VII. — LES JUIFS CROYANTS
La section qui suit confirme à son tour la 3^ parabole, celle qui portait sur le développement final du grain jeté en terre (IV, 31-32). Marc y montre la bonne nouvelle accueillie par les Juifs nombreux qui s'attachent au Christ.
L'artifice d'une nouvelle traversée lui permet de constituer trois nouveaux épisodes, dont les scènes sont analogues à celles de la traversée initiale.
1) Sur l'autre rive
C'est surtout le premier de ces épisodes qui expose l'idée maîtresse de la section. Aussi
est-il plus développé que les autres. Dans sa texture complexe on peut distinguer plusieurs canevas ingénieusement combinés.
a) « Vers un lieu désert »
(30-32) Les apôtres, ayant raconté au Christ tout ce qu'ils ont fait, sont invités par lui à aller se reposer à l'écart « en un lieu désert », parce qu'il faut montrer la foule s'y rendant comme eux à la suite du Maître. Cette foule doit se masser en ce lieu retiré pour qu'en elle se réalise la figure des anciens Israélites qui se trouvaient sans vivres dans le désert, à la sortie de l'Egypte, et qui y furent miraculeusement nourris d'un pain céleste [Exod.^ XVI, 8-17). Déjà Paul avait noté que ces faits ataient symboliques et devaient être entendus de « l'aliment spirituel » apporté par le Christ (I Cor., X, 1-4).
b) « Brebis qui n'ont pas de berger »
(33-34) Pour mettre en relief l'importance du miracle qui va être décrit, l'évangéliste insiste sur la « nombreuse foule » qui, « de toutes les villes », se rendit vers Jésus. Il est ainsi conduit à l'idée d'un troupeau. Plus précisément il parle de « brebis qui n'ont pas de berger ».. L'image est empruntée à l'Ancien Testament.
Plusieurs textes bibliques l'employaient déjà
POUB COMPEENDBB lA VIE DE JÉSUS 5
au sujet du peuple de Dieu contemporain de Moïse {Nombr., XXVII, 17-18) et d'Elie (/ Rois, XXII, 17). Mais l'évangéliste a dû s'inspirer surtout d'un passage d'Ezéchiel où Dieu dit à propos de ces mêmes brebis : « Elles se sont dispersées parce qu'elles n'avaient pas de berger... J'établirai sur elles un seul berger, qui les fera paître » (XXXIV, 6, 23).
c) Muliiplication des pains
(35-44) Jésus, le bon pasteur, nourrit le troupeau, mais sans faire apparaître une manne céleste, comme Moïse. Il procède plutôt comme Elie, qui, chez la veuve de Sarepta, en un temps de famine, fît durer miraculeusement la farine dans le pot et l'huile dans la cruche (/ Rois, XVII, 13-16), Il imite surtout l'exemple d'Elisée, qui, en une occurrence analogue, devant les fils de prophètes, avec « vingt pains d'orge et des galettes » nourrit jusqu'à cent personnes (// Rois, IV, 42-44). La ressemblance apparaît jusque dans les détails, car déjà Elisée dit à son serviteur de donner du pain à la foule, et, sur la réponse qui lui est faite : « Gomment pourrais-je en donner à cent personnes ? », il répond : « Donne à ces gens et qu'ils mangent, car ainsi parle le Seigneur : On mangera et on en aura de reste », ce qui arrive effectivement. Les 12 corbeilles que remplissent les restes
évangéliques font penser aux 12 tribus d'Israël parmi lesquelles se propage la bonne nouvelle (cf. p. 6 ). Et c'est en symbole de cette propagation que doit être conçue la multiplication des pains (cf. Ad., XII, 24), comme plus haut la croissance du grain qui devient un grand arbre (IV, 32).
Dans l'ensemble, ce repas, que le bon pasteur sert en plein désert à ses ouailles, forme un contraste très accusé avec celui qu'Hérode a donné dans son palais aux grands de son royaume. Les reliefs ramassés dans les douze corbeilles s'opposent particulièrement au plat sinistre apporté à Hérodiade par sa fille cruelle. De tels détails achèvent de montrer combien, ici encore, le récit est artificiel et fictif.
2) En mer, disciples inintelligents
(45-48) Un autre contraste non moins net s'offre dans la scène suivante, entre l'impuissance des disciples et le pouvoir surnaturel du Christ. C'est pour le mettre en relief que l'évangéliste montre Jésus renvoyant les douze avec la barque et les laissant ramer péniblement pendant les quatre veilles de la nuit, c'est-à-dire pendant douze heures. Ainsi ressort bien mieux la supériorité du thaumaturge, qui revient tranquillement vers eux, en marchant sur les
eaux. Il imite et surpasse Moïse traversant la Mer Rouge [Exod., XIV, 15-31), Josué passant à pied sec le Jourdain {Jos., III, 7-17), Elie et (Elisée renouvelant en commun ce prodige {II Rois, lï, 8, 14). Il réalise surtout la parole de Job : « ( Le Seigneur ) marciie sur les hauteurs de la mer » (IX, 8) et celle d'un Psaume : « Tu te frayas un chemin par la mer, un sentier par les grandes eaux et tes traces ne furent pas reconnues » (LXXVII, 20).
(49-52) Dans sa seconde partie, le récit ressemble singulièrement à celui de la tempête apaisée (IV, 39-41). Le narrateur se copie lui-même (cf. p. 49). C'est qu'il poursuit le même but. Ici comme là il veut montrer l'inintelligence des apôtres, qui n'ont pas vu dans la multiplication des pains et ne voient pas encore dans ce phénomène de lévitation une manifestation du Fils de Dieu. Cette préoccupation s'affirme nettement dans les trois courtes phrases de la fin.
(3 Au RETOUR, QUÊTEURS DE MIRACLES
(53-56) A l'attitude des douze, dont la foi demeure si faible, Marc oppose, en une antithèse nouvelle, la conduite de la foule, qui, maintenant encore, se presse, confiante, autour du Christ. Il revient ainsi au thème général de
cette section, qui doit montrer comment la semence évangélique s'est finalement épanouie en Israël.
Mais l'évangéliste montre, d'autre part, que les dispositions de la masse, comme celles des douze, sont encore bien imparfaites. Tous ces gens ne vont au devant du Christ que pour solliciter de lui des bienfaits matériels. Marc ne donne à ce sujet aucun détail nouveau. Il se copie lui-même, empruntant la mention des grabats sur lesquels on apporte les malades à l'anecdote du paralytique (II, 4), celle des places sur lesquelles on dépose les infirmes à la première journée de Gapharnaum (I, 33), celle de la frange du vêtement de Jésus dont le contact est recherché à l'incident de l'hémorroïsse (V, 27-28). L'idée même qui inspire ce groupement est empruntée à Paul qui disait déjà que « les Juifs demandent des miracles », pour montrer combien leurs sentiments étaient contraires à ceux qui doivent animer les chrétiens (I Cor., l, 22).