extrémité, sur les bancs et sur le sol.
Gachet voulut se lever, mais il trébucha et se retint à son ami.
— Ne me... ne me lâche pas surtout! grommela-t-il entre deux hoquets.
— Pas de danger ! fit l'autre avec un bâillement qui ressemblait à un haut-le-cœur.
Il avançait les bras pour maintenir Gachet qui ne songeait même plus à ramasser les litres.
— C'est beau tout de môme l'amitié !...
— La fraternité!...
— Moi... je suis... pour les... beaux senti ments!... Je suis gai... faut que tout le mond» soit gai !...
Il se mit à chanter l'air de Malborough, accompagné, dans un autre ton, par Gachet.
Bientôt, ne se souvenant plus des paroles, ils hurlèrent une autre chanson, puis la voix, déjà rauque et intermittente, leur manqua tout à fait.
Ils n'avaient même plus la force de boire !
— C'est beau... tout de même l'amit...
La langue était décidément devenue trop épaisse, la fin des mots ne passait plus.
Tous deux s'étaient levés, ne se lâchant pas, cherchant à corriger mutuellement leurs incessants manques d'équilibre, mais incapables de faire un pas.
Ce fut la tête de Gachet, qui, en s'abandonnant tout à coup, entraîna Gobert. Ils roulèrent comme une seule et même masse, jusque sous la table.
En ce moment la porte s'ouvrit, et Célestin parut, poussant devant lui Victorine.
En apercevant les deux ignobles vieux, ivresmorts, gisant à terre, toujours embrassés, et comme marinant dans cette même flaque de vin et d'eau-de-vie, les fiancés pâlirent.
Ils ne s'étaient pas attendus à voir le consentement de leurs pères exprimé par cette écœurante étreinte ! Leurs yeux se rencontrèrent, et leurs mains se cherchèrent instinctivement.
— Quittons ce quartier, veux-tu ? Allons nous marier loin, bien loin d'ici, et sans violons, puisqu'ils ne peuvent se passer de les boire ! murmura Victorine.
— Nous partirons ce soir, si tu le désires ! dit Gélestin.
— Mais surtout, ajouta-t-elle en montrant les deux têtes grises toutes souillées, tu me le jures?... Jamais, au grand jamais ?...
Il lui mit la main sur la bouche, pour qu'elle n'achevât pas ; il ne la comprenait que trop.
— Oh pour cela, non, jamais ! s'écria-t-il.
L'AMI BORISTÈNE
L'AMI BORISTÈNB
— Entre, mon cher, entre vite ! Tu es ici chez toi, et mets-toi à l'aise, surtout ! Moi, d'abord, je déteste les façons !... Tout à la bonne franquette, tu sais, comme autrefois !... Mais donne-moi donc encore tes mains que je les presse ! Lui, ainsi, c'est lui ! Après vingt ans, je le revois enfin !... Je vais prévenir ma femme et ma fille. Ah ! je leur ai assez souvent parlé de toi!... Elles t'aiment déjà sans te connaître !
II se dirigea vers la porte de l'escalier. - Augustine , Noémi , cria-t-il , descendez
vite!... Il est là... je l'ai retrouvé!... Accourez embrasser mon meilleur ami!
Quelques secondes après, la môre, une superbe créature de trente-six ans à peine, à l'œil encore très vif, et la fille, une innocente et charmante enfant de dix-sept ans, se précipitaient dans la salle à manger.
— Arrivez donc, que je vous présente !... Mais j'y. pense, vous ignorez tout encore, vous! Il faut que je vous explique !... Devinez un peu qui j'entends appeler, il y a un quart d'heure à peine, en plein milieu du grand quai?... Boristène en personne, ce cher Boristène, qui avait eu la bonne idée de manquer le paquebot à destination de New-York !
Au nom de Boristène, les physionomies des deux lemmes prirent instantanément une expression de vive sympathie.
