‹ Pour ces dames, contesChapitre 9 sur 15 · LES VOISINS · texte numérisé non relu

LES VOISINS

La première consternation, causée par la chute du pont, s'était peu à peu calmée.

Tous les débris, tous les glaçons apportés par le courant, formaient un véritable barrage, au milieu de la rivière, et la masse d'eau allant, avecune force terrible, se butter contre cette île im provisée, se séparait en deux chutes épaisses, qui se déversaient de chaque côté en fer à cheval, avec un grondement de cataracte.

— Et le pauvre chien, dit tristement Louise, fouillant des yeux la surface bouillonnante des eaux, qu'est-il devenu au milieu de cet effondrement ?

Et le cher petit qu'il tenait avec tant de sollicitude? Vraiment, le bon Dieu n'est pas juste d'avoir fait mourir une bête aussi dévouée !

— Surtout au moment oîi il venait de s'installer sur son glaçon 1 Moi, je le croyais sauvé ! ajouta un jeune homme.

Un aboiement plaintif, empreint d'une douleur poignante, frappa l'oreille de quelques-uns des paysans.

— • Ecoutez-donc, fit le pasteur, on dirait un chien !

— En effet, répliqua la jeune fille, mais il doit être assez loin d'ici, de l'autre côté de la rivière. Si c'était ce pauvre Perdu ? Ce serait à désirer pour la Jeanne, qui est vraiment une bien honnête et bien digne femme I

Un second hurlement, plus strident, plus désespéré encore que le premier, arriva de nouveau jusqu'à eux, dominant le fracas de la rivière.

Cette fois, on savait d'oîi il venait : c'était de la basse terre, au delà du pont, sur l'autre bord,

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derrière ces groupes d'arbres échelonnés sur la route, et qui, noyés jusqu'à la cime, n'avaient plus l'aspect que de buissons.

Jean, le jeune amoureux de Louise, courut à quelques mètres de là, et, tournant la position, parvint à découvrir, malgré les obstacles qui obstruaient la vue, l'extrémité de la niche, et le chien, la gueule en l'air, affolé, appelant à l'aide, de toute la force de ses poumons.

— C'est lui ! c'est lui ! cria-t-il à Louise, en désignant du doigt la place où il avait aperçu le brave animal.

Tout le monde fit cercle autour de Jean.

Comment le chien avait-il réussi à rompre le courant? Voilà ce que tout le monde ignorait; mais il avait fallu que le hasard, secondé du reste par une énergie sans pareille, l'eût bien favorisé.

— C'est singulier, le poupon a disparu 1 dit un paysan.

— Attendez, attendez ! Regardez bien à travers les branches ; j'entrevois quelque chose par terre.

— On dirait quelqu'un d'étendu.

— Une femme, c'est une femme ! Voilà ses cheveux dénoués, et le haut de sa robe, qui traînp

dans l'eau, mais l'on ne peut distinguer la figure.

L'endroit où Jeanne, le chien et le bébé se trouvaient réfugiés, formait, à présent, une véritable lie ; l'eau, ayant pris partout son niveau, avait entouré cette langue de terre de tous les côtés.

— On peut pourtant aller porter du secours, il en est encore temps, disait Jean, et il me semble, qu'avec des cordes, et quelques forts madriers que l'on étendrait sur les décombres, il ne serait pas très dangereux de tenter le passage.

— D'autant, qu'à présent, la rivière ne montera plus, au contraire, dit un paysan ; elle a même baissé de quelques pouces, depuis un instant.

On voyait en effet, sur les pierres de la culée du pont, restée intacte, la trace toute fraîche de l'eau, à quelques centimètres plus haut qu'elle n'était actuellement.

On apporta une grande échelle, que l'on jeta de la culée, jusqu'à la première arche qui luttait encore victorieusement, et, après avoir posé des planches sur les échelons, Jean se fit attacher une corde au-dessous des bras, et s'aventura hardiment sur la passerelle improvisée.

Louise ne disait rien, n'osant empêcher le

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jeune homme d'accomplir une bonne action, mais elle tenait appuyée sa main contre son cœur, qui battait à se rompre, et elle était devenue subitement toute pâle.

