CHAPITRE I
FLUIDE VITAL. — VOLONTÉ
On ne possède bien que ce qu'on à trouTé soi-même (Bacon). — Appel à initiative et à Tobservation personnelles. — Le fluide vital et son moteur, la volonté. — Éducation de la volonté. — Les excitants artificiels. — L*irrésolution. — Union étroite de la volonté et de la mémoire. — Discipline du travail. — Temps à consacrer aux exercices. — L'intérêt. — Développement harmonieux de toutes les facultés.
Je suis professeur, et pour préciser davantage la situation, professeur de diction et de langues vivantes. Le travail pédagogique quel qu'il soit, en particulier celui qui m'occupe, exige une bonne mémoire, prompte, exempte de caprices, persistante. Or, je ne suis entré qu'assez tard dans la carrière du professorat; autrefois, vivant de ma plume, non de ma parole, je pouvais me contenter d'une mémoire
mémoire chemine allègrement, qu'à d'autres elle est sujette à de singulières défaillances et que sa marche n'a une certaine assurance que quand je concentre mon attention, quand je m'efforce, quand JAV^u x» S'il m'arrive de vouloir mollement, aussitôt la pauvre mémoire chancelle, trébuche et tombe. Qu'est-ce à dire, sinon que nous avons en nous un fluide vital, un courant que la mort seule interrompt complètement, mais qui, pendant notre existence, connaît d'innombrables fluctuations? et de l'abondance, de la force, de la qualité de ce fluide dépendra l'activité de notre vie intellectuelle et physique. Il m'apparatt clairement aussi qu'un moteur contribue à entretenir l'énergie de jnon fluide vital, si, à proprement parler il iL ne le crée pas. Ce moteur, c'est ma volonté. Donc, désormais nous voudrons.TT " ... Si nous en sommes capables ; croyez-moi, soyons sincères et ajoutons ce petit correctif. Si vous vous récriez, je ne parlerai qu'à la première personne : je me vois dans l'obligation d'exercer ma volonIS avant de penser à de velopper ma mémoire. Je ne sais pas vouloir, et en bien des circonstances, je ne peux pas vou-
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loir. Je ne sais, parce qne personne ne m'a appris cela, ni les autres ni moi ; je ne peux, parce que trop longtemps je me suis livré sans résistance, même avec un secret plaisir aux deux ennemis terribles de la volonté : Tirrésohition et r CTcitjBmt.
L'éducation tente-t-elle quelque chose pour former la volonté de Tenfant, de Tadolescent? Jamais ; elle s'en garderait bien ; dès l'âge le pins tendre on nous inculque au contraire à frand renfort de pensums et de consignes, l'axiome que l'obéissance passive est le com- Ooencement et la fin de la sagesse. Â l'école depuis l'a, b, c jusqu'à la philosophie inclusivement, on essaie de développer la mémoire (on y réussit du reste très médiocrement, je dirai pourquoi), quelque peu le goût, le jugement; mais la volonté, point du tout. La conséquence se devine, elle est fatale : Chez la plupart des gens, à l'âge viril, la faculté du vouloir est d'iîBè faîBIèsse extrême, même — et je dirais vdlon tiers, surtout — chez les hommes. ..
Tous protestez, messieurs ? Je ne veux pour preuve de ce que j'avance que l'abus des excitants auquel se livre la grande majorité des
êtres mascolins, de ces excitants qui sont légion : tabac, café, thé, alcool, drogues de tonte espèce. Eh ! la vie est si éreintante aujourd'hui qu'il faut bien, de temps en temps remonter le cheval de course au moyea de quelque poison énergique. Excuse spécieuse.
Avouons plutôt que nous cherchons à remplacer par des forces étrangères une énergie qui n'existe plus en nous, ou qui existe à présent en quantité insuffisante. Soyons de bon compte envers nous-mêmes et nous conviendrons avec Tolstoï qu'on fume a parce qu'on n^a pas le courage de regarder la vie en face » et, avec Victor Hugo, que a le tabac change la pensée en rêverie » autrement dit, affaiblit la volonté. Et cela se conçoit aisément, même si nous examinons la chose d'un point de vue purement physique et d'après nos propres expériences.