La mère avança le plus beau de ses fauteuils, avec empressement, la fille esquissa la plus
l'ami boristène 27(
souple de ses révérences, et le petit chien vint tout en se dandinant et en remuant gaillardement la queue, se frotter aux jambes du nouveau venu. — Vous comprenez, mes enfants, si je me suis empressé de me retourner, en entendant prononcer ce nom-là, et si je lui ai sauté au cou, à l'ami Boristène!... J'ai cru que je l'étoufferais!... Pas vrai, Boristène?... Il ne savait plus où il en était, le pauvre cher ami, et il restait planté devant moi, comme un ahuri, ne songeant qu'à ce maudit paquebot parti sans lui, ce qui le forçait à séjourner une semaine de plus au Havre. Un moment môme, j'ai cru qu'il ne voulait pas me reconnaître! Ne pas me reconnaître, lui, un homme à qui je dois une pareille chandelle ! J'avais beau lui dire : Mais c'est moi, Turpin, ton vieux camarade, celui qui a fait tant de bons tours avec toi, du temps oii nous étions gamins ! Je ne parvenais pas à le convaincre ! Finalement, pour aider sa mémoire, j'ai pris le parti de couler mon bras sous le sien, et de l'amener de force ici... Ah! çà, quelle chambre allons-nous lui donner? Car, de gré ou non, tu passes la semaine chez moi, mon bonhomme! Il faut bien que tu attendes quelque part le prochain paquebot I
— Que dirais-tu de la chambre rouge pour monsieur? C'est la plus convenable, hasarda Augustine.
— Va pour la chambre rouge !
Un quart d'heure après, toute la maison était sens dessus dessous.
Madame Turpin et sa fille avaient tenu un conciliabule avec Babet, la vieille bonne, et l'on avait avisé au moyen de transformer la chambre rouge en un boudoir digne de l'ami Boristène.
Babet, armée de son balai, et de son plumeau des jours de fête, s'était mise en campagne contre la poussière et les araignées, que l'uniformité de la vie de province avait laissées, depuis plusieurs mois, filer paisiblement leurs toiles, dans les angles de la chambre d'ami.
Quant à Noémi, elle avait enlevé, en toute hâte, de dessus la tablette de la cheminée, où ils étaient rangés en bataillons serrés, les pots de confitures, et les avait relégués dans l'un des
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bahuts du grenier. Puis l'on avait étendu le tapis, un tapis à ramages verdâtres, passés depuis bien longtemps, quoique, dans la famille, l'usage immémorial, de mère en fille, eût toujours été de le plier en deux, pour le soustraire à l'ardeur des rayons du soleil.
Enfin le lavabo avait été frotté à fond, le pot à l'eau rincé et rempli jusqu'aux bords ; la cuvette à fleurs jaunes, minutieusement essuyée, brillait comme un miroir, et les bobèches des flambeaux, munies de bougies roses, les bougies des grands jours, scintillèrent d'un éclat auquel, depuis beau temps, elles n'étaient plus accoutumées.
Pendant que sa fille et sa bonne se livraient à cette débauche de polissage, Augustine n'avait pas perdu son temps.
Elle avait ouvert, à deux battants, la grande armoire de noyer, une armoire digne de figurer parmi les « meubles joyeux » de la fameuse marraine des Noces de Jeannette, et, après avoir jeté un coup d'oeil plein d'orgueil sur ces hautes piles de drap rigoureusement alignées, sur ces innonbrables colonnes de serviettes, sur ces essuiemains, sur ces torchons et sur ces tabliers dont
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les ventres rebondis capitonnaient si confortablement les espaces compris entre chaque rayon, elle avait tiré à grand'peine, du lit de toile moelleux où ils sommeillaient, deux draps en fine batiste, sur lesquels s'étalaient, brodées au petit point, les initiales des nom et prénom d'Isidore Turpin.
Elle y avait joint une taie d'oreiller festonnée, deux serviettes en fin tissu de Courtrai, et un bonnet de coton à mèche. Il ne fallait pas s'exposer à enrhumer Boristène !
Ce fut le moment de songer au dîner.
De nouveau, on parlementa.
Babet avait un talent incontesté pour la daube ; elle était de la Provence, et, nourrie par la daube, elle en connaissait la recette ! Mais il était bien tard pour entreprendre un semblable plat, qui, d'ailleurs, paraissait à Augustine un peu grossier, étant destiné à l'estomac d'un hôte comme l'ami Boristène.
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Le fricandeau à l'oseille, que proposa Noémi, ne trouva pas grâce, davantage, devant les prétentions raffinées de madame Turpin.