— Mon Dieu, murmurait-elle, protégez-le I

— Revenez ! cria-t-elle à son fiancé, d'une voix presque éteinte, quand ellele vit s'engager entre les deux arches du milieu, sautant de pierre en pierre, se cramponnant d'un bras à de gros quartiers de glace, tout en maintenant solidement, de l'autre, l'échelle qui devait l'aider à franchir la seconde branche du fer à cheval.

Mais le jeune homme n'avait pas entendu le cri de douleur de sa fiancée, et même, fût-il parvenu jusqu'à lui, qu'il n'eût pas renoncé à affronter le danger.

Louise avait fermé les yeux, plus morte que vive, ne voulant pas être témoin d'un malheur qu'elle pressentait, qui lui semblait inévitable, qu'elle voyait presque déjà !

Soudain, un cri de joie partit à ses côtés, et elle rouvrit les paupières. Jean était de l'autre côté de l'Allier, sain et sauf.

Alors, ce fut à qui passerait le premier. François, lui-même, faisant le bravache, voulait qu'on

lui attachât la corde, avant tout le monde ; mais quand il se trouva devant la seconde arche, sur les décombres, il revint sur ses pas et céda son son tour de faveur.

— Poltron! murmura Louise, en lançant sur lui un regard de mépris.

Jean avait attaché l'extrémité de la corde à un arbre de l'autre rive, de sorte que l'on avait, à présent, comme une rampe, à laquelle il serait aisé de se retenir, en cas d'accident ; au surplus, la rivière baissait lentement, mais progressivement.

Bientôt des femmes voulurent aussi tenter le passage. Louise marchait en tête. Jean était déjà arrivé près de l'endroit où se trouvait le chien, qui hurlait toujours.

Il avait reconnu la Jeanne, dans cette femme étendue, près de laquelle se tenait le pauvre animal, et lui avait immédiatement soulevé la tête sur ses genoux, lui tapant dans les mains, et cherchant à réchauffer son sang glacé.

Louise était survenue aussi, que la jeune femme n'avait pas encore rouvert les yeux ; elle restait inerte sur les genoux de Jean, >^anche comme si elle eût déjà cessé de vivre.

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— Allons, Jeanne, Jeanne ! cria la jeune fille, après avoir dégrafé le corsage de la robe, qui, trempé d'eau, s'était fortement resserré.

Une palpitation presque insensible parut soulever la poitrine ; la bouche s'entr'ouvrit, les paupières montrèrent une mince ligne de blanc, entre leurs cils : la paysanne vivait.

Tout d'abord, en se retrouvant au milieu de tant de monde, couchée à terre, près du chien qui lui léchait les mains et la figure, Jeanne ne comprit pas ce qui avait eu lieu. Elle fut même quelque temps avant de se ressouvenir.

Mais, soudain, une altération violente se produisit sur tous ses traits, un frisson la prit.

— Et mon fils ? Et Jacques ? cria-t-elle effarée, parlant avec peine.

Personne ne répondit, On n'avait pas revu l'enfant, qui, sans doute, avait péri.

— Vous ne dites rien?... Il est mort, n'est-ce pas? Personne n'a pensé à lui, on l'a laissé se noyer, pendant que je n'étais pas là ! Ah ! que le bon Dieu est dur pour moi ! reprit Jeanne, des larmes dans la voix. Un vagissement , partant à quelques pas de là, arrêta net les sanglots de la pauvre femme.

— Ce cri!... C'est lui!

On se précipita vers la niche, que personne n'avait encore eu l'idée de visiter, et la mère put serrer longuement sur son cœur son cher petit.

On lui raconta les prouesses du chien, auquel Jacques devait la vie, et on lui apporta des vêtements pour elle, et des langes pour son enfant.

Puis la nuit venant, on se mit en quête d'un lit pour elle.

Personne ne lui avait parlé de sa pauvre chaumière engloutie, de ses meubles probablement perdus ; elle-même n'y songeait pas. Le petit Jacques était là, près d'elle, sain et sauf ; que lui importait tout le reste ?

— Et Pierre, votre homme, demanda Jean, qu'est-il devenu?

— Je ne sais, répondit la jeune femme, en pâlissant.

