‹ Pour ces dames, contesChapitre 14 sur 15 · SCÈNE MATRIMONIALE · texte numérisé non relu

SCÈNE MATRIMONIALE

MADAME GRIDONNOT, au notaire, qui, moins ingambe que les autres, n'a pu s'enfuir. Ah ! monstre ! Ah! polisson!... Je m'en doutais, et j'ai repris le train, comme un mari ! Aïe ! Aïe ! un siège ! {Elle tombe sur un canapé.) Qui est-ce qui me dégrafe ?

GRIDONNOT, il déboutonne le corsage de madame Gridonnot, en détournant la tête pour ne rien voir (à part.) Ah ! si c'était celui de Nini ! [Tombant aux genoux de madame Gridonnot évanouie.) Ma femme, ma pauvre femme, reviens à toi !

BORROMEE. Vous l'avez tuée, monsieur I

MADAME GRIDONNOT, à Gridonnot qui courbe humblement le front. Oui, je suis évanouie, mais de joie ! Le délit est flagrant ! Vous avez introduit un harem dans le domicile conjugal. La loi est formelle : c'est un cas de séparation 1

GRIDONNOT, se relevant, radieux. Un cas de séparation !... Alors, tout est bien qui finit bien !

C'était une marieuse que madame Dorlant, mais une marieuse désintéressée, ne prélevant jamais la moindre commission de 5 % sur les dots qu'elle procurait, — une marieuse par amour de l'art.

Un an après la mort de son mari, elle avait organisé chez elle, tous les mercredis, des réceptions auxquelles étaient conviés le ban et l'arrièreban des célibataires de sa connaissance. Ces thés pour le bon motif, agrémentés de musique classique, de gâteaux secs et de quelques contredanses, grevaient sensiblement le modeste budget de la veuve, qui, pourtant, ne déplorait pas cette

dépense, en apparence superflue, la considérant comme indispensable au salut de son âme.

Son confesseur, l'abbé Bourmont, l'avait en effet assurée que les petits-fours qu'elle offrait hebdomadairement lui seraient comptés dans le ciel, puisque, sans eux, jeunes gens et jeunes filles, au lieu de commencer par s'épouser, auraient flirté, et peut-être fait pis encore, sans en référer préalablement ni postérieurement aux autorités civiles ou religieuses. Dans son contentement, le digne prêtre eût, pour un peu, accordé des indulgences simples et même plénières au pâtissier dont les produits savoureux empêchaient tant de péchés mortels de se commettre.

Cependant, parmi les habitués de madame Dorlant, se rencontraient quelques messieurs pas délicats, principalement des vieux garçons, qui fréquentaient son salon matrimonial, comme ils eussent fréquenté un profane salon politique ou littéraire, venant en ce saint lieu pour l'unique plaisir de se trouver en la société de charmantes femmes, mais du reste fermement résolus à ne jamais convoler.

Ils faisaient bien leur cour, mais n'aboutissaient pas, dupant la trop confiante madame Dor-

SANS DOT ET PAS DE CORSET 3il

lant qui croyait longs à se prononcer, mais de bonne foi, ces réfractaires du mariage, — ces poseurs de lapins. Car comment les dénommer? Est-ce que la maîtresse de céans, si elle avait pu pénétrer ces fourbes, aurait continué à les admettre plus longtemps à ses réunions? A peine démasqués, elle les eût éconduits, leur laissant sur la conscience le poids des petits-fours indûment absorbés !

Mais c'est le sort commun d'être refait, quand on se consacre au bien de ses semblables 1...

Ce soir-là était un mercredi, et madame Dorlant, comme de coutume, « était chez elle ».

Vers neuf heures, la domestique annonça M. le vicomte de Guerdy.

Il arrivait bon premier. C'est qu'aussi « la bonne marieuse », comme disait l'abbé Bourmonten son style apostolique, l'avait informé par lettre qu'elle avait pour lui un excellent parti.

« Je vous attends, aussitôt après votre dîner, avait-elle ajouté en post-scriptum, pour vous entretenir, sans témoins^ de la jeune personne. »

Très ému, M. de Guerdy avait mangé du bout des dents, à sa table d'hôte de la rue Vivienne, et, à peine la dernière bouchée du dessert avalée, était accouru chez sa protectrice.

Il s'avança, le visage empourpré, la démarche timide, vers madame Dorlant, qui l'accueillit de son bon sourire maternel en lui tendant alTectueusement la main.

Gomme il restait planté devant elle, baissant et relevant tour à tour la tête, regardant à droite et à gauche avec des oscillations de pendule, retournant son claque entre ses doigts, elle l'invita charitablement à s'asseoir. Et, lorsqu'il se fut posé sur le bord du fauteuil, le corps portant bien plus sur les jambes que sur le siège du meuble :

— Allons, mon cher enfant, fit-elle, il ne faut pas vous impressionner de la sorte ! Nous ne sommes que tous les deux, et vous voilà déjà tout troublé ! Que sera-ce donc, quand vous serez en présence de mademoiselle Surlin ?