Finalement, on convint de servir un beau carré de filet de bœuf, — que Babet mettrait tout son art à relever d'une fine sauce madère, — un poulet rôti, mais un vrai poulet normand, et une tim" baie de macaroni, comme on savait les confectionner chez les Turpin, dans les grandes occasions.
Noémi se chargea de l'entremets et du dessert. Elle courut à l'ofïïce, et ouvrit un livre de cuisine ; puis, retroussant jusqu'aux coudes les manches de son corsage, et s'armant de son rouleau à pâtisserie, elle se mit à pétrir ensemble, la farine, le beurre, la fleur d'oranger, la cannelle et les raisins de Corinthe. Ah! si l'ami Boristène n'était pas content, franchement, il serait difficile !
A sept heures précises, on se mit à table. Turpin plaça l'ami Boristène à la droite de sa
femme, tandis que lui-même s'asseyait bien en face de son hôte.
Il ne pouvait se lasser de contempler la bonne figure de cet homme, qui lui avait rendu jadis un si grand service.
— Ça, mon cher, sais-tu que je ne t'aurais jamais reconnu, si je n'avais pas entendu prononcer ton nom !
— Vraiment? répondit Boristène.
— Je te jure ! Tu as une barbe d'un noir et d'un touffu, à présent! Jadis, tu avais le menton aussi lisse qu'une pomme à cidre! Et les cheveux donc!... D'un blond, d'un blond moutarde! On t'appelait sinapisme ! Gomme on change, tout de même, avec les années !
Boristène se contenta de sourire, occupé qu'il était à répondre aux questions de madame Turpin.
— Mais tu ne manges pas ! Attaque-moi cette aile-là, et ne la laisse pas moisir dans ton assiette !
A ce moment, Babet déposait sur la table, avec une précaution respectueuse, une vénérable bouteille tout emmitouflée, du cul au goulot, d'un épais voile de guipure noire.
— Ah ! ah ! Tu ne diras pas que celle-là n'est pas de derrière les fagots ! Les araignées et lapous-
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sière ont eu le temps de lui ajuster un joli corsage ! Allons, tends ton verre.
L'ami Boristène, tout entier à Augustine, tendit son verre, sans un mot.
—Buvons à ton bon voyage et à ta réussite, dit Turpin. Et, pourtant, ça me désole de te voir t'expatrier ainsi, pour chercher fortune. Ah ! quel malheur, que j'aie vendu l'année dernière ma maison de commerce ! J'aurais travaillé un an ou deux de plus, je te devais bien cela, je t'aurais associé, et ton affaire était faite !... A propos, tu sais, ne te gêne pas ! Tout ce qui te plaît ici, tout ce dont tu as besoin, demande-le!... Et même, nous ferons mieux que cela! Demain, si tu veux, nous courrons ensemble les magasins. Tu dois avoir besoin de tant d'objets avant de t'embarquer !... Je sais ce que c'est que de ne pas être fortuné ; je n'ai pas toujours été dans du coton, moi non plus, quoique j'en débitais!...
Le filet avait été trouvé parfait, le poulet on ne peut plus tendre, la timbale absolument supérieure ; quant au plum-pudding, depuis plus de dix ans que l'ami Boristène est passé par le Havre, on en parle encore avec admiration dans la maison.
A dix heures seulement, on sortit de table. Turpin avait tenu le crachoir pendant tout le dîner.
— Tu viens de Paris, tu dois être fatigué, faismoi le plaisir d'aller te coucher, et tout de suite, dit-il, après le café. Ma femme va te conduire à ta chambre ; quant à moi, de ce pas, je cours m'occuper de tes bagages.
Quand il rentra, deux heures après, environ, Augustine quittait seulement la chambre rouge. Elle lui parut un peu nerveuse.
Un soupçon lui vint aussitôt, et frappant à la porte de Boristène :
— Tu n'as pas soufflé mot à ma femme, au moins, du service que tu m'as rendu ? Je ne m'en suis vanté à qui que ce soit, tu comprends. Les conséquences pourraient en être si graves, si ça venait à s'ébruiter!...
— Oh ! n'aie pas peur! répondit Boristène.
— On ne t'a jamais inquiété, n'est-ce pas, pour cette affaire ? continua Turpin.
— Moi?... Non!
— Ah ! tant mieux ! Etions-nous assez imprudents ! Tu m'as tiré tout de môme, ce jour-là, d'un fier mauvais pas!... Allons, bonsoir!