— Il y a bien deux heures que je l'ai aperçu, courant comme un fou sur le pont, dit un paysan. Mais personne ne l'a revu, depuis 1

LE PERB

Il ne manquait à la pauvre Jeanne que ce dernier coup !

Ce n'était pas assez qu'elle eût tremblé pendant si longtemps pour son petit Jacques ; voilà qu'elle était plongée dans de nouvelles transes !

Pierre, son Pierre qu'elle aimait tant, était peut-être mort, car tout était à craindre, d'après ce qu'on lui disait 1 En arrivant en face de sa

maison inondée, disparue, ne trouvant nulle part sa femme ni son enfant, découvrant son pauvre mobilier à vau-l'eau, peut-être le pauvre homme avait-il été pris de désespoir, et qui savait ce qui s'était passé?

On s'empressa de nouveau autour de la jeune femme, encore presque défaillante, et qui serrait contre elle avec amour son petit Jacques, seul reste peut-être du bonheur d'autrefois.

On lui proposa de la faire rentrer dans une des premières maisons du village, mais elle s'y refusa : elle voulait s'enquérir par elle-même, et elle était trop impatiente, trop inquiète, pour attendre , inaclive , le résultat des recherches qu'on allait tenter.

Déjà les paysans s'étaient répandus dans toutes les directions. On n'avait pas besoin de fouiller le bois, puisque Jean et quelques autres avaient aperçu le bûcheron sur le pont ; mais il était urgent d'explorer les bords de la rivière. Malheureusement, la chaumière des époux se trouvait un peu isolée, presque au bout du village, et c'est ce qui avait empêché que l'on songeât à secourir le petit Jacques, et à suivre des yeux les agissements du père.

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Au surplus, chacun avait été assez occupé, pour son propre compte, à sauver ses meubles, à préserver sa maison ou même son existence.

L'inondation était arrivée subite, renversant, emportant, engloutissant tout sur son passage.

Pendant quelques heures, c'avait été, pour les paysans de la contrée, comme un éblouissement ; ils avaient été tous en proie à une surexcitation folle. Puis le malheur une fois inévitable , une fois consommé , il s'était produit une détente.

On s'était compté, par groupes, par famille, par connaissances ou par voisins, et, tout en supputant ses pertes, on avait des larmes dans la voix, et l'on avait un peu oublié les absents.

Jean, persuadé que Pierre devait rôder autour de sa pauvre maison ensevelie sans doute sous les eaux, s'était dirigé, avec deux de ses camarades, vers une barque abandonnée au milieu des tiges d'arbres, et s'était mis à ramer dans la direction de la chaumière.

La manœuvre était difficile.

Partout, à fleur d'eau, on rencontrait des buissons, des barrières, des jardins qui empêtraient le bateau, des murs qu'il fallait contourner en

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s'approchant, au risque de la vie, du grand cou rant central de la rivière; puis, des glaçons, perdus au milieu des arbres, venaient heurter la coque de la barque, en rendant comme un bruit sourd de tonneau éventré. Ils s'arrêtaient par moments , ou se détournaient de la ligne droite, pour pêcher au passage quelques épaves surnageant à la surface de l'eau , tantôt une chaise, tantôt une table, ou quelque autre meuble.

La nuit tombait avec une rapidité effrayante ; le soleil avait brusquement disparu à l'horizon, entraînant, dans sa fuite, sa large robe rouge dont la pourpre couvrait une partie du ciel.

On aurait dit un rideau de taille gigantesque subitement abaissé devant l'immensité du ciel.

Bientôt les courageux rameurs ne purent plus avancer qu'à tâtons, stoppant devant chaque toit pour tâcher de reconnaître à quelle chaumière il appartenait, examinant avec soin la silhouette de chaque arbre pour se rappeler sa position, et s' attardant à ces examens longs et difficiles, où ils n'étaient pas toujours d'accord.

Et constamment, à droite, à quelques mètres d'eux, la voix encore mugissante de l'Allier, qui

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roulait toujours ses eaux furieuses, ses glaçons et ses blocs de rocher 1...

