SCENE III
borromÉe, annonçant, avec un grognement de colère. Madame la comtesse de Buci !,.. RATABOUL, à Gridonnot. Pour te faire honneur,
elle a pris le nom de la rue qu'elle habite. Hier, elle était de la roture ; aujourd'hui elle s'est adjugé la particule. Ainsi va le demi-monde.
NiNi, à Rataboul. Présente-moi au maître de la maison.
RATABOUL, à Gridonuot. Madame la comtesse... (// fait semblant d'hésiter.)
Nmi, bas. De Buci, animal!
RATABOUL. De Buci, animal 1
NINI, à Gridonnot. Je ne sais comment vous exprimer, monsieur, toute ma...
GRIDONNOT, minaudant. Au contraire, madame, c'est moi qui suis votre obligé. (A part.) Quels yeux ! Quelle peau ! Ça me remue ! [A Rataboul.) C'est de ta faute, si elle n'est pas plus décolletée ! Tu leur as monté le cou, à notre détriment, avec ta soirée du grand monde !...
RATABOUL, à Nini. Maintenant, va t'asseoîrl
NINI, à Rataboul. Si tu étais un peu plus poli !... {Elle s'étend à demi sur un canapé et rabat pudiquement sa robe, à la grande déception de Gridonnot qui espérait apercevoir au moins la naissance du mollet.)
RATABOUL, à Gridonnot. Hein! qu'est-ce que Je te disais?... Sont-elles assez convenables?
300 POUR CES DAMES l
GRiDONNOT. Et c'est ton ouvrage, imbécile ! Si tu ne lui avais pas tant recommandé de faire sa prude, j'aurais vu au moins la couleur de ses bas.
borromÉe, au comble de V exaspération. Madame la marquise de Verneuil !
RATABOUL, allant au-devant de la nouvelle venue. Chère marquise, veuillez agréer mes hommages les plus respectueux... [Bas.) Toujours de Verneuil? Tu n'as donc pas déménagé ?... Je te croyais établie maintenant rue de Moscou. [A Gridonnot.) Madame la marquise de Verneuil, faubourg Saint-Germain authentique ! . . .
GRIDONNOT, à Rataboul qu'il pousse du coude. Dis-lui, à celle-là, que je suis un libertin ! Ça la mettra à son aise, et elle fera comme chez elle !
RATABOUL. Eh bien ! merci, ce serait du propre! [Entrent à la queue- leu-leu sept ou huit jeunes et vieilles gardes et autant de gommeux que Rataboul présente successivement à Gridonnot. Les conversations s'engagent à voix basse.)
MADAME DE VERNEUIL, à Rataboul. Je te suis très reconnaissante d'avoir songé à moi. Si tu savais comme je suis heureuse de me trouver avec la bonne société I
RATABOUL. Oui, quand on n'en a pas l'habitude, ça fait plaisir: tout nouveau, tout beau.
MADAME DE VERNEUiL. lusoleut ! Nou, mais tu me croiras si tu veux, j'étais née pour être une fille...
RATABOUL. Ne l'es-tu pas devenue ?
MADAME DE VERNEUIL. Oh ! tu peux blaguer ! Il n'en est pas moins vrai que si tu me méprisais, je ne serais pas ici ! Voyons, là, franchement, ne t'ai-je pas résisté longtemps ? Est-ce qu'avant de me donner à toi...
RATABOUL. Tu u'as pas attendu que je fusse en fonds ?
MADAME DE VERNEUIL. Nous avons mangé ensemble vingt mille francs, en six mois, la belle affaire !
RATABOUL. Que vingt mille francs?...
MADAME DE VERNEUIL, PaS Ceut SOUS de pluS !
Oh ! ma comptabilité est bien tenue !
RATABOUL. Et c'est Une comptabilité en partie double encore ! En même temps qu'on est couché dans ton lit, on l'est sur tes livres !