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Le lendemain et le surlendemain furent employés en achats de toute espèce pour Boristène.
Turpin était sorti avec neuf cents francs ; à son retour, il n'avait plus qu'un louis dans sa poche.
Mais c'était pour l'ami Boristène, et il n'allait pas songer à lésiner pour un pareil ami, n'est-ce pas?
Au surplus, Boristène se montrait si charmant envers madame Turpin ! Il savait si bien distraire Augustine, que lorsque le mari reparaissait après des demi-journées passées à faire des emplettes pour le voyageur, elle avouait, naïvement, que le temps lui avait paru bien court !
Une seule chose étonnait Turpin, c'était le mutisme obstiné de Boristène avec lui.
Gomment diable ce garçon-là était-il devenu aussi réservé ? Autrefois, il était cependant réputé comme le plus enragé des bavards ! Après ça> l'adversité avait peut-être émoussé sa verve?.;;
Enfin, le jour du départ arriva, jour néfaste ! L'heure de la séparation allait donc sonner ! Turpin se leva tout triste, ce matin-là.
Le déjeuner fut solennel, quoique copieux ; on but une dernière fois au voyageur et à sa fortune, puis toute la famille, y compris Babet et le petit chien, s'achemina, la tête basse, l'œil morne, sans prononcer une parole, jusqu'au quai d'embarquement, sur lequel on fit une suprême halte. Une grande partie des passagers étaient déjà à bord, mais Boristène pouvait rester un des derniers à terre sans aucun inconvénient : Turpin était allé, dès la veille, lui retenir une cabine.
La cloche sonna pour appeler les retardataires.
— Adieu, Boristène !
— Adieu, Turpin !
Les deux amis restèrent quelques instants embrassés ; puis, ce fut au tour d'Augustine qui demeura longtemps les lèvres collées à celles de
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Boristène, tandis que Turpin se détournait pour cacher son émotion. Enfin toute la famille y passa, l'ami Boristène n'oublia personne !
On n'entendait plus que des sanglots, et Babet, pour sa seule part, mouilla tout un gros mouchoir de coton.
— Ah! çà, montez-vous, monsieur? cria un matelot.
Boristène s'élança sur la passerelle, Turpin l'y suivit.
— Tiens, dit-il, en glissant dans la main de son ancien bienfaiteur un billet de mille francs qu'il n'avait osé jusque-là lui offrir, je t'en supplie, accepte cet argent ! Tu en auras besoin là-bas, dans un pays inconnu ! Ah ! tu ne peux pas me refuser, ce serait me reprocher le service que tu m'as rendu !
— Oh I je ne refuse pas, dit Boristène, en se^ rant prestement le billet dans son portefeuille, mais dis-moi donc enfin... quel diable de service je t'ai rendu 1
— Quel service ? il demande quel service, et il m'a sauvé de la police correctionnelle en jetant à l'eau un gendarme qui me poursuivait pour délit de pêche !
— Ah ! c'est donc pour cela qu'ils m'ont fait un tel accueil 1 s'écria Boristène en éclatant de rire. Eh bien, mon pauvre ami, tu t'es trompé, ce n'est pas moi qu'il faut remercier, c'est un autre Boristène ! Je n'ai jamais jeté de gendarme à l'eau.
Et comme il allongeait la main pour rendre à Turpin le billet de mille francs :
— On part ! cria le capitaine, tirez la passerelle ! Boristène n'eut que le temps de sauter sur le paquebot, pendant que Turpin roulait, plutôt qu'il ne descendait, la pente qui le séparait du quai. La révélation de Boristène l'avait anéanti.
Le malheureux regarda, pendant quelques instants, d'un œil fixe et éteint, l'énorme machine qui commençait à se mettre en mouvement, crachant d'abondants tourbillons de fumée noirâtre, et activant de plus en plus sa marche, comme pour séparer plus vite Turpin de son billet de
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mille francs. Puis, prenant tout à coup le bras de sa femme, et s'éloignant d'un pas précipité
— Viens, dit-il, ce spectacle me fait mal !
Augustine se rappela souvent, non sans quelque regret, les bonnes heures passées en tête-àtête avec l'ami Boristène, mais plus jamais ce nom ne fut prononcé entre elle et son mari