CHAPITRE IV
Analyse de la construction :
la période romane.
Le milieu. — La période romane s'ouvre vers le commencement du xI° siècle. Des chroniques, dont une, celle du moine Raoul Glaber, est célèbre, signalent que, peu après l’an 1000, une fièvre de reconstruction s'emparant de la chrétienté, le monde se couvrit d'une blanche robe d’églises. Il semble, en effet, qu'à la faveur de la paix sociale restaurée, on éleva, durant la première moitié du xI° siècle, un très grand nombre d'édifices religieux.
Pour comprendre l’œuvre architecturale de ces temps, rappelons-nous le milieu dans lequel l’art évoluait. D'abord, aucun budget d'État : les entreprises, même les plus utiles, comme la construction d'un pont, n'avaient pas de dotation. Quand on avait décidé de faire ce pont, on fondait une confrérie pour recueillir les dons et ordonner les dépenses au mieux des intérêts de l’œuvre. Une telle pénurie imposait la nécessité de scinder les travaux et, dans les édifices de quelque importance, d'élever successivement des parties, des tranches verticales. On commençait généralement les églises par le chevet, par l'Est.
En second lieu, il ne faut pas oublier que les architectes, les maîtres d'œuvre, n'étaient pas comme aujourd'hui des artistes instruits dans des écoles spéciales : c’étaient des artisans, d’ordinaire des tailleurs de pierre, plus habiles que leurs camarades, mais, comme ceux-ci, formés sur les chantiers aux leçons de la pratique. Leur science n’était pas faite de lectures et d'emprunts, mais de traditions et d'observations personnelles, d’expérience et de bon sens; elle avait ces deux qualités, que rien ne
remplace, d’être vivante et d’être vraie.
PAC ONSTRUCTIONTROMANEEE
Enfin, la féodalité avait morcelé la France en une foule de seigneuries, qui étaient, en fait, de petits États. Ainsi s'explique la variété qui est l’un des charmes de l'art médiéval. Les provinces n'étaient pas toutefois si hermétiquement fermées qu'il leur fût impossible de recevoir et d'adopter certaines formes venues des provinces voisines ou même de pays lointains : les pèlerinages, les Croisades et surtout le commerce des objets mobiliers, ivoires, soieries, etc., amenèrent la propagation de motifs d'origine orientale.
Les caractéristiques générales. — De même que le langage populaire, issu du latin, se décomposait et se transformait au point qu'il forma les langues romanes, de même, l’art de bâtir, qui procédait de l’art romain, s’en éloignait de plus en plus et constitua une architecture originale, à laquelle on a donné le nom, heureusement choisi, d'architecture romane.
Viollet-le-Duc a rapproché ingénieusement de l’évolution des mots l’évolution des moulures ; on peut étendre la comparaison à l’architecture tout entière. Les mots latins avaient des syllabes accentuées, sur lesquelles on insistait en prononçant, et des syllabes non accentuées, qui avaient moins de valeur ; les langues romanes ont retenu les premières en les modifiant plus ou moins et ont laissé tomber les autres. L’'architecture romaine avait des membres essentiels, par exemple, dans l’entablement, la corniche, et d’autres secondaires, par exemple, dans l’entablement encore, l’architrave et la frise : l'architecture romane a conservé, en la changeant, la corniche, qui était utile, et elle a abandonné la frise et l’architrave, dont elle n'avait que faire. De même que les langues romanes procèdent du latin, l'architecture romane procède de l'architecture romaine par contraction.
L'architecture romane a donc assoupli et simplifié les formules de l'architecture antique. Dans le temple grec, les rapports de grandeur entre les diverses parties sont imposées par des règles théoriques : lorsque le temple est grand, l'emmarchement du perron n’est plus praticable. Le constructeur du Moyen Age donne à chaque membre les dimensions qui sont commandées par la nature des matériaux et par la stature humaine ; ses œuvres ont une échelle ; quand elles sont grandes, elles paraissent grandes. Les maîtres d'œuvre de nos