— Madame, pardonnez à mon embarras, répondit-il, en recouvrant peu à peu son assurance... et son aplomb sur le fauteuil, c'est la première fois que je dois ôlre présenté à une jeune fille, et,

comme mon avenir dépend de l'entretien qui va avoir lieu...

— Savez- vous, heureux mortel, s'exclama madame Dorlant en l'interrompant, savez-vous que votre future est une perfection, dans toute l'acception du terme? D'abord, et c'est, à mon sens, la plus grande des qualités, elle est fervente catholique.

— Mademoiselle Surlin est dans mes principes, et ce sont les bons. Je n'eusse pas voulu d'une femme sans religion.

— A la bonne heure ! Son instruction a été aussi très soignée : elle dessine convenablement, joue agréablement du piano, et chante gentiment. Son physique est aussi fort avenant, et, ce qui ne gâte rien, elle vous apportera en dot 200,000 francs bien liquides.

— Que fait son père ?

— C'est un quincaillier retiré.

A cette révélation, M. de Guerdy eut un haut-lecorps, que constata madame Dorlant.

— Vous eussiez préféré, reprit-elle, qu'elle descendît des Larochefoucauld ou des Montmorency? Ah ! l'ambitieux qui voudrait fortune et noblesse tout ensemble !

— En tous cas, ce ne serait pas trop d'outrecuidance de ma part; le nom des de Guerdy est un des plus anciens de France ! riposta le vicomte , avec son emphase d'ex-hobereau de province.

— Je le sais, et suis d'autant plus fière d'être de vos amies. Mais rappelez-vous que bien des gentilshommes, avant vous, n'ont pas dédaigné, pour redorer leur blason, de s'abaisser jusqu'à des roturières. Vous pouvez donc imiter vos ancêtres, sans rougir ni déroger, et, puisque vous n'avez pour tout patrimoine que vos 3,500 francs d'appointements, comme employé au ministère de l'instruction publique, mésalliez-vous à ma petite quincaillière.

— Ces 3,500 francs, dont vous paraissez faire si peu de cas, madame, répliqua le bureaucrate en se rengorgeant, bien peu, dans la carrière administrative, les gagnent à mon âge! Je n'ai que vingt-huit ans, et suis commis principal! Je puis donc, sans présomption, espérer devenir un jour chef de division, et môme sous-directeur ; aussi je me crois en droit d'avoir quelques prétentions.

— Je suis de votre avis, et c'est pourquoi j'ai lait choix pour vous d'une riche héritière*

Le timbre de la porte d'entrée résonna.

— Voici sans doute mademoiselle Surlin, dit madame Dorlant.

Puis, comme après avoir réfléchi :

— Que ce soit elle ou une autre, poursuivitelle, je ne vous dirai rien. A vous de la distinguer dans la foule ! Nous verrons bien si votre cœur parlera !

Madame Dorlant avait la manie de laisser les futurs, qu'elle rêvait d'unir, se chercher à tâtons dans ses soirées du mercredi. Mille désagréments en étaient résultés pour elle, et que d'impairs elle avait été cause ! Elle se disait bien parfois que c'était mal de badiner ainsi avec l'amour conjugal, mais elle était incorrigible, et avait, du reste, d'autant moins de remords, que l'abbé Bourmont s'amusait à ce jeu, tout autant qu'elle.

Que la marieuse, qui n'a jamais failli, lui jette la première pierre I...

Deux mamans, flanquées de leur fille respective, venaient de faire leurentrée. Après les salutations d'usage, l'un et l'autre couple s'acheminèrent vers chacun des deux canapés de velours rouge qui s'étendaient le long du mur de fond. Ils étaient à peine intallés que sept ou huit personnes de tous les sexes s'engagèrent dans le salon, à la queue-leu-leu.

Tandis que madame Dorlant, rompue à ces invasions en masse, souhaitait, sans en oublier aucun, la bienvenue à tous, de Guerdy s'affolait.

Gomment reconnaître la petite quincaillière dans cette cohue? Et cette fantaisie de madame Dorlant de ne pas vouloir la lui désigner!

Le dos à la cheminée, il passa rapidement l'assistance en revue, et se décida, au petit bonheur, et aussi par inclination, pour une belle jeune fille, d'une vingtaine d'années, aux cheveux d'or, à l'œil noir, profond, fascinateur, au port majestueux, à la poitrine et à la taille supérieurement moulées. Après une courte hésitation, il se dirigea

vers elle et l'accosta par deux ou trois phrases banales qu'il bredouilla suffisamment pour les rendre inintelligibles.

La demoiselle le fixa un instant, ne l'ayant jamais tant vu, puis, en fille à marier bien apprise, se recula pour lui faire place à côté d'elle. Il s'empressa d'occuper le coin qui lui était abandonné, et, bientôt grisé par le parfum voluptueux qu'exhalait sa blonde interlocutrice, il s'enhardit jusqu'à la frôler du bras. Tout en lui parlant à tort et à travers, s'étourdissant de ses tirades incohérentes, et surtout l'en étourdissant, il la couvait d'un regard enflammé, sans souci de l'entourage dont un jeu de prunelles aussi animé éveillait l'attention.