MADAME DE VERNEUIL. Dame! il faut bien avoir de l'ordre et de l'économie, si l'on veut se préparer une vieillesse respectée ! [Rataboul et madame de
Vemeuil se mêlent aux groupes. Visages lugubres. Les dames répondent à peine aux compliments des messieurs qui, de dépit, se mettent à parler politique. Çà et là, quelques bâillements qu'on dissimule derrière l'éventail.)
NiNi, à sa voisine. Décidément, c'est crevant, le grand monde !
GRIDONNOT, marchant sur Rataboul, les poings fermés. Misérable, voilà ce que tu as fais!... Mes invités s'embêtent à dix louis par tête I II y en a déjà qui clignent de l'œil I Ah I mais non, faut pas qu'ils s'endorment 1 (A l'assistance.)
Nous l'avons assez fait à la pose comme ça ! (A ces mots, la stupéfaction est générale, et le plus grand nombre est persuadé que l'ancien notaire est atteint d'aliénation subite.) Allons, en avant l'orchestre , et vous , messieurs et mesdames , en place pour le quadrille I {Le quadrille est organisé; la première figure s'exécute avec convenance.) Ah ! mais non, ce n'est pas comme ça qu'il faut danser ! (// se livre à un de ces entrechats qu'eût réprouvé, à la Boule-Noire, la morale, personnifiée par le municipal de service. De tous les coins du salon s'élèvent des murmures de pudeur effarouchée.)
GRIDONNOT, hors d'haleine, mais l'air content de lui. Voilà la seule chorégraphie autorisée ici ! {Il s'approche de Nini, et essaye de l'embrasser.)
NBsri. Eh bien ! Monsieur !...
GRIDONNOT. Eh bien ! quoi ? Je vous trouve adorable ! [D^une voix de Stentor). Voyons, chaud, mes enfants, chaud donc, et balancez vos dames !
LA PETITE LUCIE. Qu'est-ce qu'il dit ? Est-ce qu'il ne conseille pas à nos amants de nous lâcher ?
GRIDONNOT, avec des déhanchements épileptiques. Chahut ! Chahut !
NINI. Ah I tant pis I C'est le patron, après tout
{Elle se risque à un cavalier seul des moins corrects ; ce que voyant, chacun s'entraîne, et le quadrille devient cancan. A une heure, tout le monde crie et s'embrasse. Gridonnnot se fait passer la main dans les cheveux par Nini. A deux heures, la table est dressée ; à trois heures la moitié des convives sont gris. Deux femmes, qui se sont jeté des bouteilles vides à la figure, sans pouvoir s'attraper^ se consolent de leur maladresse en constatant qu'elles ont brisé deux superbes glaces.)
GRIDONNOT, jouant avec la perruque brune de Nini. Oh, ma Vénus noire, tu es belle, et je t'aimel
Je t'aime à abandonner, pour un sourire ou un regard de toi, femmes, enfants...
RATABOUL. Il n'a pas d'enfants !
NiNi. Alors, adopte-moi, monsieur Gridonnot ! Justement j'ai envie de me marier, et je n'ai pas de dot !
GRIDONNOT. Je te la fournirai, mais à la condition que tu me laisseras être mon gendre I
(A ce moment, une voiture entre dans la cour ; tous prêtent l'oreille.)
GRIDONNOT. Qu'est ccci ? Qui se permet de pénétrer chez moi, à pareille heure ?
borromÉe, accoutrant, la face rayonnante. Voilà madame qui s'amène !
GRmoNNOT. Tu en as menti ! Elle est à la noce 1
BORROMÉE. C'est VOUS qui n'allez pas y être tout à l'heure (// se retire en gambadant.)
NiNi, à Gridonnot. Si nous filions?... Ce serait plus prudent.
GRIDONNOT. Que personne ne sorte I Ce n'est pas elle 1 Et puis, après ?... Est-ce que je n'ai pas le droit de recevoir qui me plaît?
(La porte du fond s'ouvre avec fracas, et madame Gridonnot apparaît sur le seuil. Sauve qui peut
général; heureusement, malgré la panique, aucun accident à déplorer.)