Un excitant quelconque produit en nous une chaleur, une exaltation, un bien-être passagers ; puis il se produit une dépression d'autant plus sensible que l'excitant fut plus violent. L'exaltation du fluide vital a été produite artificiellement, sans le concours de la volonté; ainsi mise à l'écart celle-ci n'aura plus qu'une faible
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action sur le fluide, quoi qu'elle fasse pour reprendre force et autorité. Si ces échecs se suivent à intervalles toujours plus rapprochés, la volonté sort de la lutte de plus en plus affaiblie et démoralisée. Enfin elle perd tout ressort, s'atrophie, meurt et la Mémoire qui, nous Tavonsvu, dépend d'elle, se trouve, comme elle, entraînée à la ruine.
Pourtant un agent destructeur, pire encore que l'excitant, c'est l' irrésolution . L'usage de l'excitant ne tourne pas toujours à Tabus; l'irrésolution, si nous n'y prenons garde, devient vite une habitude de toutes les heures. On prend de grande s résolutions mais... pour le lende^qjp, f!ft lendemain apparaît sous des couleurs splendides ; quand il se transforme en aujourd'hui, il n'est plus que cendre et poussière dont la volonté se détourne avec dégoût pour contempler de nouveau le mirage :
demain! Elle sait que ce lointain doré n'est que mensonge, et elle croit en lui, vers lui elle dirige sa marche de jour en jour plus lassée. Marche guidée d'ailleurs par le hasard, car à cette infirme il ne faudrait pas demander une orientation, une décision sur la route à suivre;
pas plus qu'il ne faut désormais demander au souvenir une indication sur le chemin parcouru.
Un point nous est acquis :
Nous n'aurons pas une solide mémoire aussi longtemps que nous n aurons pas une ferme volonté. Exerc er la volo nté par tous les moyens en notre pouvoir, voilà donc l a première tâche qui nous incombe. N'ayez crainte, ces moyens sont nombreux. Prenons celui qui se présente à nous tout d'abord : coupons court à l'usage des excitants. Quoi, non pas seulement à l'abus, mais aussi à l'usage inoffensif? Je crois qu'il n'en est point de tel et qu'entre l'usage et l'abus il n'y a, le plus souvent, que l'épaisseur de la fantaisie. Certes, le café et le thé, pris à dose très légère et invariable, peuvent être des toniques. Je reviendrai sur cette question quand nous examinerons les conditions physiques les plus favorables à la santé de la mémoire. Mais le tabac est pernicieux, condamnons-le sans circonstances atténuantes et sans sursis. J'ai brisé ma vieille Jacqueline, et je n'en achèterai pas de nouvelle. Faites comme moi, bannissez pipes, cigares et cigarettes;
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voilà un acte de volonté énergique entre tous, faute duquel je ne puis promettre un succès assuré à qui se propose de suivre ma méthode. Cette déclaration franche, f aurais pu la réserver pour plus tard ; mais je ne veux payer personne de vaines illusions et je répète que celui qui ne peut se décider à vouloir, n'est pas capable et n'est pas digne d'acquérir la mémoire dans son intégrité.
Voyons, je ne suis pas aussi méchant que j'en ai l'air. Faisons, c'est le cas où jamais de le dire, faisons la part au feu. Si c'est indispensable à votre bonheur, grillez une cigarette après votre déjeuner de midi. Mais que ce soit tout*.
Je ne mentionnerais pas même l'alcool, si, hélas! l'apéritif ne faisait aujourd'hui autant de victimes dans la classe intellectuelle que chez les ouvriers. Guerre à l'apéritif I que ce protée meurtrier s'appelle absinthe, bitter, vermouth, menthe ou quinquina, qu'il soit anatbème pour tous mes travailleurs.
Ne remets iamais à demain ce que tu peux fajre aujourdm^ dit le proverbe; mais aussi dans le cercle restreint du jour présent, pre-
*Les astérisques renvoient à V Appendice à la fin du volume.
nons des résolutions rapides, et à moins de raisons convaincantes ou de circonstances imprévues qui viennent nous prouver que nous nous sommes trompés, te nons-no us-en ferme;;ment aux résolutions jprjâQg. Autant d'exercices de la volonté et Dieu sait si la vie la plus simple n'en offre pas ainsi à chaque pas, plus môme parfois que notre humeur paresseuse n'en souhaiterait!