Toute à ses invités, madame Dorlant n'avait pas pris garde à M. de Guerdy, lorsque, en traversant le salon , elle l'aperçut qui minaudait avec son enivrante voisine. Pour l'avertir de se montrer plus réservé, elle toussa, frappa du pied, et l'appela même tout bas ; mais, en extase devant une main merveilleusement blanche et effilée, dépliant et repliant, dans un geste d'une grâce provocante, un frétillant éventail de nacre, il ne vit rien, n'entendit rien.

Alors, impatientée, madame Dorlant l'interpella à haute voix :

— Monsieur de Guerdy, deux mots, je vous prie!

Ahuri, comme brusquement arraché à un rêve délicieux, il se dressa en sursaut.

— C'est moi que ?... demanda-t-il en s'appliquant l'index sur l'estomac, la bouche béante, les yeux écarquillés.

— Oui, répondit la veuve sèchement.

D'un signe, elle l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre, et l'y retint huit ou dix minutes. Elle dut le tancer vertement, et à juste titre, car il s'en revint avec la mine basse de l'homme qui a reçu une leçon méritée.

Tout penaud, il alla se blottir sur un pouff, dans une encoignure, dissimulé derrière une table surchargée de piles de gros livres dorés sur tranches.

Un peintre, d'un talent tout parisien, qui assistait régulièrement aux mercredis de madame Dorlant avec l'arrière-pensée de brosser un tableau de genre, intitulé Chez la Marieuse, jugea plaisant d'aller relancer le vicomte dans son refuge.

— Hé bien ! cher monsieur, lui dit-il, en lui tapant l'épaule, qu'avez- vous donc?

L'autre releva le front.

— Monsieur Henri Téron ? balbutia-t-il. Nous avons été tout dernièrement, si je ne me trompe, présentés par un ami commun?

— Parfaitement. On est dans le marasme, à ce qu'il paraît ?

— Je ne suis qu'un sot ! ... Imaginez-vous !... Mais non, c'est pas trop bête I...

— Dites toujours !

— Ah ! quelle bourde ! J'ai fait tout bonnement une substitution de personnes, prenant mademoiselle Ristarol pour mademoiselle Surlin I Hé, oui, pendant plus d'une heure, j'ai courtisé une fille sans dot, et, qui pis est, sans corset I

— Montrez-moi donc ce phénomène !

De Guerdy le lui indiqua des yeux.

— Gomment, cette superbe créature, dont les seins sont si droits, et le torse si élégant, ne porterait pas de corset 1 Allons donc, c'est impossible, et madame Dorlant s'est moquée de vous !

— Elle en est incapable ! Du reste, mademoiselle Ristarol raconte à qui veut qu'elle est assez bien faite pour n'être pas obligée, comme les au-

très femmes, d'avoir recours aux buses ni aux baleines. Ce sont là des propos indécents !

— Aussi, mon cher, je me désiste, et vole au près de la séduisante mademoiselle Surlin.

— Il faut que je m'assure si le bruit est fondé ! se dit Henri Téron, en allant à mademoiselle Ristarol.

— Mademoiselle, lui déclara-t-il, après s'être excusé de l'aborder sans avoir l'honneur d'être connu d'elle, j'ai fait un pari.

— Lequel ? demanda-t-elle, un peu intriguée.

— L'on m'a affirmé que vous n'aviez pas de corset; je soutiens le contraire.

— Impertinent !

— Vous vous fâchez, reprit Téron sans se déconcerter, donc j'avais raison.

Elle le toisa un instant, très pâle, tremblant d'une colère contenue, prête à souffleter l'insolent de sa menotte crispée.

Puis, tout à coup, se dominant sous l'empire d'une incroyable coquetterie :

— Je le regrette pour vous, ût-elle d'un ton dédaigneux, mais vous avez perdu votre pari.

— Et la preuve ?

— Suivez-moi I

Elle le conduisit dans la chambre à coucher, et, après avoir fermé la porte au verrou, superbe de placidité et d'amour-propre froissé, dégrafa tranquillement le corsage de sa robe. A peine découverte, la poitrine se mit à palpiter de pudeur, blessée, — mais de corset, pas le vestige !

Dans un élan d'artiste, Téron tomba à genoux, — et ne s'attira qu'un haussement d'épaules.

— Eh bien? demanda de Guerdy au peintre, lorsque celui-ci reparut au salon.

— Eh ! bien ! le fait est exact, et, ma foi, comme c'est une honnête fille, et qu'elle ne consentirait jamais à être ma maîtresse, je solliciterai sa main.

— Ce sera de la démence !

— Ce sera, au contraire, fort sage. Il n'y a pas, en effet, de petites économies, et une femme, qui n'a pas besoin de corset, coûte moins cher qu'une autre à habiller !

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