Depuis quelques instants , ils essayaient de s'orienter. Sans doute, la chaumière s'était affaissée, minée par l'eau, et le toit l'avait suivie, à moins qu'il ne se fût disloqué et qu'il n'eût été emporté par morceaux avec tant d'autres débris. Il semblait inutile de chercher plus longtemps, et la prudence conseillait de virer de bord. Pourtant, Jean aperçut une forme noire, accroupie sur le faîte de quelque toit de chaume.

— Qu'est-ce que cela? demanda Jean à ses compagnons.

— La nuit est si noire, dit l'un, que je ne distingue rien.

— Approchons, reprit Jean.

A force d'écarquiller les yeux, ils avaient fini par se reconnaître.

— Mais c'est la chaumière de Jeanne ! fit l'un des jeunes gens ; voyez plutôt le grand peuplier qui est là derrière !

On était arrivé tout près du toit de chaume.

— C'est un homme qui est dessus , Dieu me pardonne 1 Pierre, Pierre, estrce toi?

L'être bizarre ne bougeait pas ; il semblait comme pétrifié dans son découragement.

— Pierre, c'est nous, tes amis ! Réponds donc ! Es-tu yivant?

L'homme leva lentement la tète, comme hébété, ayant l'air de ne pas comprendre.

La barque venait de toucher le bord du toit.

— Allons, reprit-il, Pierre, tu ne peux pas rester là éternellement, juché sur ton toit comme une cigogne ! Le mal est fait, tu n'y peux rien ; n'aggrave pas ton malheur, en te laissant noyer avec ta maison !

Pierre releva de nouveau la tête, et d'une voix sombre :

— Que m'importe ma chaumière , maintenant que les miens ne sont plus ! Je veux mourir à l'endroit oii ont péri ma femme et mon fils !

— Mais ils ne sont pas morts, s'écria Jean, ils sont là-bas en sûreté, auprès de Louise qui les soigne !

— Vrai ? s'écria le pauvre désespéré en se dressant de toute sa hauteur. Maintenant je peux quitter la baraque, et, si elle croule, tant pis, j'ai encore deux bons bras qui ne demandent qu'à travailler !

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Il sauta d'un bond dans la barque. Un craquement lugubre retentit , et le toit s'abîma tout entier sous les eaux.

— Il était temps, mes amis, lit Pierre ; merci ! Vous me sauvez deux fois la vie !

Il dut raconter comment il était arrivé à se jucher ainsi sur le toit de sa maison, et quels étaient les événements qui l'avaient amené à cet acte de désespoir inutile.

En quittant Jeanne, le matin, il était allé travailler, pendant trois heures, au bois, malgré la pluie, avait déjeuné, sous une hutte, d'un peu de pain qu'il avait emporté, puis, l'averse redoublant, avait tout à coup songé à la femme et au petit, qui étaient seuls là-bas au village, et s'en était revenu à pas précipités, ne se doutant guère pourtant que l'inondation eût déjà fait de tels ravages.

Près de la montagne, sa frayeur avait redoublé, lorsqu'il avait entendu le mugissement sourd de l'Allier, et qu'il avait aperçu toute la plaine inondée.

Aussitôt, il s'était mis à courir comme un halluciné, n'avait même pas pensé à demander du secours, en traversant le village, et s'en était allé

droit h sa chaumière. Elle était déjà presque complètement submergée.

Persuadé que, du moment qu'il ne voyait pas sur la rive Jeanne et son fils, c'était qu'ils avaient hté engloutis par les flots , il n'avait plus eu qu'une pensée, mourir avec eux.

Alors, il ne se rappelait plus au juste ce qu'il avait fait : tantôt nageant, tantôt s'accrochant aux branches d'arbres, ou aux poutres qui flottaient, il était parvenu à atteindre sa maison, et s'était hissé sur le toit, le corps gelé, les yeux grands ouverts, n'ayant plus de larmes, n'y voyant plus, déterminé à se laisser noyer, ne pensant plus, n'existant même déjà plus.

La barque était revenue à son point de départ.

Jean désigna à Pierre le groupe dans lequel devait se trouver sa femme.

— Oui, je l'aperçois ! Elle tient Jacques dans ses bras... Jeanne! Jeanne! s'écria le bûcheron, fou de joie.

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