J'ai réservé pour la fin l'initiative volontaire la plus importante :
Soumettons-nous à une discipline de travail inflexible. Chaque jour, autant que possible à la même heure, livrons-nous à nos exercices de mémoire. Quels exercices? Un peu de patience, je vous prie; nos investigations s'étendront bientôt dans ce domaine. Mais souvenezvous toujours dans la suite que j'ai qualifié notre discipline à' inflexible . Pas de repos hebdomadaire? Pas de vacances? Non, je suis intransigeant en diable I Tout ce que je puis accorder, c'est qu'un jour par semaine, le dimanche par exemple, on travaille un sujet diflférent de celui des autres jours. J'admets encore que pendant une période déterminée, dite de va-
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canceSy les exercices sortent des chemins ordinairement battus pour s'engager dans de petits sentiers quelque peu fantaisistes. Mais pas de cessation complète de travail I J'ai pu obser- 'a ver cent fois chez mes élèves combien les vacan- 1 ces leur étaient préjudiciables. Un mois avant les vacances on s'alanguit dans leur attente; un un mois après on n'est capable d'aucun effort sérieux. La volonté s'use à ces reprises du collier succédant à de longues inactions. Le cheval d'omnibus, à Paris, est fourbu en trois ans, parce qu'à tout moment il est forcé de s'arrêter, puis de remettre en branle la lourde machine. Bien loin d'user l'homme, l'activité continue le conserve merveilleusement; c'est ce que je prouverai, avec exemples à l'appui au chapitre que j'annonce dès à présent pour vous donner du cœur à l'ouvrage : « La mémoire par la santé et la santé par la mémoire ».
Décidez vous-mêmes quelles heures vous consacrerez à vos exercices mnémoniques, et l'expérience vous ayant convaincu qu'elles sont bien choisies, n'en changez plus. Je vais vous donner maintenant mon programme : le spi^i, | à dix heures au plus tçurd^^ex^^ |
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/ton; le matin, an lever jïnjoleil j exercîce d e reconstitution^ Toas verrez tout à Theure le sens qne j'attache à ces termes. Les motifs qui ont gnidé mon choix sont les suivants : on sait que pendant la nuit s'opère dans le cerveau un réel travail de classement et qu'on est souvent très étonné d'entendre et de voir clairement au réveil ce qu'hier on ne percevait que confusément»
Pour l'accomplissement de cette mystérieuse t&che nocturne, je puis donc avoir confiance en mon associé, mais aux premières heures du jour, quand le corps et l'esprit sont le plus dispos et qu'on risque le moins d'être dérangé, je prendrai moi-même, en pleine conscience de ma volonté, la direction de ma besogne mnémonique active.
A ces exercices de mémoire réguliers je ne consacre pas un grand nombre d'heures par jour : j'ai débuté par un quart d'heure le soir, une demi-heure le matin ; j'ai passé ensuite à une demi-beure, soir; trois quarts d'heure, matin; je suis arrivé à piocher une heure le matin et je ne dépasserai pas ce temps, gardant la demi-heure comme durée maximum pour le
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soir. Mais je pioche avec ardeur, sans distraction. Au terme fixé je m'arrête brusquement quels que soient Tattrait du sujet ou le désir d'aller plus avant, suscité par Tentralnement. Encore un acte de volonté.
Je parle ici bien entendu de mes exercices proprement dits, en quelque mesure désintéressés. Il est évident que mon travail quotidien entraînant l'emploi de la mémoire : préparation de leçons, étude de morceaux et de scènes, leçons elles-mêmes, exigera et aura un temps beaucoup plus considérable. Cela, c'est la bataille de la vie, où Ton se donne sans compter parce qu'il s'agit d'en sortir du mieux qu'on peut, et à son honneur s'il est possible.
Et maintenant, voulez-vous m'en croire? Le sacrifice des petites voluptés intimes, des excitants ; l'intensité de la volonté ; même la discipline du travail ne sont rien, si vous n'avez pas la foi . Il faut croire d'abord : croire à la puissance du travail, aux prodiges que peut accomplir la volonté, à la joie superbe que procure le sacrifice. Avez-vous foi en vous, avez-vous foi en moi ? Marchons !
Nous avons reconnu en nous l'existence d'un
courant vital auquel le moteur-volonté fournit l'énergie constante, nécessaire au bon fonctionnement de la mémoire. Mais Tobservation, notre lampe d'Aladin, nous dit que tout moteur a besoin d'un aliment pour se maintenir en activité : charbon, force hydraulique, essence. L'aliment de notre moteur intellectuel sera Y intérêt. J'ai l'air de me contredire, puisque je parlais à l'instant d'exercices « désintéressés » ? La contradiction n'est qu'apparente car, par intérêt, j'entends ici le plaisir que nous donneront et nos travaux et la constatation du développement de nos facultés. Mais encore, le plaisir ne vaudra que s'il est sans cesse renouvelé. Il le sera par nos remarques, nos recherches, nos' expériences, nos découvertes. Si « l'on ne sait bien que ce qu'on a trouvé soi-même », n'estce point parce que seules ces « trouvailles )) sont intéressantes ? A cet intérêtnous aurons recours pour combattre les causes d'affaiblissement du moteur-volonté : la loi du moindre effort qui est pour lui ce que l'inertie de la matière est pour le moteur matériel; l'ennui, l'impression de banalité que l'habitude risque de traîner à sa suite; la fatigue, l'usure produite par le travail.
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NoosemnineroDs plus tard de près ces divert poiiits de détail, mais je tiens à exposer dans ses grandes lignes mon plan de bataille avant de commeneer le bon combat.
N'écoales pas nne opinion très répandue; elle fat la mienne, jadis ; elle est peut-être la vôtre an joord'hoi : c A quoi bon se donner tant de mal poor développer la mémoire puisque, dans l'ordre de nos faoultés, elle n'occupe, en somme, que le dernier rang ?» La mémoire, une faculté inférieure, quelle erreur I et quelle ingratitude de la traiter avec mépris ! Elle est l'ftme de la vie sentimentale, sans elle notre voyage sur cette terre perdrait son principal charme : songez plutôt de combien d'évocations du passé est faite une heure de solitude I Logicien, savant ou homme d'affaires, vous vous souciez peu de la vie sentimentale? Eh bien, sachez que sans la mémoire la vie intellectuelle se réduirait à presque rien ; demandez-moi la preuve de ceci quand je vous introduirai dans les palais magiques du sub'consdent et de Vinconscient, et si vous conservez encore quelque doute je vous donnerai rendez-vous au seuil de la seconde partie de cette méthode : La Mémoire
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pratique. Pour le moment, je me contenterai de dire : Qu'est-ce donc qu'apprécier, que juger, sinon comparer diverses choses ou diverses notions, les éclairer Tune par l'autre, en un mot les analyser, avant d'arriver à une reconstitution nouvelle, à une synthèse ? Mais dans la grande majorité des cas, comparer c'est se souvenir; d'où il suit que l'instrument de comparaison au premier titre, et partant de jugement droit, de choix intelligent, de découverte heureuse, c'est la Mémoire. Si l'instrument ne vaut riôn, quel effet pouvez-vous attendre de l'œuvre que vous lui ferez exécuter ?
Je vais plus loin : je suis convaincu qu'il n'y a pas de faculté supérieure, pas d'inférieure ; elles sont si étroitement liées qu'elles montent du même pas la côte de l'activité intellectuelle. Cetteidée inspirera toute ma Méthode : pour développer la mémoire, vous l'avez vu, j'ai tout d'abord fait appel à la volonté, à l'observation, à l'initiative; dans la suite j'aurai constamment à requérir l'aide de l'intelligence, du jugement et même, ne souriez pas, ô gens pratiques, l'aide très puissante du sentiment. La Mémoire ne demeurera pas en reste de bons offices :
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vivifiée par rinfluence de ses collaborateurs, elle les influencera et les viviflera à son tour; et nous co nserverons ainsi et affermirons cett harmonie des facultés, cet équilibre de l'esprit que nous aurions détruit infailliblement si nous avions développé la mémoire seule par des moyens mécaniques.